La route de Marine Lanier

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"Dans mon sac, j’ai emmené un seul livre. Un petit livre que j'ai lu il y a des années. "Sur le chemin des glaces" de Werner Herzog. Le livre n’est pas de saison. J’aurais pu prendre "Lumière d’août" de Faulkner.
Depuis le printemps, je pensais à cette marche. J'avais peur que mon corps ne tienne pas. Qu'il craque, se délite en mille petits ossements, éclate en dizaines de vaisseaux sanguins. Il ne servait à rien de se dérober, se ménager des chemins de traverse, des ravins, des fossés.
Il fallait descendre.
Je me suis perdue le premier jour.
J'ai voulu fuir la ville. Le désert est arrivé assez vite. Le chemin partait à droite, à gauche. La boussole ne marchait plus. La peur est arrivée. Le soleil frappait mon visage. Le poids de mon sac me donnait des vertiges. Je me suis écroulée. Le sol était chaud. J'ai dormi sur le sac. Peut-être dix minutes. Je me suis dit que je pouvais mourir là, dans le désert. Qu'on retrouverait mon corps comme ces carcasses de chameaux fossilisées dans le sable. Et puis j'ai décillé les paupières. Les nuages était roses. Je n'avais plus peur. J'ai su que la terre allait me porter. Que j'allais retrouver mon chemin. J'ai regardé la carte. J'ai vu le pictogramme d'une grotte. J'ai décidé de me diriger vers elle. Je l'atteindrai dans quelques jours.
J’écoutais les douleurs que mes muscles diffusaient. Des douleurs en forme de poignards. Je m'habituais. Je descendais déjà dans la grotte.
La nuit arrivait. Je ne distinguais plus que les contours des formes végétales. Le chemin de dépliait par fragments. Au loin, je voyais des formes blanches bouger dans le crépuscule. Je me suis approchée de la clôture. Le souffle d'une bête sur ma main. Un cheval blanc galopait. Il tournait sur lui -même. J'entendais la terre trembler. Je voyais les lumières du village apparaître une à une."

 

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"Au milieu de rien, un canyon rouge. Je ne vois personne de la journée. Quelques solitaires au bord de l'eau verte. Plus loin des chiens aboient. Un pépiniériste habite un ancien car de ramassage scolaire dans le creux de la montagne. La semelle de mes chaussures s'arrache dans le vent. Au dessus de ma tête des vautours planent.
Demain, je ferai du stop pour racheter une paire. Je repartirai à pied de mon point d'arrivée. La colle vieillit mal avec les années.
La chaleur a finit le travail. Les chaussures ont traversé des fleuves en Chine. Des canyons qui ressemblent à ceux d'ici. J'atteins Aniane avant l'orage. Je descends depuis les forêts. Je me crois bandit de grand chemin prête à détrousser les villageois.
Aniane, ville carcérale pénitentiaire où l'on enfermait les mauvais garçons. Aniane, l'Abbaye aux mille moines. Aniane, lieu de clôture. Je pense à Jean Genet. À son "Miracle de la Rose". De nuit, je parcours le chemin de ronde. Anne me parle de chevalier, de chanson de geste et d'amour courtois. Il y avait deux enfants libres qui jouaient sous la cascade en amont du canyon. Demain je verrai dans mes songes les enfants du bagne. Le village est peuplé de fantômes."

 

