La route de Guillaume Chauvin

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"RDV avec Mouna au centre de l’univers : Perpignan gare, sans qui nous serions tous en Australie (selon Dali). Son festival qui ne fait référence qui lui-même, ses massacres, ses ados à gros seins, ses gitans asymétriques, ses vieux bronzés et ses touristes indécis. Je ne marche pas : je fuis. Les premiers km me font suer comme s’il pleuvait. Je repense au trajet en train (8kg de Co2, soit la moitié de mon sac), l’enfant pour qui le TGV allait vite, surtout dans les fenêtres. Rencontre avec la maison diocésaine qui m’accueille, surprise, dans son château. Cris d’oiseaux et de pluie, débats sur le maintien du sacerdoce, homosexualité, pédophilie et mon itinéraire."

 

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"Avant mon départ, le prêtre qui aime les pipes car elles ne font pas de cendre me sort deux pêches de sa poche. Le village suivant, il y a face à l’autoroute un noir assis dans les herbes jaunes : Manu, ex-alcoolique encore dépressif mais ouvert. Sage. Depuis 8 ans, il ne se fait pas à la région, sa chaleur puante, ses ronds-points en gazon symétriques, ses habitants vivant volets tirés devant la TV. On se quitte sur le Job de la bible. Etant perdu, je prends la rue Pierre Loti. Hors des villages je traverse des couloirs de mûres au goût de sueur. Certaines font « plouf » dans le ruisseau. Les petits canaux et les sols couverts de fruitiers pourrissant rappellent le Caucase décrit par Limonov. Je croise parfois une pomme qui dérive dans un ruisseau. Un groupe d’ouvrières espagnoles veut me faire boire mais une seule direction s’impose : l’ombre. On peut me suivre à la goutte. Les sources sont rares donc respectées. J’achète un mauvais pain à une mauvaise boulangère. Mon corps sue tant qu’il ne pisse plus. Dans la montagne j’ai peur de manquer d’eau avant la nuit. Je suis plein d’espoir devant les panneaux « Ermitage -> » écrits à la main sur les arbres. A la nuit j’ouvre la porte et tombe sur Nicole qui vit là depuis 25 ans, sans eau ni électricité, gênée de mal m’accueillir. Ces montagnes abritent une des plus belles rencontres après l’enfer du fond de vallée"

 

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"Dans son abbaye du 8ème siècle retapée par ses mains et souvent seule, Nicole prie. Elle a rencontré Dieu à 13 ans dans une fuite de Bach, puis enseigna la composition moderne au conservatoire de Lyon. Ses amis sont de grands scientifiques, des écrivains célèbres, des polytechniciens ou militaires en chef. Elle est le sosie d’Alexandra David Neel. Humour et vaste culture, aussi spirituelle que manuelle « il y a autant de saints dans les monastères que de musiciens dans les conservatoires »… Elle a planté 12 pieds de vignes, il n’en reste qu’un, avec une grappe, et douze grains. Quand le soleil tape sur les icônes dorées, elles semblent en feu. Elle dit que j’ai un destin juif, d’errance et de recherche sans réponse. Elle parle hébreu et plusieurs langues, elle corrige les essais de ses amis scientifiques quasi-nobels par intuition musicale et ne rentre pas dans sa chapelle sans y chanter. Selon elle, l’homme ne descend pas du singe mais du « songe » (de Dieu), et m’apprend qu’en 2000, un curé mystique a survolé la France en croix pour la bénir (la France). Je quitte à regrets Nicole après qu’elle m’ait remis talismans, bénédictions, chants hébreux, et confié à l’archange Gabriel. Je lui laisse mon chocolat et un autre talisman. Puis grimper encore jusqu’à un sommet à chèvres seules. Un oiseau me frôle, aussi bruyant qu’un cerf-volant. Avec les chèvres, j’attends de sécher. Je traverse parfois le maquis à 4 pattes (en marmonnant « Azimut »). Au même moment Anastasia m’apprend que Victor comment à marcher..."

 

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« Il a fallu encore beaucoup marcher et rencontrer serpents, lézards, sources et locaux méfiants avant d’atteindre le camping de nuit. Au matin, il est quasi vide, personne ne profite du lac. Sur la route, la maladie décimait les pêchers, et l’église (de Bouleterrière) sentait les lys, donc l’Elysée Une mémé à l’accent m’y a guidé à travers son baroque enfumé. Cerné par les demi-montagnes, je compte attendre un jour que mes ampoules sèchent… Un couple d’Anglais aux longues dents boit son café avec des gestes synchronisés. Je renseigne un touriste : « merci jeune homme de bonne famille ». Fin de saison. Tout ferme. Je n’arrive pas à photographier ce pour quoi je n’ai pas d’empathie ou de curiosité. Une grosse femme flotte sur le lac à genoux sur un surf. Une autre jette du pain aux canards pendant que ses enfants les filment avec chacun sa tablette. Scènes éphémères à capturer. Les rares gens parlent un français singulier. De temps en temps une sirène retentit dans le village, vide. L’orage gronde de plus en plus fort. Les gens connaissent mal leur région, tout ce que je vois ne semble pas forcément avoir de nom. Un train passe au loin. Face au lac un couple obèse prend en photo son nouveau-né dès qu’il se réveille. Plus loin un type engueule son chien avec l’accent du sud-est : la téléréalité est la réalité. »

