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Le Club de Mediapart mar. 27 sept. 2016 27/9/2016 Édition de la mi-journée

Vis ma vie... de stagiaire de l'Education Nationale

Je ne sais pas ce qui m'a pris de passer le Capes. Ah, si : y'a pas de boulot, de surcroît quand on a des diplômes autres que ceux des écoles d'ingénieur ou de commerce et qui permettent (relativement) de trouver un emploi où l'on se fait surexploiter et traiter comme de la chienlit. 

Je ne sais pas ce qui m'a pris de passer le Capes. Ah, si : y'a pas de boulot, de surcroît quand on a des diplômes autres que ceux des écoles d'ingénieur ou de commerce et qui permettent (relativement) de trouver un emploi où l'on se fait surexploiter et traiter comme de la chienlit. 

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Mes deux masters recherche en poche, il a bien fallu me rendre à l'évidence : y'avait rien d'autre pour des gens comme moi, ceux qui aspirent surtout à changer le monde et qui croient encore en les vertus de la méritocratie républicaine. Ceux qui s'évertuent à voir le positif dans le métier d'enseignant, malgré tout ce qu'on entend – et comme j'ai des parents profs, croyez-moi, je ne m'attendais pas à poser le pied dans un pays de cocagne du salariat non plus. Mais ça, c'était avant ma plongée tête la première dans la machine à broyer les vocations, j'ai nommé l'Education Nationale.

Je passerai sur les conditions fumeuses d'affectation, il paraît que c'est normal, de savoir parfois une semaine seulement à l'avance où l'on va atterrir. De découvrir trois jours avant la rentrée quels niveaux on a pour préparer des cours chiadés. Se retrouver dans des établissements difficiles ou moins difficiles, une question de chance. Moi j'en ai. Je suis parmi les bien lotis : je suis pas en ZEP, et j'enseigne en lycée, avec une équipe pédagogique soudée et solidaire, une direction qui assure derrière, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

Depuis le 2 septembre, j'ai la chanson des Fatals Picards dans la tête : “Trente-cinq élèves, cette année...”. Trente-cinq élèves par classe, trente-cinq ados, gentils mais qui bougent beaucoup et demandent une dose d'énergie assez considérable. Trente-cinq diablecitos, formatés par un système du tout-à-l'ego qui veut en faire de bons exécutants et surtout pas des êtres pensants. Mais les élèves, c'est même pas ce qui chagrine : on les prend comme ils sont, avec leur spontanéité, leur hyperactivité, leur insolence parfois. On les gère, on apprend le recul, un peu d'humour mêlé de fermeté et finalement on s'habitue. Eux aussi, ils s'habituent, prennent un rythme, une routine, acceptent d'apprendre et d'obéir aux injonctions qu'on pèse prudemment, le sens de la justice aidant. En définitive, heureusement qu'ils sont là, ça nous renvoie à notre humanité, à la raison pour laquelle on se lève le matin tôt pour finir de corriger leurs copies où ils ont, finalement, mis pas mal d'effort. Et puis, enseigner l'anglais, c'est plutôt chouette, ça laisse un vaste éventail de sujets à traiter. Voir la lumière s'allumer dans les yeux de trente-cinq ados qui viennent de faire un lien dans leur tête ou de comprendre un nouveau concept, j'avoue c'est le bonheur.

 Non, ce qui déchire les entrailles, ce qui me fait me réveiller tous les matins avec une angoisse au fond de la gorge et des larmes à la paupière, ça n'est ni les comportements parfois totalement inappropriés des élèves, ni leur manque d'esprit critique – qui ne demande qu'à s'éveiller, au final, personne n'est intrinsèquement destiné à ne pas avoir goût à l'apprentissage.

Ce qui me fait hurler et m'empêche de dormir la nuit, m'obligeant à allonger les tisanes à la valériane et les verres de vin, ça n'est pas les élèves, c'est le système. Les rouages de cet immense brise-rêves qu'est l'Education Nationale, qui éclate les vocations d'aspirants enseignants à coups des marteaux géants de l'arbitraire.

