La route de Clémentine Schneidermann

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"Mon frère étant berger, c'est donc lui le vrai marcheur de la famille. Nonchalamment, suivi de ses chiens, il marche 30, 40, 50 kilomètres en une journée; il ne se plaint jamais. D'ailleurs, ça le fait bien rire lorsqu'il voit des "citadins" munis de bâtons et de la panoplie Quechua franchir ses quartiers.
Lorsque j'ai annoncé à ma famille que je réservais la semaine du 8 août pour une marche d'une semaine à travers la France, ils étaient plutôt perplexes. "Clémentine, est-ce que tu sais ce que c'est la marche au moins ?".
Bon, ils n'avaient pas tellement tord. Je n'ai jamais vraiment aimé la marche. Mon père a essayé de me sensibiliser à la randonnée quand j'etais petite, mais le seul plaisir que j'y trouvais était les quelques tranches de saucisson qu'il me coupait avec son Opinel quand on arrivait au sommet.

Mais finalement, c'est donc dans l'Hérault que je me retrouvais. Complètement inconnu, j'étais très contente de découvrir un autre sud, ayant passé 25 étés consécutifs à Nice. Je n'ai rien contre la Côte d'Azur, mais bon.
Je retrouve Marine à Salasc. Mon amie Noémi (@noemigruner) qui est dessinatrice fait le trajet avec moi.
Salasc. Moyennement inspirées par la nature aride et les vignes, nous décidons de nous diriger vers la côte. Cap d'Agde plus précisément. "C'est remplis de gogoles l'été" nous met en garde un serveur de café. "Le spot des naturistes, des libertains, c'est à éviter, franchement". Je n'ai qu'une envie, y aller. Cap D'Agde, nous voilà."

 

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"La mer est encore loin. Nous sommes épuisées. Étape pour la nuit au camping Évasions. On me dit que la piscine ferme à 20 heures. Il est 19h59. Bon.
Je retrouve ma tente, froissée et sale. Je ne l'ai pas ouverte depuis mon voyage au Groenland, il y a quelques semaines. J'y retrouve de la terre à l'intérieur, je m'y revois dormir sous les 0 degrés, sous le soleil de minuit.
Le camping est convivial, on commande des croissants pour le petit-déjeuner. Les résidents nous saluent; nous sommes repérées.
La nuit tombée, je photographie un groupe de pré-adolescents qui traine à côté du billard. "Madame vous travaillez pour quel journal" me demande un garçon. Je lui demande s'il connait Libération. Il me répond non. Je lui demande alors quel journal il connait. PMU, dit-il. Je lui dis que ce n'est pas un journal. Il a l'air perplexe.
Je continue ma ballade nocturne. Je repère un ventilateur dans un mobil home plutôt kitch mais sympathique. Je frappe à la porte, il est 23h. Un homme d'une soixantaine d'années sort. Je me présente et je lui explique que j'aimerais photographier l'intérieur de son mobil home. Il me demande si je travaille pour le camping. Je lui réponds que non. Il est un peu méfiant mais il finit par accepter. Il m'explique qu'il vit à Nîmes "la plus belle ville de France" et qu'il a acheté ce mobil home il y a dix ans. Il y passe tous ses étés seul en compagnie de son petit caniche. Je photographie son chien, assis sur la banquette. Il est touché. "Combien je vous dois", insiste t-il. Il me dit qu'il veut m'aider et me faire connaitre, "c'est du bouche à oreille, je connais des gens qui ont besoin de photographes vers chez moi". Je le remercie."

 

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"Dernière étape avant le Cap d'Agde. Marseillan. Nichée entre Agde et Sète, on ne sait pas bien où on est. Marseille? Pas vraiment. La fête foraine occupe une partie importante de la ville. Je repense à Albufeiras au Portugal, et surtout Barry Island au Pays de Galles, une station balnéaire ouvrière non loin de Cardiff où il pleut presque toute l'année.
Une longue avenue entourée de palmiers mène à la mer. Un mélange étrange entre Marseillan et Venice Beach.
Soirée à la fête foraine donc. J'ai l'impression d'être de retour au Royaume-Uni, avec les churros en plus. Après avoir marché presque 20km aujourd'hui, on ne sent plus nos pieds. Noémi intrigue avec son carnet de croquis et son aquarelle. Je zigzag entre les allées à la recherche de visages parlants, mais ils sont trop normaux. Fête foraine normale, familles trop calmes, tout est trop attendu.
Nous rentrons nous coucher au camping, prêtes pour le Cap d'Agde."

