La route de Stéphane Lavoué

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"Aumont-Les Faux sur le Gr65.
Je passe la nuit dans un gîte d'étape de Saint-Jacques de Compostelle. J'ai décidé de pendre le chemin, au moins pour quelques jours. Mais à rebrousse-poil. Vers le Puy en Velay. Attablé avec les autres pèlerins, je jure parmi les convives: trop propre, trop frais, trop neuf. Et je suis le seul à avoir mes chaussures de marche au pied. Et pour cause : je n'ai pas encore marché ! Par contre, côté stylisme, je suis raccord : mon voisin de droite porte la même chemise que moi et celui de gauche le même t-shirt avec lequel je marcherai demain. C'est Compostelle, oui, mais via Décathlon !
Je quitte le gîte tôt le lendemain. De peur de devoir croiser d'autres clones. En sortant d'Aumont, dans un champ, une jeune fille passe la tête hors de sa tente. Son copain est là aussi, en bagnole, lui. Il la rejoint le week-end sur une étape du chemin de Saint-Jacques qu'elle a amorcé il y a plusieurs mois de Bretagne. De Plovan! Une Bigoudène. Dingue ! Je fais quelques photos et reprend le chemin. Pas pour longtemps : je broute. Une photo par-ci, une autre par là. Ça n'avance pas. Je décide de tracer.
Saint-Alban sur Limagnole. Son église romane. Son hôpital psychiatrique. Dans l'église une femme prie en chantant, accrochée à un bâton de pèlerin. C'est Anne-Marie. Depuis que son mec est mort, elle a perdu la voix et tente de la retrouver en la faisant raisonner dans l'édifice. Comme je commence à la photographier, elle me propose d'aller faire des images de son défunt compagnon chez elle. Nous y allons à petits pas. Anne-Marie boite. Une fois dans l'appartement, elle me tend son trésor : un album photo. Ils avaient 20 ans, ils étaient beaux. Une gueule à la Patrick Dewaere. Elle posait nue pour lui. En repartant, je remarque leur deux noms sur la porte d'entrée. Celui d'Antoine est rayé de plusieurs traits de stylo bic. Il a disparu."

 

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"Le Faux-Le Clauze

C'est pas mal de remonter Saint-Jacques. On marche seul, en croisant de temps en temps les pèlerins descendants. Mais forcément ça intrigue un peu, un type qui marche à contre-sens. Je suis tantôt un "lâche" ("mais pourquoi vous faites déjà demi tour????") tantôt un héros ("vous revenez d'Espagne???"). J'en ai croisé un vrai de héros. En sortant du Fazet cet après midi, entre deux orages. De loin, une silhouette atypique se détache de l'horizon. C'est sûr, pas la silhouette type du "Pélerin Décathlon" (dont je fais partie) colorée et synthétique, dont le sac est optimisé au gramme près. Lui se balade en pantalons bouffants, une guitare en bandoulière, des sacs en plastiques, une besace et un pancho pendouillant sur l'épaule. La barbe blonde, un chèche palestinien et un bonnet de laine multicolore enfoncé sur les oreilles, je n'ai pas de mal à le croire quand il me dit qu'il a du mal à sécher après la pluie!!! Un vrai troubadour! Après avoir abandonné sa vie à Francfort, il vit libre sur la route. Il ira jusqu'en Espagne, si ses jambes et sa tête le lui permettent! Son cœur lui, tiendra bon, me dit-il!"

 

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"La Clauze - Saint-Privat-d'Allier

Je quitte le Château fort dans lequel j'ai dormi à 7h du mat. Partir tôt pour éviter les orages. Grosse étape. 30km.
Arrivé à Saugues, je croise mon premier bureau de poste. Mes épaules douloureuses m'engagent vivement à y déposer une partie de ma (sur)charge.
La postière se marre en me voyant débarquer. Les marcheurs en surcharge, c'est son quotidien. Direct elle me sort le colis XL. Et je lui laisse 2,4 kg de barda inutile. Du coup je repars et m'envole littéralement vers Monistrol d'Allier. À la descente je croise Pierrot, 85 ans, et ses moutons. Vieux garçon, il a toujours vécu dans ses montagnes. Il me dit qu'à mon âge, il la faisait en 8 min, la descente. Un tout droit. Je lance le chrono. J'arrive en bas 40 minutes plus tard..."