Depuis quelques années, depuis le règne de Napoléon Sarkozy essentiellement, les réformes s'enchaînent et se poursuivent sous la monarchie présidentielle de François Hollande. Depuis environ 5 ans, les profs ont vu leurs statuts, fonctions, obligations et formations réformés au moins 4 fois. Il y a encore une dizaine d'années, un professeur stagiaire enseignait 6 heures par semaine, avec formations à l'IUFM pour les préparer au métier, et à l'issue de la première année, la titularisation était à la clé. Et puis sous Sarkozy, les experts ont décidé de finalement jeter les primo-arrivants dans le grand bain sans qu'ils aient appris à nager, et ils sont passés à 18h par semaine devant les élèves sans formation. A la suite de quoi l'on s'est dit que finalement, 15 heures par semaine avec une journée de formation seraient sans doute plus appropriées. Je vous passe les détails : cette année nous sommes revenus à 9 heures (réparties sur 3 jours de la semaine) avec 2 journées de formations. Si l'on peut appeler cela des formations (mais j'y reviendrai). Jusqu'ici tout va bien. Sauf que voilà : il s'avère que tout le monde n'est pas au même traitement. Certains stagiaires font encore 18 heures, d'autres 9 heures. Cette année est particulièrement étrange, au sens où l'on voit arriver une génération de stagiaires aux profils complètement différents selon les cas, puisqu'en plus de réformer la formation, le gouvernement en a profité pour réformer le concours. Et c'est là que ça devient n'importe quoi.

  • il y a les lauréats du concours antérieur (jusqu'à la session 2013), qui ont pu faire des demandes de report de stage (pour passer d'autres concours par exemple), qui sont à 9 heures par semaine avec formation, à 1600 euros par mois ;

  • il y a les lauréats de la session dite “2014 exceptionnelle”, qui ont passé leurs écrits en janvier 2013 et les oraux en juin 2014 (oui, oui), qui sont à 18h par semaine sans formation, à 1600 euros par mois;

  • et puis il y a ceux qui ont eu le “concours rénové” 2014, à 9 heures avec formations, à 1300 euros par mois (Hollande ayant décidé que les profs stagiaires, qui étaient passés de 1300 à 1600 sous l'ère Sarkozy, gagnaient finalement trop, et que 200 euros au-dessus du Smic, c'était bien assez pour des gens qui avaient fait 5 ans d'études et obtenu un concours).

En principe, le dernier, ce “concours rénové” est passé (et obtenu) à la fin du Master 1, et le stage de 9 heures par semaine s'effectue en parallèle avec le Master 2 dit “MEEF” (Métiers de l'Enseignement et je ne sais plus quoi) : 9 heures de cours avec ses propres classes à gérer et les unités d'enseignement normales d'un Master 2 à valider. La validation de l'année de stage par l'inspection en fin d'année et l'obtention du Master 2 sont deux conditions sine qua non pour être titularisé (comprendre : “obtenir le vrai statut de prof”). Ca paraît logique, comme ça. Sauf que...

L'IUFM, c'est fini, depuis quelques années déjà. Maintenant, on a un autre type d'établissement supérieur destiné à dispenser les formations, qui s'appelle l'ESPE. L'ESPE n'est pas, comme l'était l'IUFM, un établissement différencié qui forme les nouveaux arrivants. L'ESPE est une administration, rien d'autre, créée de toutes pièces, visant à établir un lien et à assurer la communication entre le rectorat de chaque académie et les différents pôles de formation – les facs. Il y a plusieurs centres de formation dans chaque académie, et là où l'ESPE est censée, justement, faire le lien entre ces universités et le rectorat, il n'en est rien.

Nous sommes nombreux à avoir le CAPES ou l'agrégation et à déjà avoir un M2. En conséquence, l'ESPE nous a promis (depuis les résultats des concours) un “parcours adapté à nos besoins” : étant donné que ceux qui sont stagiaires cette année ont déjà un M2, ils et elles ne rentrent guère dans les cases du ministère, puisque depuis la réforme de cette année il est attendu que nous n'ayons qu'un M1 et que nous passions le M2 en même temps que notre année de stage.

La semaine de pré-rentrée (fin août) fut un véritable calvaire : les titulaires de masters (dont je suis, donc), n'ont eu cesse de poser des questions, afin de savoir où nous devions nous inscrire, quand, à quelle ESPE, à quels cours, et surtout, comment (les sites des ESPEs de chaque académie n'ouvrant la possibilité que de s'inscrire au Master MEEF et pas au fameux “parcours adapté”). Chaque fois, la réponse nous fut donnée : “on ne sait pas, l'administration, qui se réunira prochainement, étudiera les cas de chacun pour déterminer les obligations de chacun et leurs parcours adaptés. Ne vous inscrivez pas, nous vous recontacterons quand ce sera fait”.

