Genèse d'un squat estudiantin à Amsterdam

Ces derniers mois, les actions politiques contre les réformes de l’Université d’Amsterdam se sont multipliées, dû à leur sévérité et au nouvel élan de mobilisation. Manifestations, occupations et autres activités font parti du quotidien de certains étudiants qui, jusque-là, n’avaient que très peu de plateformes extra-institutionnelles pour exprimer leurs griefs contre l’université.

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Ces derniers mois, les actions politiques contre les réformes de l’Université d’Amsterdam se sont multipliées, dû à leur sévérité et au nouvel élan de mobilisation. Manifestations, occupations et autres activités font parti du quotidien de certains étudiants qui, jusque-là, n’avaient que très peu de plateformes extra-institutionnelles pour exprimer leurs griefs contre l’université. Les étudiants sont en train d’épater les gestionnaires de cette université, plutôt inhabitués à la contestation dans un pays où la mobilisation sociale n’est pas très valorisée. 

   Tout a commencé un beau jour de septembre (2014), lorsqu’une dizaine d’étudiants et anciens étudiants ont squatté la cafeteria de l’ancienne Faculté de Sociologie et d’Anthropologie (du nom de “Het Spinhuis” ou “La maison des araignées”). Cet espace constituait un véritable refuge pour les étudiants et professeurs; un lieu de rencontre intime et attractif dans un immeuble du 17ème siècle en plein centre ville d’Amsterdam. La fermeture de cet espace a donné lieu à l’inauguration d’un nouvel immeuble à l’est de la ville, non très loin mais sans le charme du patrimoine ou le côté pratique de l’ancien. De nombreux étudiants ont exprimé leur désarroi de devoir fréquenter un immeuble sans âme et sans espace géré par les étudiants plutôt que celui-ci.

   Het Spinhuis porte un regard ironique sur l’image de l’Université d’Amsterdam, omniprésente de par sa campagne publicitaire. Celle-ci vante l’existence d’une université aux nombreux “rebels intellectuels” capables de “toujours remettre les choses en question”. Une exagération de l’image de cette université qui, comme la Sorbonne à Paris, comptait de nombreux activistes dans les années 60-70. Depuis, les mouvements activistes étaient dispersés, peu critiques et avaient très peu de poids dans la sphère universitaire. 

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   Les étudiants squatteurs ont utilisé cette campagne publicitaire à leur avantage, en argumentant qu’ils ont une légitimité auprès des étudiants en reprenant le contrôle de cet espace. L’université n’a toujours pas trouvé d’acheteur pour l’immeuble, difficile à rénover du fait de son statut de monument historique. Néanmoins, l’Université soutient que les étudiants doivent quitter les lieux immédiatement. Un juge d’instruction a donné raison aux étudiants en décidant que l’université avait un mois pour donner davantage de preuves. Il a qualifié l’action de “désobéissance civile” dans “l’intérêt commun” du fait qu’on y organise des évènements socio-culturels et politiques tous les soirs de la semaine.

  Plusieurs étudiants qui participent au squat ont exprimé leur appréciation du fait qu’ils n’avaient pas vraiment ressenti de “communauté” à l’université. Les membres du collectif se vantent d’avoir fait de nombreux amis et d’avoir organisé des évènements extraordinaires: dîners de charité, lecture de poésies ou d’histoires, soirées cinéma, conférences, concerts, réunions politiques, fêtes, etc. Les prix de ce centre social reste très accessible aux étudiants, surtout lorsqu’on les compare aux prix dans les autres services de restauration et de loisir à l’université, qui sont privatisés pour la plupart. L’ouverture de ce squat a montré à certains l’existence d’un monde qui leur était jusque-là méconnu. 

“Je ne pensais pas qu’une telle liberté était possible en pratique. Ces actions m’ont montré qu’il faut être le changement qu’on souhaite voir et que le changement est possible.” - ancien étudiant.

   Les activistes du Spinhuis et leurs collaborateurs se retrouvent maintenant au devant de l’action et s’approprient tous les tuyaux possibles sur comment organiser un mouvement social. Ils sont en plein apprentissage de ce que constitue l’action politique, certains étant complètement nouveaux. Cela ne vient pas sans difficultés: certains ont été arrêtés pour des actions qui ont failli; plutôt par manque de préparation qu’autre chose. Mais Het Spinhuis se convertit en un espace où se croisent des gens de toutes sortes; avec des expériences de vie très différentes. Le partage profite à tous ces jeunes qui ont maintenant un espace où ils peuvent s’amuser, se faire des amis, et apprendre tout en poursuivant la lutte contre les nombreuses réformes universitaires qui cherche à optimiser le profit de l’institution plutôt que la qualité du service.  

   Cet exemple montre l’importance absolue de l’espace dans l’organisation de mouvements sociaux. Pour pouvoir créer un véritable sentiment d’appartenance au groupe, recruter de nouveaux membres et bien organiser les activités futures; il faut un espace où se combinent activités ludiques et quête de changement social. L’espace permet une organisation horizontale où tous les participants sont créateurs du changement qu’ils aimeraient accomplir. Cela ne vient pas sans disputes, mais il est possible de les résoudre via des prises de décision au consensus. Personne n’est obligée par une décision qui ne leur plaît pas et toutes les voix doivent être entendues et étudiées par le groupe entier, où tout le monde est à pied d’égalité. 

   Pour remédier à la démobilisation politique, il est temps de mettre fin aux mouvements du style syndical / parti politique où les objectifs sont figés, l’organisation est hiérarchique et la lutte est vue comme un travail ou une obligation plutôt qu’un plaisir ou l’accomplissement d’un rêve. Il faut créer un espace alternatif qui met en pratique le changement que nous souhaitons voir dans notre entourage. Alors que les mouvements étudiants se multiplient et se radicalisent (Quebec et Chili notamment, mais depuis quelques semaines au Royaume-Uni, au Mexique, en Australie et dans bien d’autres pays), ces mouvements ont de nombreuses leçons à apprendre les uns des autres. En prenant conscience des différentes tactiques et stratégies à leur disposition, ils sont de plus en plus capables de formuler des alternatives aux décisions institutionnelles. 

 

Touraj Eghtesad - Anthropologue 

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