La route de Léa Habourdin

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«Ce jour-là, le ciel était bleu. Il n'y avait qu'un nuage.» *
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"Paris, Clermont-Ferrand, La Part-Dieu, Issoire, Brioude, Brassac les Mines, Langeac, Alleyras, Langogne. Depuis 16h, arrivée du corail Cévenol, je sais que je n'avancerai plus qu'à un rythme qui engagera pieds, jambes, hanches, dos. Ni roues, ni vitesse mécanique, ni paysage défilant par la fenêtre avant neuf jours. Je m'endors à Langogne, au Modest'inn, le ventre affamé de marche après avoir lu le cahier de route Azimut que nous nous passons de relais en relais."
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*une autre traversée de la France à pieds, «Vierge» d'Amélie Lucas-Gary accompagnera ce voyage

 

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"Par chance, la berge était déserte quand elle sortit. Cette idée de couffin qui l'avait effleurée lui en donna une autre : se confectionner une tenue avec les roseaux du rivage."*
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"Se délester.
Stéphane m'a passé le relais sur une étape du chemin de Stevenson, traversé chaque année par environ six mille randonneurs. Je suis cernée de sacs «ultralight air +», les pantalons ont double fonction et deviennent short d'un coup de zip, les t-shirts sont faits de tissus «technologie air system» et les chaussures sont labellisées «poids plume». Sur le chemin, je ramasse une pierre et la glisse dans mon sac, puis une autre, puis deux encore. Je ne serai pas aérodynamique et j'avancerai lestée, revendiquant le droit au lourd, au lent, à la marche sans légèreté et au pas pesant. Tombée du jour, je dors à Cheylard L'évêque.
km : 17,5 / siestes : 2"
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* «Vierge» d'Amélie Lucas-Gary

 

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«Elle tournait dans l'espoir de ne rien trouver. Elle marcha plusieurs jours pour rendre le temps indistinct. Elle dormit plusieurs nuits d'un sommeil dont elle avait banni le sel et les rêves.» *
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"Dormir.
Je compte quatre éléments à ce voyage, le soleil, haut, les insectes, bondissants, les pierres, chaque jour un peu plus lourdes, et la terre plus ou moins charnue. Depuis la nuit dernière, est venu s'y ajouter un cinquième, trivial : les ronflements de mes compagnons de dortoir. Une proximité de corps et un partage d'air d'autant plus insupportable que tu as passé ta journée les yeux au vent, le nez au soleil, les oreilles claffies de chants d'oiseaux... Je pars ce matin à 6h, avec pour petit déjeuner trois dénivelés positifs et une poignée d'amande. J'ai pour objectif Laveyrune.
Km : 18,9
Siestes : 2
Pierres dans mon sac : 5"
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*«Vierge» d'Amélie Lucas-Gary

 

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«Elle crut apercevoir une biche, regarda longtemps la bête immobile, puis s’approcha, pour découvrir son erreur : il s’agissait de quelques feuilles jaunes de l’automne qui avaient traversé l’hiver jusqu’à ce printemps étrange, et dont l’arrangement trompeur dessinait la silhouette d’une biche sur ses gardes. » Amélie Lucas-Gary, «Vierge»
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"C'est grisant d'avancer. On serait tenté d'aller loin, d'aller vite, on commence à compter les kilomètres, à se congratuler. Mais j'ai lesté mon sac de pierres et cet éloge de la pesanteur m'empêche toute velléité kilométrique, je n'irai pas loin, je n'irai pas vite.
C'est grisant d'avancer. On aurait tendance à avoir envie d'aller « au bout », en haut du pic, au bord de la falaise, de chercher en somme une finalité au chemin, un point d'arrivée spectaculaire. Sauf que les Cévennes, c'est tout en rond, tout en courbe, ni pic ni falaise là où je suis. Je monte et je descend un dos rond, continuellement. Mais je traverse des chemins où le vent passe, d'autres où le soleil tombe et plutôt que de chercher le sommet, je cherche l'abri, derrière le rocher ou sous cet arbre.
Km : 21
Siestes : 2"

 