Et puis, plus de nouvelles. Chacun fait sa rentrée le 2 septembre, s'adapte à son nouvel établissement et son nouveau métier, et passe les heures qui leur restent libres à téléphoner au rectorat pour obtenir des informations pour savoir où et comment s'inscrire, le rectorat les renvoie à la direction de l'ESPE, qui les renvoie au rectorat. Astérix et la Maison des Fous : l'administration elle-même est dépassée, personne ne sait rien, donc toi, prof stagiaire, qui dois entre-temps faire tes cours, corriger tes copies, t'assurer de t'adapter à tes classes etc, tu attends. Jusqu'à la mi-septembre, où tu reçois un courriel du rectorat (où diable ont-ils obtenu mon adresse email personnelle, déjà ?), qui te menace de “perdre le bénéfice de ton concours si tu ne justifies pas d'une inscription à l'ESPE et que tu n'envoies pas la copie de tes diplômes”. Comme le rectorat est humain, on te laisse un délai : tu as jusqu'au surlendemain (en pleine semaine de cours, évidemment).

Panique générale : certains ont reçu ce courriel, d'autres non. On essaye de démêler tout ceci entre ceux qui se connaissent, parfois d'une académie à l'autre, on se passe les informations qu'on glane. Le syndicat (parce que, comme tu es un(e) salarié(e) consciencieux(se), tu t'es syndiqué(e), car tu sais à quel point il est vital de connaître ses droits et d'être couvert), dont tu as les militants qui tiennent la permanence au téléphone à peu près tous les jours, s'insurge. Ca n'a jamais été autant le chaos que cette année, personne ne comprend rien à ce qui se passe, l'administration ne communique rien, l'ESPE, qui était créée pour assurer la bonne communication entre le rectorat et les centres de formation, a visiblement failli à sa tâche. Après des heures (encore) au téléphone, personne n'en sait plus, et les syndicats ont soigneusement été laissés à l'écart de tout ça, car l'ESPE étant un organisme indépendant du ministère de l'Education Nationale, il ne leur est guère possible d'agir sur quoi que ce soit, ni même d'obtenir des informations.

Il s'avère qu'en réalité, les universités, autonomes depuis la loi sur l'autonomie des universités (ou loi Pécresse – vous vous souvenez les camarades ? C'est contre ça qu'on avait bloqué nos facs pendant 8 mois en 2007-2008 !), font exactement ce qui leur chante, et l'ESPE ne sert donc strictement à rien puisque les diverses universités sont de fait indépendantes.

 

Là-dessus, les événements s'enchaînent : tu obtiens l'email d'un des formateurs à l'une des trois universités dispensant les formations dans ton académie, tu lui écris, la personne te répond qu'elle t'a déjà envoyé un email (jamais reçu) et que la rentrée à l'ESPE, c'était hier, que tu dois venir la semaine prochaine aux cours. Tu apprends aussi que tu as été arbitrairement affecté(e) à l'un des ESPEs de ton académie par dieu-sait-qui ; encore une fois, j'ai de la chance, j'ai été affectée à l'ESPE le plus près de chez moi, à 50 minutes en transports en communs, alors que d'autres, qui vivent peu ou prou dans le même coin que moi, se tapent 2h30 de trajet pour aller à l'ESPE à l'autre bout de l'académie. Et dans d'autres académies, moins bien desservies en termes de transports, les stagiaires se retrouvent à faire parfois 2h de voiture ou de bus pour y aller (avec le coût que cela engendre, sur un salaire de 1388 euros, lâchez donc 60 balles deux fois/semaine comme certaines collègues pour aller en formation, faites le calcul...).

J'ai donc eu ma première journée de formation jeudi – l'assiduité est obligatoire, évidemment les horaires sont fichus n'importe comment, et on nous a spécifié que nous aurions aussi des cours le samedi, horaires à définir. A ceux qui n'étaient pas là le jour de la rentrée (presque tous ceux qui sont stagiares), l'on nous réexplique le principe : 4 UE à valider par semestre, et un rapport de stage/mémoire au deuxième semestre, qui conditionne notre titularisation. La diversité des situations ne nous échappe pas : nous sommes, à ces formations, des certifiés, des agrégés, en report de stage pour certains, en collège ou en lycée, mélangés avec des étudiants de Master 1 et Master 2 MEEF, qui ne sont pas encore en poste car passant les concours à la fin de l'année (donc étudiants à plein temps... mais avec un stage en établissement – non payé paraît-il – à partir d'octobre). Pas tous au même traitement, pas tous au même salaire, affectés dans une ESPE par une administration obscure dont on ne sait pas qui elle est ni comment tout ceci a été décidé, et tout le monde dans un cas différent : si j'avais l'esprit mal tourné, je dirais que cette mascarade fait partie d'une stratégie de division. Dès lors que tout le monde n'a pas les mêmes droits ni le même statut, comment alors se rassembler collectivement pour demander que l'on soit traités décemment ?