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"Près du canal j'ai rencontré Patricia. Patricia a 75 ans. Elle vit entourée de ses chiens. Elle collectionne les pendules et remonte ses coucous tous les matins. Son univers est fait de boîtes à biscuits, de sorcières du Berry, de napperons et autres bibelots qui saturent son salon. Nous évoquons Georges Sand, Nohant, la mare au diable. Je lui parle d'une petite ville thermale où vivaient mes grands-parents fleuristes dans l'Allier. Elle connaît. Et puis Patricia a une passion, un secret, une valise qu'elle garde cachée. Elle l'ouvre avec des yeux qui brillent. L'intégrale de Jean Ferrat en vinyle. Tour à tour on chante - je lui dis que ma préférée, c'est "l'embellie" - elle entonne le couplet - sa voix est claire - malgré les cahots de sa vie. La colère la tient debout. Enfant, elle vivait à Madagascar avec sa mère, un beau-père militaire. Elle me dit qu'elle y a laissé son coeur. Qu'une partie d'elle n'est jamais là. Elle est au milieu des eaux rouges, des palétuviers.
Dans l'après-midi je retourne à l'ancienne Abbaye. Je rencontre Alexandre qui s'occupe des jardins partagés. Ce sont les terres de l'ancien jardin du directeur de la prison, à l'époque entretenu par les mineurs délinquants condamnés aux travaux forcés. Les peines étaient les mêmes pour vagabondage, larcin, crime. Je visite les caves où on les jetait. Un scientifique s'est enfermé deux mois pour vivre une expérience dans la grotte de la Clamouse. Au bout de quelques jours il a perdu tous ses repères spatio-temporels. Beaucoup de gosses sont sortis fous de cet asile. Certains vivent encore à Aniane ou dans les alentours. Alexandre a
un visage d'ange noir - il me fait penser aux ragazzi d'Accatone de Pasolini. Il y a dans son regard la fêlure des âmes mortes de la prison. Il porte aussi leur révolte dans l'expression de sa bouche. Derrière, l'enceinte de l'Abbaye, la nature est une forêt vierge. Une cascade coule - l'endroit est tranquille, mystérieux, un portail en forme de soleil est ouvert. On dirait qu'un garçon vient juste de se faire la belle. Je regarde les ronces et j'espère que beaucoup se sont griffés les jambes dans leur cavale sans se retourner."

 

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Au pont du diable j'ai vu un saut de l'Ange. Toute la journée les jeunes plongent. La rivière est un rituel d'initiation. Certains jettent des pierres du haut du pont pour retenir le malin dans les profondeurs. D'autres plongent sans exorcisme pour défier droit dans les yeux la mort. Vingt deux mètres de chute. Le corps s'accélère. Il entend le sifflement de l'air dans les oreilles. Les cris des baigneurs sur les berges disparaissent. Le plongeur fend l'eau - une déflagration. Il est étourdit par le tourbillon, doit remonter à la surface, bouger les bras, s'extraire de ce qui l'appelle au fond. C'est le gouffre noir, des courants peuvent vous entraîner là-bas sous les rochers. Les siècles ont creusé des excavations. Les plongeurs mettent les bras le long du corps pour arriver comme une bouteille à 70km/h sur la surface de l'eau qui se transforme en dalle de pierre. On m'a raconté que l'hélicoptère venait plusieurs fois par an pour ramener des corps d'adolescents éventrés. Parfois les hommes-grenouille plongent des jours d'affilée pour retrouver un garçon coincé à l'intérieur des grottes sous-marine.
On se sent vivant à voler. Un oiseau qui rejoint les abysses. L'air, l'eau en quelques secondes. En haut du pont - il faut garder l'équilibre sur le parapet. Stabiliser son corps. Laisser le souffle envahir les poumons. C'est l'ultime défi. Les gamins du coin le savent. Ils plongent depuis qu'ils sont petits. Ils respectent les paliers des rochers. 1m, 3m, 6m jusqu'à 20 mètres. Tous les garçons rêvent de passer l'épreuve du feu. Faire partie du cercle des initiés.
Et puis il y a ce gars avec un chien. Il est le seul à faire le saut de l'ange depuis le pont routier. Il est attendu. C'est un seigneur. La foule l'encourage. Il frappe son torse. Il crie. Tout le monde se tait. Il s'élance. Il reste en apesanteur le corps cambré parallèle à l'eau. Il se replie à la dernière seconde pour se glisser dans le trou vert. On dirait Icare. Il chute devant les ruines d'un temple grec qui s'écroule dans la mer. Pendant quelques secondes des hommes rejouent le rêve de tous les hommes, celui de vouloir voler près du soleil.