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« Et tandis que les bêtes couraient la forêt, Emmanuelle rêva d'un garçon qui s'appelait Jonathan, qui n'était pas celui qu'elle aimait ; au réveil, elle fut d'ailleurs honteuse des idées qu'elle avait eu au sujet de cet inconnu. » Amélie Lucas-Gary, « Vierge »
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« Y-a-t-il des loups en Lozère ? »
J'ai posé la question. Les trois fois la réponse a tenu en cinq mots : « moi, j'en ai jamais vu.»
Et je me souviens d'une conférence à ce sujet, à l'époque le bleu — légendé « loup installé — dévorait le sud est de l'hexagone et remontait bien plus haut que je ne l'aurais imaginé. Pour quelqu'un qui traverse les forêts du Gevaudan je suis bien mal servie. Pas de loup, pas de bête, pas de yeux jaunes dans les buissons, pas de pelage gris aperçu entre deux arbres, ni trace de pattes fraichement posées dans la boue, encore moins de cadavre frais dont le seul élément identifiable serait un morceau de tissus violet-quechua, rien ; de loup, moi, j'en ai jamais vu.
Km : 12

 

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"Selon le secouriste, en coupant par la forêt, il faudrait à Emmanuelle une semaine pour atteindre Tardes et la grotte des Miracles. Il lui avait fourni un nécessaire de survie afin d’affronter cette traversée, et elle s’était préparée au pire; mais les Nubes étaient bien moins
effrayantes vues d’en bas. »
Amélie Lucas-Gary, «Vierge»
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"Je me réveille à « la Butinerie », gîte du hameau d'Albespeyres, 874m d'altitude. Mon sac posé contre un mur, la maîtresse de maison, apicultrice, me raconte : tandis que le loup est invisible, les abeilles, elles, disparaissent.

C'est en fermant le poing, rageur, qu'elle s'occupe des dix ruches qui lui restent sur les 180 qu'elle possédait il y a cinq ans. Elle et ses essaims constituant une armée de résistantes fragiles, coûte que coûte contre les pesticides, les vaccins sur le bétail, les frelons d'autres continents, et j'en passe.
Km : 16"

 

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« L'attention aurait dû être à son comble, mais une rumeur folle gagnait la foule. La nouvelle provenait d’un laboratoire du centre-ville, où l’examen d’un fœtus avait révélé une anomalie incroyable: le profil génétique de l’enfant à naître ne portait la trace d’aucun géniteur. Pour le dire autrement, il n’avait pas de père. » Amélie Lucas-Gary, « Vierge »
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"J'avais passé la matinée à grimper le Mont Lozère, rond comme le dos des chats en colère ; je dis grimper parce que la pente était longue et raide et mes muscles trop peu nombreux, mais j'ai aussi pris le temps de manger deux abricots assise sur une pierre, de contempler les alentours depuis les hauteurs et de chercher les loups dans la forêt qui, je l'imagine, m'observaient, silencieux. Arrivée à 1000m d'altitude j'ai sauté sur un rocher pour prendre la vue comme récompense et l'orage a éclaté.
Du manuel des castors junior aux plus alambiqués des guide de survie, une injonction se retrouve : « ne pas se mettre sous un arbre lorsque l'orage éclate. » Or me voilà chien mouillé cherchant son chemin, sous DES arbres et pas vraiment sous eux non plus puisque le chemin était large. À ce moment, j'ai croisé un groupe de sangliers et je me suis dit que nous étions nombreux dans cette forêt à être plus ou moins sous un arbre et que j'étais la seule à avoir grandement besoin d'un abris pour la nuit. Alors j'ai marché.
Km : 17"

 

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«À la tombée du jour, Emmanuelle s’endormit blottie contre un arbre, les pieds sous le sable, le visage abandonné à ses mains jointes. Par bonheur, la nuit était chaude, le ciel clair, comme si le soleil guettait la terre arrêtée.»
Amélie Lucas-Gary, « Vierge »
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"Voilà plusieurs jours que tu n'as pas lu la presse, vu les titres des journaux en passant devant le tabac, ni deviné quoique ce soit qu'il se passa dans le monde en scrollant Facebook. Les nouvelles d'aujourd'hui, pour ton univers, sont les suivantes : ce matin l'oiseau que tu ne sais pas nommer a fait le tour de toi en piaillant, tu as pensé que tu devais être assise à un endroit clef de sa cour nuptiale ; l'abricot trop mûr s'est ouvert en deux dans ton sac, les sauterelles, grillons et autres individus sautants continuent de peupler les herbes sèches dans lesquelles tu marches. Ce matin tu prends la route pour Genolhac, 400m plus proche du niveau de la mer. Dernière étape de ton Azimut. À ton tour Fred !"

 

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