So much for the parcours adapté qu'on nous avait promis, et qui en fait n'existe pas. En définitive, nous devrons suivre un certain nombre d'UEs avec ceux qui sont en Master MEEF, et puis voilà. Fin de l'histoire. Aucune prise en compte des services effectués à l'étranger, aucune prise en compte du fait que pour la plupart, nous avons déjà un Master 2 et qu'il est donc complètement absurde de nous en faire refaire un.

J'ai eu l'immense malheur d'ouvrir ma petite bouche pour dire que selon le syndicat, ce qui était prévu au départ était la chose suivante : les stagiaires sont tenus d'assister aux formations (normal), mais ceux qui ont déjà un M2 ne sont pas dans l'obligation de valider les examens, puisqu'ils sont déjà titulaires d'un Master (voire deux) il serait idiot de leur en faire refaire un... Que nenni, la mention du “syndicat” a déclenché une réaction hostile de la part de la personne chargée de la formation, qui a balayé ma question d'un revers de main en me faisant passer pour une insupportable revendicatrice (sorry, je connais mes droits... et la loi), traitant avec un mépris inqualifiable ceux qui osaient poser des questions gênantes de ce type.

La manière d'exempter certains étudiants ou stagiaires de certains cours sans justification valable confirme ce terrible sentiment d'inégalité parmi celles et ceux qui sont tenus d'être là.

L'Education Nationale, du fait de réformes d'autonomisation et de coupes budgétaires, est désormais sous la coupe de la loi de l'arbitraire. Ce n'est pas tout : celles et ceux qui ont été exemptés d'un cours ou deux ont été “vivement encouragés à se taire”, de manière à ce que “ce ne soit pas perçu comme injuste par des étudiants d'autres ESPEs”. Evidemment que cela va être perçu comme injuste, car il n'y a aucune justice là-dedans. Depuis le haut de la machine jusqu'aux petits chefs qui assurent le fonctionnement de ses rouages en exerçant pressions, menaces et chantage sur les nouveaux arrivants, la justice n'a plus rien à voir dans tout ceci.

Malmenés, traités comme des sous-merdes dans des formations qui en plus consistent à nous faire apprendre la novlangue de l'Education Nationale et pas à nous donner des clés pour enseigner au mieux (les cours : apprendre les “compétences du professeur”, les écrire dans des cases, puis dans d'autres cases avec un arrangement différent. Et c'est quelqu'un qui aime profondément les études qui vous dit ça), exhortés au silence face à l'arbitraire... J'avoue, si je ne m'attendais pas à un métier facile, je ne m'attendais, surtout, pas à voir le service public fonctionner comme la pire des boîtes privées, où chaque administration se dédouane de ses responsabilités, où le traitement que l'on reçoit dépend de la gueule du client, et où notre titularisation dépendra de notre capacité à nous conformer à l'arbitraire, à nous taire devant des règles injustes qui viennent d'on ne sait où et ne sont même pas conformes à la loi. 

J'ai décidé de ne pas la fermer. J'ai décidé de ne pas rester seule avec mes angoisses. Tant pis si je me fais saquer. Je serai, comme mes collègues, infantilisée pendant un an (voire plus), matraquée de jargon de technocrates par des fonctionnaires qui ne se retrouvent jamais seuls face à une classe de 35 élèves. Je ne demande pas de traitement de faveur, ni à être moi-même exemptée de quoi que ce soit que l'Education Nationale jugera bon pour les gamins qu'on a en face. Je demande juste qu'on traite avec respect les agents de la fonction publique. Que la machine cesse de broyer les vocations comme elle le fait, en traitant les gens au cas par cas, en donnant une image aussi irresponsable, aussi injuste, parce que ses porte-voix sont constitués de chefaillons – ou de gens sympas, d'ailleurs, il y en a aussi... Mais ça ne devrait rien avoir à voir avec la situation.

Quand on s'en remet à la chance de ne pas tomber sur des personnes dont la tendance est à l'autoritarisme pour être traités comme des êtres humains, c'est que le système a un problème. De la même manière que la réponse “mais le Roi n'est pas méchant, il nous traite bien” n'est pas une excuse à un système monarchique qui de fait promeut l'inégalité à la naissance, le fait d'avoir quelques avantages, quelques exemptions de cours par rapport à ses collègues ne justifie pas le fonctionnement par l'arbitraire. Et il ne justifie en rien le fait de fermer sa bouche devant l'injustice criante. Ne restez pas tous seuls. Nouveaux fonctionnaires de l'Education Nationale, bienvenue dans le service public nouvelle génération : celui où le terme “égalité” n'est plus qu'une coquille vide de sens dans le tryptique que l'on voit le matin au fronton de la grande arène, le seul endroit qui finalement reste réel, parce qu'on a des êtres humains en face : l'Ecole de la République.

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