Pourquoi je n'irai pas manifester demain

 Il est difficile de trouver sa route quand on a atteint la croisée des chemins. Je ne crois pas qu'il y ait une bonne ou une mauvais réponse à apporter, et je ne blâme personne qui aura décidé d'aller rendre un hommage à Charlie. Chacun fait en son âme et conscience. La mienne me supplie de ne pas aller marcher demain.

Le fait est que si cette manifestation était organisée selon les termes de départ, j'y serais allée. Mais la récupération politique me répugne. Mon cœur me crie de ne pas aller marcher au rythme du bruit des bottes que j'entends venir. La présence dans le carré de tête des personnalités suivantes me fait froid dans le dos.

Messieurs Cameron, premier ministre conservateur britannique ayant durci son discours sur les immigrés,

Orban – premier ministre hongrois ayant dès son arrivée au pouvoir entrepris la chasse aux juifs, aux intellectuels et aux communistes et la censure de la presse -,

Erdogan – chef de l'Etat turc ayant gazé et brutalisé nombre de manifestants pacifiques -,

Rajoy – premier ministre espagnol, récemment revenu sur le droit des femmes à disposer de leur corps dans son pays et ayant bâillonné le droit à manifester des citoyens espagnols,

Porochenko, président ukrainien ayant placé des néonazis au gouvernement...

 Que l'on soit clairs : si ces gens avaient décidé de venir marcher en tant que citoyens – parce qu'il est inique d'imaginer que l'on puisse interdire à quiconque de venir marcher – cela ne m'eût pas tant troublée. Mais ils seront dans le carré de tête, menant la manifestation, menant les citoyens venus exprimer leur douleur. Leading us. Je ne vois rien d'autre que les fanfarons de l'Europe du choc des civilisations, les responsables mêmes de la situation de division entre les peuples de notre continent, qui viennent parader dans leurs atours guerriers. La présence du chef de l'OTAN, cette institution militaire sans légitimité diplomatique ni politique, fruit des pires années de la Guerre Froide et qui n'a en conséquence plus de raison d'être, ce monsieur, qui mènera avec les autres sus-cités le bal des vautours demain, n'est qu'un signe de plus. On nous prépare, au nom de l'unité nationale, à marcher au pas contre l'ennemi commun qu'ils se sont donnés, la communauté musulmane.

L'unité nationale est venue mercredi de manière spontanée. Cette immense force s'est levée et mise en mouvement, de son propre chef, mais sans chefaillons atlantistes pour les mener à la guerre. Cette foule s'est levée en conscience pour converger dans la communion et l'unité autour de nos valeurs les plus dignes, ne s'embarrassant pas de considérations politicardes. Sans doute une brève occasion de prendre sa respiration, une trêve dans la haine pour se recueillir dans la solidarité, de sentir que nous ne faisions qu'un, toutes et tous, avant que les infâmes ne passent à l'offensive. Avant qu'ils n'instrumentalisent le choc pour nous priver plus avant de nos libertés individuelles et nous mener à un terrible conflit. Jaurès est mort une deuxième fois cent ans après son assassinat.

On suggère des « contre-manifestations », des sit-ins avec des pancartes dénonçant les dirigeants politiques qui osent venir marcher pour Charlie alors qu'ils dégomment à coups de matraques et de peines de prison la liberté d'expression dans leur propre pays. Encore une fois, que chacun fasse selon sa conscience, je n'ai de réponse définitive pour personne, pas même pour moi. Mais cette initiative me semble être d'une absolue négativité : cette marche deviendrait une manifestation contre les leaders de l'austérité et de la guerre ? Là n'était pas le propos. Je ne souhaite pas m'ériger « contre » ces dirigeants dans le cadre présent. Je ne souhaite pas faire de cette manifestation, qui était censée être un moment de profond recueillement collectif, une lutte de boutiquiers. Je laisserai les charognards faire joujou avec leur petit pouvoir illusoire de sans-vergognes sans aller les défier sur place. Quelle utilité, après tout ? Ma pancarte disparaîtra dans les fumées de l'illusion qu'ils nous vendent avec force médias, tandis qu'eux se prétendront être de ceux qui font l'histoire, sourire aux lèvres en tête de cortège. Je le sais bien, que c'est faux, qu'ils n'ont que le pouvoir que l'on leur donne. Et pour moi, organiser des contre-cortèges de râleurs me paraît les légitimer dans leur position de dominants. La seule force qui les fera plier, ce n'est pas celle de nos petits bras invisibles, mais celle de l'inertie, de l'indifférence totale à leur pouvoir. Que l'écume puante tente donc de canaliser l'océan des pleurs, j'ai décidé de ne pas courir après eux, de ne pas jouer selon leurs règles, de ne pas les laisser choisir le champ de bataille.

Et tout ça, au nom des gars de Charlie. Je refuse de céder à la culpabilité lorsqu'on m'annonce que l'on y va « pour Charlie ». Les gars de Charlie ne sont plus là, les amis. Et ils ne seront pas là demain pour nous féliciter d'y être allés, ni pour nous rassurer sur le fait que c'était bien ce qu'ils auraient voulu. A l'instar de ces insolents nihilistes, je pense qu'ils n'en ont plus rien à faire. Ils sont morts, repartis dans le chaos, dans le néant, dans le grand Vide. Ils se fichent bien que nous, les vrais, les purs, ceux qui savent ô combien absurde est la situation dans laquelle nous nous trouvons, soyons présents dans le cortège ou pas. Aller marcher derrière Angela Merkel n'est pas la seule manière de leur rendre hommage. Pour ma part, je crois que Cabu aurait apprécié une grosse biture collective bien plus qu'une val(l)se avec ce que l'Europe produit de pire comme phénomènes morbides en ce moment. Mais on ne saura jamais. C'est pourquoi j'ai décidé d'écouter ce que me dictait ma conscience. Je n'irai pas marcher demain. L'hommage le plus beau a déjà été donné, ce furent ces centaines de milliers de personnes qui se sont spontanément tendu la main. Le reste, une grande mascarade, fort bien entretenue certes, mais qui n'en reste pas moins du vent.

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