Mal à ma Polynésie, mal à ma Démocratie

C’est fait, acté, décidé. Le plus ancien quotidien de la Polynésie française est paru pour la dernière fois, le vendredi 23 mai 2014. En difficulté financière selon ses nouveaux actionnaires, ce journal, successivement propriété d’Hersant Media puis Média Polynésie, a donc été sacrifié pour des raisons de rentabilité.

C’est fait, acté, décidé. Le plus ancien quotidien de la Polynésie française est paru pour la dernière fois, le vendredi 23 mai 2014. En difficulté financière selon ses nouveaux actionnaires, ce journal, successivement propriété d’Hersant Media puis Média Polynésie, a donc été sacrifié pour des raisons de rentabilité. Il est celui « qui vend le moins » face à la Dépêche de Tahiti, autre quotidien appartenant au même groupe. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Seulement voilà, la fermeture de ce quotidien s’avère être d’autant plus symbolique qu’elle cache un malaise démocratique au sein même de la République.   

 Dernière "une" des Nouvelles de Tahiti, le 23 mai 2014.

Les Nouvelles de Tahiti ont, depuis 1957, secoué l’oligarchie dirigeante de la Polynésie française, remué les mœurs, la pensée unique, les dogmes étatiques qui justifiaient les essais nucléaires, mis à mal la super - puissance de l’homme fort de la Polynésie, parfois au même prix que ce dernier. Jamais déstabilisés, les journalistes qui composaient cette rédaction n’ont eu de cesse d’informer une population parfois réticente à certaines vérités. Car il est difficile de prêcher l’information objective et indépendante sur un territoire français nourri à l’argent facile et à la désinformation.

On enterre donc le seul média assez courageux et culotté sur le bon dos des justifications économiques. Certes, la presse est en difficulté. C’est une réalité à laquelle se frottent de grands quotidiens nationaux ; Libération, Le Monde pour ne citer qu’eux. Pourtant,  la France permettrait-elle leur fermeture ? Au risque de voir disparaître la base d’une démocratie saine ; la liberté d’opinion et l’expression de son pluralisme. Les Nouvelles de Tahiti ont peut-être raté le coche du passage au numérique, leur ligne éditoriale n’intéressait peut-être que les penseurs ou les « anti – Flosse » comme certains s’acharnent à le penser, cela ne justifie en rien ce coup de massue à l’encontre du Journalisme, de la liberté d’expression, du pluralisme d’opinion et de la Démocratie.

Soyons réalistes, Les Nouvelles de Tahiti dérangent. Un Médiapart version Pacifique dont la tête fut longtemps intouchable, respectée voire même craint par la classe politique et économique dirigeante. Seulement, au lendemain du retour de Gaston Flosse, le politique et l’économique s’allient, en silence, pour faire tomber le quotidien de l’opposition. Et cette opposition, Les Nouvelles de Tahiti l’ont exprimé envers tous les pouvoirs. Le quotidien n’a pas tergiversé sur la nécessité d’informer les polynésiens sur ceux qui les dirigent ; tous ont eu droit à la plume acérée des éditorialistes. Des affaires politico-judiciaires du « Vieux Lion » au manque de compétence des indépendantistes et en passant par la branlante alliance centriste « To Tatou Ai’a » (qui a changé de nom depuis), tous ont eu à faire à ce véritable trouble-fête du pouvoir polynésien. Les taxer de militantisme était donc de mauvaise foi, un refus d’accepter la réalité en face, celle d’un Polynésie sous seringue hypodermique, gangrenée par la corruption, les manipulations, la désinformation et la malsaine collusion entre les gouvernements français et les dirigeant autonomistes, mais ça, c’est une autre Histoire.

La pensée unique est donc en marche. Plus d’affaires politico-judiciaires, plus de révélations, plus d’investigations, d’enquêtes, plus d’édito piquant. Ne restera qu’une information lisse, à peine traitée,  une fade et simpliste reprise de communiqués ; tout est beau, tout est bon, chacun est à sa place et ainsi soit-il.  

Cette décision, évidente pour certains et malheureuse pour d’autres, souligne une contradiction franco-française ; comment le Pays des Droits de l’Homme peut être aussi indifférents aux menaces qui pèsent sur sa démocratie, en Polynésie ? La réponse se trouve certainement dans la question. Territoire des essais nucléaires, il vaut mieux y avoir le gouvernement local à sa botte et ça, les principaux dirigeants autonomistes l’ont compris. Les Nouvelles de Tahiti aussi, mais mue par l’impertinence, le quotidien préfère lui, dénoncer l’hypocrisie locale.  

Trêve de rancune. Les Nouvelles de Tahiti, c’est avant tout une Rédactrice en Chef à la plume forgée dans l’acier et une équipe unie par la déontologie. L’éthique dont ils se nourrissent donnait à leurs écrits une tout autre dimension à l’actualité polynésienne. Cette qualité, nous ne la retrouveront dans aucun autre quotidien de Polynésie. Dorénavant, Les Nouvelles de Tahiti ce sont aussi des lecteurs orphelins, unis dans le deuil d’un journalisme libre et indépendant. Des lecteurs qui se voient aujourd’hui pris au piège entre les médias de propagande et la presse populiste.

Les Nouvelles de Tahiti auront résisté 57 ans. Sa fermeture laisse un arrière-goût d’injustice, d’impuissance et d’incompréhension. Ces 57 années auront au moins été une belle aventure, avec ses espoirs et ses désillusions. La plus grande et la plus douloureuse restera la disparition de Jean-Pascal Couraud, journaliste passionné par l’investigation et la vérité. Il fut lui-même Rédacteur en Chef des Nouvelles et un des premiers à dénoncer ce système dérivant qui caractérise la Polynésie. Sa disparition non élucidée en 1997 fait incroyablement écho à celle du vendredi 23 mai 2014. Sous la France des tropiques, tu te tais ou tu t’effaces.

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