La route de Julien Magre

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"J1
Me voilà parti ce matin dans le sens inverse des pèlerins qui vont vers Saint-Jacques de Compostelle !
Je croise une dame qui me dit :
- c'est le retour ?
- non, c'est un autre chemin.

Je suis dans un gîte sympathique ce soir.
Je vais bifurquer, je ne sais pas quand, vers Laguiole. J'adore les couteaux.

Je suis dans un petit village qui S'appelle Sénergues.

Je ne sais pas trop ce qui se passe mais ça se passe. Rien ne m'attend, rien ne presse, pas d'enjeu, pas d'angoisse, du vent, de la pluie, la tête et les pieds... On verra ce qui arrivera demain. Je suis là.
C'est déjà beaucoup.
Je vous embrasse toutes et tous depuis ma petite chambre de faux pèlerin."
Julien Magre

 

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"J2.
Me voilà à Estaing.
Une grosse journée de marche avec de la pluie jusqu'à 13h...
Je commence à trouver "mon rythme spirituel"... Et je commence à jouir de cette solitude...
Je fais très peu de pauses pour ne pas rompre ce rythme.
Je croise peu de gens mais de belles choses...
Merci de cette magnifique invitation.. J'avoue être assez epuisé pour trouver l'inspiration littéraire.
Mais je prends le temps de regarder simplement les choses qu'on ne regarde plus. Souvent à cause de la voiture ou de la vitesse.
Bref, je prends le temps de regarder !"

 

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"J3
Sur la route de Laguiole.
Je me suis dit ça aujourd'hui :
C'est par la solitude, par le silence que l'on entre en relation avec le monde, qu'on le rencontre.
Pas par le bruit.
Et ça :
Quand on est seul, il n'y a personne pour nous entendre. Du coup, on ne se plaint pas.

Sinon, je rentre peu à peu dans mon rythme,
Mon nouveau rythme de vie.
Dormir, boire, manger, regarder, avancer... Se régénérer !
Et recommencer.
Je remarque que je me retourne rarement et m'arrête peu ! J'aime bien l'idée de toujours avancer, et je préfère ralentir que m'arrêter, comme être dans un mouvement permanent, perpétuel et contempler quand je m'arrête vraiment ! Et paradoxalement, je n'ai jamais autant vu et regardé les choses !
C'est ce fameux nouveau rythme sans doute. Le rythme que donne le pouls."

 

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"J4
Petite traversée aujourd'hui d'un magnifique et grand plateau volcanique et granitique, l'Aubrac.
Un voyage solitaire sublime. Plus de vaches que de gens.
Départ tardif depuis Laguiole où j'ai lavé quelques vêtements dans une machine automatique, sur un parking de supermarché. Le sèche linge fonctionnant mal, je suis resté bloqué une bonne heure le temps de faire sécher mes chaussettes sur un bout de bitume. Pas passionnant mais cela m'a permis de me rendre compte que le besoin d'avancer, de marcher était devenu une nécessité depuis mon départ il y a 4 jours. Un plaisir de sentir le corps exister.

J'avais peur de croiser des gens malveillants sur la route, mais je ne croise que de belles personnes qui prennent le temps de parler. Sans doute le fait d'être seul fait moins peur. Je vais prendre un peu plus de temps les prochains jours, marcher moins et moins vite. Mes images sont passées en couleur depuis aujourd'hui. Je me rends compte que le noir et blanc n'est pas mon réel."

 

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"J5
Aujourd'hui, pas grand chose à dire.
J'ai juste beaucoup beaucoup marché autour de l'Aubrac.
Du silence. Peu d'images et les jambes en coton ce soir.
Je vais manger un morceau de viande sans doute et me coucher vite.
Le sommeil est tellement bon après une journée physique intense.
Bonne nuit d'avance. La fatigue est jolie quand elle est saine."

 

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"J6
Arrivé à Aumont vers 18h.
J'ai retrouvé le GR65, le fameux chemin de Compostelle.
Croisé quelques regards suspects :
"Mais il prend le chemin dans le mauvais sens."
Le soleil tape fort depuis ce matin.
Ça m'a sonné. Pas assez d'eau.
Marché encore. J'ai photographié sans enjeu. Je me suis assoupi contre une
pierre. Je ne voyais pas le bout de cette marche. C'est mon corps qui a eu
la nécessité de s'arrêter. La tête bouillonnante n'a pas pris le dessus.
Je compte stagner demain à Aumont, une petite bourgade sans charme.
Peut-être que je ne marcherai pas !
On verra bien ! Je vais tenter une journée sans mouvement ! Et peut être ne
rien regarder."

 

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"J7

Bientôt la fin d'un voyage.

Je ne savais pas ce qu'était la solitude. Je ne sais sans doute toujours

pas mais je l'ai effleurée.

Et cette solitude est une solitude "planifiée", avec un début et une fin.

Je sais qu'il y a de vraies solitudes, sans fin, sans limite.

Celles-ci doivent être terrifiantes, pénibles et nocives.

La mienne, la nôtre est un cadeau car l'on sait (au fond de nous) que l'on

rentrera, que l'on retrouvera les siens, le monde, et que l'on pourra leur

raconter."

 

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