 

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"Michel Siffre est un explorateur. Il parcourt les galeries des grottes depuis l'âge de dix ans. Il reste deux mois, dans les années soixante, sous le glacier du gouffre de Sarcasson. Il décide de ne pas emporter de montre pour retrouver le rythme originel de l'homme. Aucune expérience de longue durée n'a encore réussie. Michel Siffre tient un journal dans lequel il raconte les rêves qui jalonnent son séjour au centre de la terre. Il témoigne de son tempérament impétueux. Au bout de quelques jours il est incapable d'évaluer le temps qui s'écoule. Dans le gouffre tout se transforme, le temps, l'espace, la lumière. Il réalise sa dernière expérience hors du temps à la Grotte de la Clamouse. 37 ans après son premier séjour en isolement. Le passage en l'an 2000 se fait sous terre. Michel Siffre ne s'en rend pas compte. Le manque de lumière le plonge dans une semi-hibernation. Le temps qu'il perçoit se dilate ou se rétracte. Un protocole téléphonique le relie à une équipe de veille en surface. Il patauge dans la boue. L'humidité lui ronge les os. La terre s'écroule à côté de sa tente. Les éboulements manquent de le tuer plusieurs fois. Sa température chute à 34 degrés. Au fond du gouffre il suit ses pulsions élémentaires. Il se détache peu à peu du monde dans lequel il vivait auparavant. Sous terre il oublie ce qui se passe en surface.
Après plusieurs jours de marche je perds aussi peu à peu mes repères spatio-temporels. J'ai la sensation de flotter. La chaleur me donne des vertiges. Un long serpent coule sur mon dos. C'est une sorte de fièvre. Un sortilège. Une transe. Une lente descente. Werner Herzog marche pour sauver son amie. Je marche pour sauver quelque chose en moi. Je voulais arpenter le chemin des glaces au milieu de l’été. Pour voir ce qui se cache sous la glace, ce que dévore le soleil. Cette marche est un exorcisme."
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"C'est une chaleur de scorpion. Son venin coule dans mes veines. Je marche hallucinée. Le désert est rouge. Je n'ai pas de destination. Je suis l'errant. Je suis le vagabond. Je suis le contrebandier. Je suis le déserteur. Je vois des mirages. Je suis née sous le signe du feu. Je suis une torche qui éclaire la nuit. Je suis la trace d'une étoile. Je suis la troisième révolution de Jupiter. Je dois marcher. Fuir ce pays. La montagne brûle. J'ai trouvé refuge dans une maison. À dix kilomètres des feux qui nous encerclent. Il y a un bruit d'orage. Quatre canadairs plongent dans le lac. Ce sont des oiseaux jaunes qui attrapent leur proie en plein vol. Une gerbe immense recouvre la surface noire des épines. L'apocalypse est belle.
La maison est située sur des points d'alchimistes. C'est un labyrinthe. Il y a une église creusée dans la roche. Je ne suis pas arrivée ici par hasard. Les pièces sont empreintes d'un passé que je revois. À l'origine le domaine est un village. Un triangle. Un signe cabalistique vu du ciel. Une excroissance du Cirque de Mourèze. On me parle des cathares, de la chasse aux sorcières. Les Volques établirent leur campement. Une tribu de barbares soudoyée par les romains pour étendre l'empire. L'église répond à une construction d'initiés avec un carré magique à l'entrée. Les habitants parlent aux pierres. Ils voient des spectres dans les murs. Des couches de temps se télescopent. Le bois noir me rappelle une maison que j'ai connue. Une maison du village de mon enfance. Une maison derrière laquelle il y avait une même forêt de pins. Des aiguilles rousses sur les terrasses. Une maison où je vivais par intermittence. Une maison où je marchais au-dessus des malades. Une maison de repos où ma mère soignait des femmes qui n'étaient plus dans la vie. Des gens venaient aussi de toutes parts depuis la plaine. La légende dit qu'une petite fille a recouvré la vue en mouillant son visage avec l'eau de la source qui coulait dans le vallon."