 

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"Au, réveil, mes voisins de camping parlent face au lac de Barthes, Chomsky, Foucaud… Franc Dubosc doit faire l’hélicoptère dans sa tombe. Avant de sauter dans l’eau une jeune fille se tient comme une athlète Riefenstahlienne. Un homme part nager dans la brume, on ne saurait dire où est l’eau, on entend plus que sa toux lointaine. Je prends un thé sous un arbre dans le brouillard ; dessus, un écureuil me fixe en mangeant sa noix, des écorces tombent dans la tasse. Les Allemands reviennent, il faut donc fuir : un chemin de fer, une voie rapide et une rivière traversées, la montée à Marcevol est difficile mais solitaire. La forêt est en pente, les sentiers bibliques. Ces pierres ont vu les premiers hommes et les premiers hommes les ont vues. Grâce à Azimut, je réalise avoir pu emprunter (dans les 2 sens) tous les types de chemins construits par l’homme depuis son apparition. Il fait beau, trop chaud, et le Canigou gronde. Dans le ciel les vols d’oiseaux bas qui me frôlent font un bruit de papier froissé. Enfin arrivé au prieuré, on m’y donne de l’eau, trouve une chambre et met à disposition une bibliothèque : l’art roman est encore vivant, à l’écart du fond de vallée, et sa population aussi fermée que ses volets."

 

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"Depuis que j'ai acheté au prieuré une boîte à musique qui joue « Lili Marlène », j'en siffle l'air en marchant. Jamais je n'ai croisé tant de mûres, comme des couloirs chargés de fraises noires, mais même les oiseaux et les insectes s'en désintéressent. Elles ont un léger goût de cloître – j'ai encore l'esprit teinté par les livres lus toute une journée à l'ombre de la bibliothèque vide, avec en tête leurs reproductions d'un noir doux comme du charbon. Au même toucher que les statues immortalisées. Pendant la marche, les pauses servent à sécher et à manger en regardant des villages de loin. Tous les animaux sont cachés dans l'ombre, chacun la sienne, et tous les ruisseaux sont morts. Je ne croise toujours personne. Il faut que je me perde trois fois dans la garrigue et que je maudisse ce pays pour qu'un homme, ex-breton installé seul dans les bois, me remette sur le chemin en souriant. Comme il fait trop chaud, j'attends pour la première fois depuis longtemps que le temps passe. Puis rencontre avec une route isolée sur laquelle une voiture s'arrête, d'où une asiatique me demande si j'ai croisé un autre asiatique. Oui, ce matin, de loin. Je finis par regagner la vallée : si j'habitais ici, je serai aussi méchant qu'eux. En ville j'entends dire un mari à sa femme « va chier ». Un nylon gris souple se détache de mon cou : ma peau."

 

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"Dernière étape romane : Saint-Michel de Cuxa. Dans les pauses qui y montaient, des gens m'offraient spontanément des fruits, mais toujours des marginaux, jamais des locaux. Dans l'abbaye, un des apôtres sculptés est le sosie de Jérôme Bonaldi. On peut regretter que ces lieux ne soient pas qu'éclairés à la bougie, vidés des commentaires des retraités qui digèrent en se donnant du coude... De retour en ville, je retrouve dans certains regards le néant haut-saônois, voire lorrain. L'hostilité apparente des visages ravirait Bruno Dumont mais il saurait aussi en exprimer le bon... Je saute dans le train retour. Un vol de flamands roses nous suit le temps que dure la mer. Je rentre finalement sans nostalgie, d'autres marches sans chargeront. Bilan : une semaine à pieds valant quarante minutes de train, où l'on sue si peu.. Toutes les réalités du terrain acquises à l'aller s'évaporent, mais j'ai désormais des repères à critiquer ou à aimer, stéréotypes et surprises. Marcher fait d'autant plus apprécier l'usage de la voiture, du toit, de l'électricité, de l'eau, de ton corps et toutes ses priorités d'avant...Édifiante parenthèse suante. Un anglais dort dans le train vide. Heureusement ce dernier nous plonge parfois dans des tunnels d'un noir TOTAL. Merci."

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