 

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"Saint-Privat d’Allier - Le Puy-en-Velay

Je pars confiant. 24km. Après les 30 de la veille, un jeu d'enfant. Départ 8h sous la pluie et l'orage. Mes pieds se noient dans mes chaussures, transformées en quelques minutes en aquarium. L'humidité réveille les douleurs. Le chemin de traîne. C'est d'abord l'orteil gauche qui, à chaque pas, me fait hurler. Une douleur qui pourrait me faire jeter l'éponge. Et puis non. Aussi vite apparue, la douleur disparaît. Aussitôt remplacée par une autre : changement de pied, c'est la voute plantaire maintenant. J'ai l'impression de marcher pieds nus dans un champ de pierre avec un sac de 150kg. S'arrêter quelques minutes ? Pourquoi pas. Mais chaque redémarrage est un calvaire. Alors marchons ! En descente, je slalome entre les cailloux. Mais en terre volcanique je ne peux pas longtemps éviter la collision frontale et régulière entre mes orteils et un bout de lave solidifié. Et à chaque fois j'ai l'impression de shooter pieds nus dans le coin du lit !! Enfin le Puy, demain repos !"

 

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"Le Puy-en-Velay - Polignac - Le Puy-en-Velay
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Petite balade au Château de Polignac. 15 Km quand même ! Et je retourne au Puy. La seule fois où j'y étais venu, il y'a 10 ans, c'était pour un portrait d'un jeune loup de L'UMP. Un type inconnu alors, qui avait des ambitions nationales : Laurent Wauquiez.
J'avais fait une photo de lui, parue en Der de Libé, en tenue de running : short t-shirt basket. A peu de chose près la tenue des pèlerins-décathlon d’aujourd'hui."

 

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"Le-Puy-en-Velay - Costaros

Envie de quitter la ville très vite. La marche me manque. Cette fois encore je vais suivre un très vieux chemin : la Regordane. Contrairement à Saint-Jacques, il n'y a personne. Les derniers pèlerins ont dû passer il y'a 500 ans. Les villages sont déserts. Quelques tracteurs dans les champs, des vaches. A Tarreyres, je croise Guy dans son poulailler. Avant de prendre sa retraite il y'a 10 ans, il était paysan. Des vaches, du lait. Il en a bavé : tous les jours, pour emmener ses vaches au pré, il devait faire passer le troupeau sous la Nationale 88. Et faire traverser deux fois par jour, 40 vaches dans un petit tunnel pour piéton, ça a pourri sa vie pendant 30 ans. Surtout qu'il ne voulait pas reprendre la ferme familiale. Il devait rentrer aux Télécoms. Mais comme il était le dernier de la fratrie, il n'a pas eu le choix.
Alors, depuis qu'il est en retraite, Guy est heureux. Il parcours les champs à la recherche de bombes volcaniques et de météorites qu'il entasse ensuite autour de sa maison en pierre de lave. Il m'en offre une avant de partir. Un porte-bonheur. Pour éloigner les vipères !"

 

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"Costaros - Langogne

Sur la Régordane, les villages que je traverse sont plus "laborieux", paysans, abimés. Et un discours récurrent émerge des rencontres que je peux faire. L’hôtelier du Puy, en fin de carrière, souhaite revendre son établissement. Mais personne ne veut racheter un commerce concurrencé par n’importe quel particulier qui loue une chambre chez lui. Il se sent abandonné par l’état qui dérégule. Prisonnier d’un outil de travail lourd er couteux, dont il ne peut se défaire. Ce désarroi alimente son aigreur. Et très vite arrive un discours de haine : les fainéants qui touche des allocs, la voisine qui, dans son garage, vend (frauduleusement) du poisson séché et des produits exotiques. "On n’est pas à Bamako ici!". Lui ne dirait pas qu’il vote FN. La restauratrice du soir, elle, est plus cash: "je suis raciste", me dit-elle. Depuis qu’elle a croisé quelques "merdeuses" de douze ans voilées, elle a vrillé. "Cette religion qui fait régresser l’émancipation des femmes pour laquelle je me suis tant battue". Elle vote Marine. Comme beaucoup de gens dans le village. "On ne veut pas les voir ici, les immigrés. Tous à la CMU, aux allocs. Nous on se crève le cul pour gagner de quoi bouffer". Sa petite-fille est là, avec une copine. Métisse. "Elle sait que je suis raciste" dis la grand-mère. "Mais elle est chrétienne, ça va". Le dernier matin, je m’arrête prendre un café dans le bar du village. A vendre. Un de plus. "Ceux qui veulent racheter, les banques, les banques n’en veulent!" me dit le patron, rincé par une vie de bistro. Tournée de rosé générale. "Ici on bosse jour et nuit alors que d’autres touchent des allocs sans rien foutre. Ici au moins on est tranquille. Y’en a pas. Moi je viens du Vaucluse, et là bas, c’est l’élevage. Ici, on mange que du cochon, alors ils sont pas prêt de venir!". Je reprends le chemin. Les paysages n’ont plus la même odeur. Cette campagne qui se meurt, convulse en recrachant sa haine de l’autre, de l’étranger. Ces gens se sentent abandonnés. Je comprends cette aigreur qui les envahit. Mais leur colère se trompe de cible."

 

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