 

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"Ines marche près de la rivière. Elle s'est exilée dans les landes irlandaises. Elle vient d'une tribu kabyle par son père. Son âme appartient aux montagnes. Elle a dans les yeux le goût de la conquête, la fougue des cavaliers des hauts plateaux.
Sa peau est constellée de taches de rousseurs. Aux bords des yeux des irlandais, les mêmes atolls s'entrelacent. Je lui dis que les voyages que l'on fait jeune font écho aux secrets de notre lignée. On part sur les traces de ce qui nous attache au clan. Les kabyles ont peut-être des ancêtres celtes, vikings. Le nom berbère signifie "ceux qui entendent la langue des oiseaux". Je pense aux dresseurs de faucons du Moyen-Âge. Les rapaces se posent sur le poing ganté de leurs maîtres. Leur regard est aveugle. Ines est un lointain souvenir de la princesse de Malaveille. Ses cheveux retombent en vagues noires sur ses épaules brûlées. Au bord du lac, les voyageurs se rappellent de la coutume d'un palefrenier et d'une princesse. Un amour ancillaire et interdit. Ils déposent des cailloux pour écrire des lettres. Les pierres blanches scintillent dans le jour. Les amoureux laissent des messages clandestins sur le sable. La terre corail témoigne de leur fièvre. L'hiver balaye les missives. Le paysage devient lunaire. C'est le commencement d'un nouveau monde."

 

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"L'alignement entre le soleil, la terre, la lune ne sera pas parfait. Je tournerai le dos à l'astre. Je regarderai vers l'est. Avant je me dirigerai vers le village englouti. Il se trouve derrière la presqu'île. Mon corps ne me fait plus souffrir. Je ne sens plus les sangles qui usent ma nuque jusqu'au sang. Je porte ma maison. Je peux dormir n'importe où. A l'aide d'un couteau, j'ai entaillé ma paume de main en diagonale. J'ai tracé une ligne de chance. Les cercles dans la chair se confondent avec les courbes de dénivelés des cartes. Des habitants ont été chassés du village de Celles. Le barrage devait recouvrir les toits. Une erreur de calcul. Aucune âme qui vive, comme ces villages d'orpailleurs dans l'ouest de l'Amérique. Certaines familles ne sont pas revenues depuis quarante ans. Ils ont fait le pèlerinage deux jours avant mon passage. En 1967 ils ont fuient dans le Pacifique. Être arraché de sa maison revient à perdre une jambe au combat. Le membre fantôme se rappelle sans cesse à vous. La douleur est invisible. C'est un cauchemar blanc qui vous réveille en pleine nuit. Sur un mur, face au lac, des empreintes de mains sont tatouées sur la chaux. On dirait que les passagers veulent témoigner de la vie humaine qui existait ici au début du siècle. Une éclipse de lune a lieu le dernier jour de mon voyage. J’ai trente-six ans depuis le 22 juillet. Dans le tarot de Marseille le 22 ème arcane correspond à la carte du Mat. Le Mat est un marcheur. Peu de cartes sont en mouvement dans le tarot de Marseille. L’Arcane XIII, un grand squelette dont il ne faut jamais prononcer le nom avance au son de la faux. Il défriche. L' Hermite rebrousse chemin, éclaire de sa lanterne le passé. Le Mat est la dernière carte du tarot, l’arcane sans numéro. Il est chargé de toutes les autres cartes. C’est aussi le fou, celui qui marche vers son idéal. Avant de partir je me suis tirée les cartes. Je ne découvrirai le sens de la combinaison qu’à l’arrivée. Le tarot ne lit pas l’avenir. Il aide à relire le passé. Il revient sur une expérience. On effeuille toujours son journal de bord à l'envers."

 

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