L’impossible pas de côté de Gébé

Un miniscule retour d'expérience sur l'avenir de l'humanité, le rapport de l'homme au travail, la possibilité d'un changement de système socio-économique, mis en perspective par l'an 01 de Gébé. Et le tout en vingt lignes !

Il y a quelque temps, j’ai découvert la plus célèbre œuvre de Gébé, ancien directeur de publication de Charlie Hebdo, l’An 01. Au départ ce ne sont que cinq planches de bandes-dessinées publiées en 1970 dans Politique-Hebdo. Ces cinq pages sont ensuite devenues plusieurs dizaines et un film sorti en 1973 et réalisé par Jacques Doillon. On peut d’ailleurs y voir dès la première scène, le tout premier rôle de Gérard Depardieu au cinéma. Sur un quai de gare, il discute pour la premire fois avec un homme qu’il voit tous les jours, le matin en attendant le train qu’il prend « depuis douze ans », tout comme son interlocuteur. Depardieu lui fait la remarque « hier, vous ne l’avez pas pris » le train. « Vous n’êtes pas monté exprès », « Oui c’est idiot, mais tout à coup j’ai eu envie de ne plus le prendre ». Toujours le même train depuis plus d’une décennie, pour aller au bureau, il en a eu marre notre protagoniste. « A deux ce serait plus facile, vous ne trouvez pas ? », lui demande son nouveau compère. Le train s’arrête, ils restent assis et continuent de discuter. « Ça fait dix minutes qu’on s’est évadés et au fond, maintenant on a quelque chose à dire aux gens ».

L'an 01 de Gébé L'an 01 de Gébé

Tout part de là, la résolution 1 de l’An 01, c’est « on arrête tout. » On s’évade du quotidien, de ce monde aliénant où le travail est la vie et toute la vie.  Au lieu de continuer de marcher droit devant, sans se poser de questions, on fait un pas de côté, on change de perspectives. On parle aux inconnus, on pense ensemble, on réfléchit.

Mais pour que ça marche, pour que nos existences changent et avec elles le monde, il en faut du monde, justement, qui s’arrête. J’ai essayé seul et je peux vous dire que ça ne fonctionne pas. Je commençais tout juste un nouvel emploi. Mes employeurs se sont tout de suite présentés comme les meilleurs, des gens pour qui l’humain était au centre de tout, des patrons qui laissaient toute latitude à leurs employés pour mener leur travail à bien. La confiance était garantit et ce dès l’entretien d’embauche. D’ailleurs, après une vingtaine de minutes dans ce dernier, le tutoiement était de sorti, « En Marche » était honnit ! « Ici, on est solidaire, on travaille ensemble, car l’intelligence et le succès ne peuvent être que collective ». C’était beau, j’étais heureux, j’allais travailler pour des personnes qui ont les mêmes valeurs, qui vont respecter mon travail, tenir compte de mes idées.

Des mots nous sommes passés aux actes et le désenchantement a commencé.

Ainsi va la novlangue : les mots se délitent, leurs significations changent, voire s’opposent à leur sens premier, du moins à celui que je m’étais imaginé. « Tu as notre confiance, on n’aime pas le flicage ici », devient une surveillance de tous les instants. Mais, ce qu’il y a de pervers avec le management moderne est que cette surveillance est directement effectuée par l’employé lui-même. Chaque action menée par ce dernier doit être consigné dans un ou plusieurs tableaux. Tout doit être justifié et explicité.

Les réunions obligatoires foisonnent et représentent plus de 20h chaque semaine. Cela nous laisse donc 19h de travail effectif, auxquelles vous pouvez retirer encore deux ou trois heures, puisque chaque réunion doit faire l’objet d’un compte-rendu, retraçant exhaustivement ce qu’il s’y est dit. Bien évidemment, comme tout le monde est en réunion permanente, trouver des horaires convenables pour se réunir devient difficile. Il n’était donc pas rare de commencer à 18h30 des « meetings » qui se terminé facilement à 21h.

Les heures supplémentaires n’étant pas rémunérées, cadre au forfait oblige (statut fort pratique pour l’employeur au passage), j’avais pris le parti de n’en faire que modérément. Bien mal m’en a pris, puisque j’étais le seul parmi mes collègues à avoir adopté cette logique. En discutant avec quelques-uns d’entre eux, quelle ne fut pas ma surprise de me rendre compte qu’ils avaient totalement intégrer cette logique de traçage, de réunions interminables et d’heures supplémentaires. Il leur était ainsi devenu naturel de travailler tard le soir, le week-end ou les jours fériés, de chronométrer leurs actions, afin que les tableaux de temps réflètent au mieux la réalité, de passer deux heures sur un compte-rendu qui ne sera lu par personne, etc. Les dirigeants montraient l’exemple avec des emails envoyés à 2h du matin ou un 14 juillet.

J’ai bien tenté de leur montrer que tout cela n’avait aucun sens, que notre travail ne sauvait pas le monde, qu’il n’apportait aucun service crucial à nos concitoyens. J’ai naïvement imaginé que le Covid, ses milliers de morts, son confinement allaient changer leur état d’esprit, leur faire comprendre qu'il fallait peut-être changer, mais rien n’y a fait. Pourtant ils ont les bons mots, « l’important c’est l’humain », « changer de modèle économique est indispensable »… Ils en sont certainement convaincus, mais ne se rendent pas compte que leurs actions vont à l’opposé de leur discours.

Avec mon minuscule pas de côté, je me suis simplement pris le mur de l’indifférence des collègues et de la hiérarchie et leur volonté de ne surtout rien changer à leur vie, au système et à tout ce qui nous promet un avenir radieux sous 40°C l'hiver. Bien sûr, ma petite expérience n'est pas significative et ne veut pas dire qu’aucun changement n’est possible. Elle m'a simplement rendu encore plus pessimiste que je ne l’étais sur la possibilité d’un changement. Ce n’est, en effet, pas la peur de perdre leur emploi qui les faisait agir ainsi. Tout leur être avait assimilé la valeur travail comme primordial dans la vie et comme un tout indépassable. Pas d’interrogation, de réflexion sur les raisons de ce travail, sa logique, sa finalité. Pour eux, et bien que mes clients aient pleine satisfaction de mon travail, j'étais le feignant. Point.

Ainsi, l’esquisse d’un premier pas de côté, lors d’une conversation sur un quai de gare avec un inconnu, me semble encore bien loin de nous. L'an 01 ne restera-t-il donc qu'utopie ?

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