La route de Yann Merlin

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"Je pars de Prades direction Eus ou je dois passer la nuit quand j'aperçois un petit groupe près d'un camion de voyageurs. J'hésite mais je me décide. Chris est avenant contrairement à Fathi, il propose de me déposer. Je suis obligé de refuser. Marie qui me prend pour un flic. Les autres désapprouvent et l'atmosphère se détend. Je leur fait un topo au sujet d'Azimut. Chris me dit : "ici c'est la place aux oiseaux et il me tend sa bière. Marie a roulé un splif. Il reprend. Je vient de Tarbes et je suis venu a cause de ma copine. La copine rectifie "grâce à ta copine". Chris est un peu gêné. Tout d'un coup je vois le tatouage sur ses pieds. Il m explique que son grand père avait le même. "avant sa mort je lui ai promis de faire le même. Il s'est exclamé chiche mon kick, il avait le crabe." La nouvelle amie de Chris l invite a diner. " je pourrais prendre un bain, je peux venir comme ça lui demanda Tvil avec un sourire. Oui dit elle comme au mac Donald". En se levant il ajouta " se laver dans le ruisseau ça va deux minutes. Quand j ai pris la photo je pensais a Mouna. Bien a toi Mouna..."

 

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"Fathi me propose l'autostop mais je dois refuser. Fathi veut bien poser mais il ne veut pas que ça passe sur tout internet. Je lui dit que nous c'est Azimut de l'arabe "chemin". Il me dit "ah c'est un truc musulman votre projet?" J'ai répondu que c'était pour tout le monde. Fathi il s'occupait de chevaux mais en ce moment c'est plus ça. Il fait maçonnerie car les chevaux c'est trop saisonnier. Il me demande si j ai le droit d'etre invité à dormir et il m'indique un endroit ou je pourrai être abrité. Il sourit en regardant mon sac. Il ajoute que je peux dormir plus haut au niveau du col, une maison est ouverte pour les gens qui passent. "Je dois y aller c'est la fête du mouton chez nous. le monde il va pas bien c'est pas que la France c'est le monde entier qui va pas bien. Au revoir."

 

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"Au début, j'ai vu un chameau puis tout s'est compliqué."

 

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"En partant de St Paul de Fenouillet, je passais par les Gorges de Galamus jusqu'au col d'en Ghilem. La veille, le vent avait soulevé ma tente qui avait sombrée de l'autre côté de la rive. Gabriel et Charles, mes petits voisins piaffaient autour de moi puis j'ai plongé. Ma première nuit le vent avait soufflé sans s'arrêter. Le jour d'après c'était la pluie. Azimut ça commençait à me les péter. Fathi m'avait indiqué un abri près du col d'Auzines mais les rafales de vents qui s'engouffraient dans les arbres faisaient tout de même beaucoup de bruit, les Pyrénées. Mais là, j'avais trouvé un endroit dans une plaine très large bordée de bosquets touffus. Le vent était enfin tombé et les nuages du rose à l'orangé paraissaient suspendus et immobiles. Puis la lune, puis les étoiles et les criquets. Je me suis étendu et endormi. Puis vers minuit, la cloche du village, les chiens hurlants comme des loups et sur ma gauche, des ombres grouillantes, une horde de sangliers, cinquante bêtes qui fouillant le sol. Ces ombres dans la pénombres et moi nu dans mon duvet. La peur au ventre j'ai saisi ma gamelle et j'ai tapé comme un sourd, les chiens au loin qui gueulaient de plus belle et les ombres absorbées par la broussailles, c'était un tout. La fin de la saison des amours pour les sangliers."

 

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"Christian le chasseur m'avait conseillé de passer par Rouffiac pour prendre le Gr qui monte directement au château de Peyrepertuse. A la fontaine de Soulatgé, il y a le monument aux morts avec les noms des fratries décimées. J'avais 500 mètres en ligne droite à monter pour atteindre Peyrepertuse, il me fallait trois litres d'eau et du courage à cause du sac. Jnaurais voulu croiser quelqu'un mais c'était un désert. Après quelques temps je trouvais le sentier, une haie de buis, de petits chênes et de genets. J'étais à l'écoute du corps qui souffrait mais ça montait. Parfois ma main libre saisissait une pincée de thym que je machouillais et ça me remontait. Je traversais le territoire des merles, rossignols et chardonnerets. Les citelles minuscules, beige pales, contournaient les arbres pour se cacher. C'était comme si chaque centimètre de cette haie interminable etait habité. Tous les trois pas des départs de grands papillons et les épines au sol qui me déstabilisaient. Il y avait une souffrance du corps mais le temps n'existait pas et quelle joie quand j'aperçu enfin la citadelle et surtout les hirondelles qui voltigeaient."

 

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"Il faut avancer même si c'est à contre rythme car j'ai trois fois moins de temps qu'il m'en faudrait pour faire ce chemin si j'avais tout mon temps, mais nous ne disposons jamais vraiment de notre temps. Il est divisé en petites parts que les autres dévorent et cela depuis le départ. Je m'impose un chemin, une distance, et cela n'a rien à voir avec une performance ou une compétition. Cela a peut-être à voir avec un pèlerinage puisqu il y a un sens, une direction et entre la choucroute et le cassoulet je fais le point sur ce sens puis l'objet m'échappe au moment où je croyais l'avoir trouvé. Il y a toutes sortes de distractions, que ce soit la lumière ou autre, mais je me dis tiens j'ai trouvé un titre : le chemin c'est le camp. Un homme célèbre aurait dit "le réel c'est le camp", c'est à dire une bonne base de réflexion. Alors je décline ce titre et je me dis que le chemin mène au camp, c'est pas plus mal, mais en fait je pense à un autre homme célèbre qui a fait une oeuvre qui s'appelle "il est encore temps de rebrousser chemin" et au même moment je me rends compte que je ne suis plus sur la bonne route. Il faut donc que je remonte. Ce que j'ai mis vingt minutes à descendre va me prendre le double de temps pour revenir en arrière mais c'est le jeu de cette marche. Je dois accepter que le temps, la distance et le rythme que je m'impose sont inconciliables et d'ailleurs c'est dans l'air du temps de ne pas disposer de son temps mais je profite de ce qui s'offre à moi : Le présent."

 

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"Mon chemin s'arrête au camp. Un couple m'explique que le mémorial matérialise l'espace de l'appel. Vu d'ici ça ressemble à une rampe. Les pieds me brûlent car j'ai du marcher assez longtemps sur une départementale. Grégoire qui disait que le meilleur serait pour la fin et moi qui l'avait cru. En outre la chaleur est écrasante. J'ai mis mon foulard en turban. Je transpire de tous mes pores. Je termine, je chemine dans ces autres ruines, j'ai franchi la corde qui sert peut être de frontière ou qui délimite quelque chose, je ne comprends pas. Ces ruines qui dans la terre sont silencieuses ne racontent rien. Puis, je m'allonge à l'ombre des latrines. Je résiste pour ne pas m'endormir mais je pique un somme. Je reçois un appel de mon fils. Je lui annonce que j'y suis, il me félicite. Gabrielle m'envoie un texto juste après pour fixer notre rendez-vous à la gare de Rivesaltes pour faire le relais dans un café. J'ai terminé, je peux prendre un bus. J'ai terminé mais je ne peux pas m'empêcher de photographier encore, une partie de moi ne peux pas s'arrêter. La ligne 21 m'arrête près de la gare et j'arrive en même temps que Gabrielle. Nous nous asseyons à table et elle commande deux muscats et quand elle prononce le mot "muscat" je pense au poème d'Aragon de la rose et du réséda."

 

 

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