 

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"Enfin nous arrivons au Cap d'Agde. Depuis le temps qu'on en entend parler. C'est un endroit difficile à raconter, il y en a pour tous les goûts ici. Enfants, familles, naturistes, échangistes, libertins, bref, la population est assez variée. Une dame nous met en garde d'aller au village naturiste avec nos sacs et nos chaussures de randonnée. "Vous ferez tâche". D'ailleurs, elle n'y met plus les pieds depuis des années. C'est devenu un endroit "malsain", avec des gens malades selon elle, qui traînent leurs femmes en laisse, au milieu de partouzes géantes sur la plage. Bon. On décide de ne pas y aller. À la place, nous optons pour l'Ile des loisirs. Nous visitons le DinoPark style parc d'attraction années 70, non loin du village naturiste. Une visite atypique. Une serveuse d'un restaurant à thème far-west nous sert deux cocas. Je lui demande si je peux la photographier, elle refuse puis revient trente minutes plus tard pimpante et prête à poser. Elle aussi nous déconseille de nous approcher du milieu naturiste. Tant pis. Nous quittons le Cap d'Agde avec plus de questions que de réponses, mais nous avons atteint notre objectif. Cap d'Agde, ce fut bref mais inoubliable."

 

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"C'est au bord du canal du midi qu'elle nous est apparue. Robe blanche, chapeau blanc, elle nous paraissait trop magique pour être vraie. Nous nous approchons d'elle; le tableau se dessine. Elle nous demande de la photographier avec son portable. Quel âge me donnez-vous, nous demande t-elle. 72, peut-être 75, on est pas sûres. 87. 87!? Cette femme est fascinante, c'est évident. Très vite, elle nous invite à boire un café chez elle. 5km de marche plus tard, nous y sommes. Elle nous attend, devant sa caravane. Elle est maintenant tout en rose. Nous passons la nuit dans la caravane de son frère Marius, un prêtre qui est en déplacement. Elle voudrait que nous restions une journée de plus avec elle; "vous ne trouverez plus personne comme moi à photographier" nous dit-elle avant que nous nous quittions. En effet, elle avait raison."

 

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"Azimut, derniers jours.

En ce 15 août, les villages que nous traversons sont encore plus déserts que d'habitude. On a faim, les boulangeries sont fermées. Au loin, niché derrière une église, nous apercevons un bar. Il est seize heures, on a faim, tout est fermé, s'il vous plaît, nourrissez nous. Bon, d'accord, le gérant du bar accepte de nous recevoir malgré l'heure avancée.

Il fait une chaleur à crever. Un vieux monsieur a pitié de nous. "Ou allez vous ? Je vous y emmène en voiture". Justement, la voiture, tout serait plus simple si nous pouvions simplement être dans une voiture, comme des gens normaux. Nous déclinons l'offre du vieux monsieur et traçons notre chemin. Azimut, nous te sommes fidèles.

Nous contournons soigneusement Béziers où se tient la grande Féria annuelle. Notre dernière nuit sera donc au camping de Colombiers.

Pour notre dernier jour, nous retrouvons notre cher Canal du Midi qui nous dépose derrière la gare de Béziers. On a faim (décidément). Nous atterrissons dans le seul endroit climatisé de la ville, le centre commercial Polygone. En ce jour important où l'on célèbre le 40ème anniversaire de la mort d'Elvis, on décide de passer notre dernier repas au "Memphis café". Mauvaise idée.
Finalement nous retrouvons Mouna à la gare, fraîchement arrivée de Rennes. Lui donner rendez-vous, en plein mois d'août, à la gare de Béziers, c'est un peu cruel. Mais si nous on a réussi, Mouna, tu peux le faire. À bientôt."
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Croquis : @noemigruner

 

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