La route de Mouna Saboni

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"Je devais prendre la route le 24, message de Grégoire avant-hier "il faudrait que tu partes mercredi". Et elle est où Clémentine?
Vers Agde. Une vaste blague, je viens d'y passer deux semaines pour une commande. "Revaloriser le coeur de ville" d'un centre historique laissé à l'abandon et dont les taux de chômage et de délinquance sont les plus élevés de France. Dans les hauts parleurs du train la même rengaine entendue chaque jour pendant deux semaines "Montpellier-Frontignan-Sète-Agde". Je n'étais jamais allée à l'arrêt suivant, le terminus, Béziers. Je retrouve Clémentine devant la gare, on
parle douleurs et chaleur. Je pars en direction de l'hôtel réservé la veille.
Dans la précipitation je n'avais pas vu qu'il se situait en bord de ville, coincé entre une quatre voies et l'autoroute. Au rez-de-chaussée deux types. Un mec énorme torse nu assis sur un lit, un autre devant un ordinateur. Pas de réponse à mon
bonjour, juste une voix "Gilbert doit être en haut". Je grimpe et me retrouve devant une minuscule porte dont sort un type en
caleçon. Gilbert. Pendant qu'il me fait un café je bloque sur la douche
installée au milieu de la cuisine. Il met deux gouttes d'une fiole dans ma tasse "de l'huile essentielle, c'est ma touche personnelle"... Je profite d'un moment à l'abri de son regard pour jeter le café dans une plante. Avec le frottement du sac je pèle dans tout le haut du dos,l'idée de faire peau neuve avec Azimut me plaît. Gilbert
a vu aussi. "J'ai une mixture pour ça! Ça détend les muscles, je suis un peu sorcier". Ça fait pas deux heures que j'azimute et je me retrouve avec un type qui me fait un massage!! J'arrive à regagner ma chambre
assez rapidement, y'a un arbre, plutôt un tronc qui la traverse. Je file à la douche dans l'idée d'enlever ce truc étalé sur mes épaules. Les murs de la salle de bain sont recouverts de miroirs, c'est la première fois que je me vois à poil sous 4 angles différents en même temps...J'aurais du savoir que ça finirait mal en rencontrant les Flous y'a 8 ans, mais dans une banlieue de Béziers sans déconner les gars?!!???"

 

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"Je quitte Béziers le plus rapidement possible. J'arrive vite sur les berges du canal du midi. Les touristes qui surplombent les péniches croisière haussent les sourcils, me font coucou et souvent m'apostrophent d'un "Saint-Jacques ?". "Saint-Jacques?" j'ai mis du temps à comprendre...Moi je suis surtout en train de me dire que, c'est pas possible, les romains ils avaient forcément pensé abriter leur route!! Je vois plus tard les troncs coupés, c'est vrai la fameuse maladie des platanes... Vas pour le soleil alors. Pause à midi. Sur mon GPS le prochain bled est annoncé à 3,5 bornes, easy!! Par la départementale, pas grave ! Sauf que le long de la D600 machin y'a pas un arbre et que de toute façon, à 14h l'ombre....Je pense à m'allonger sous les arroseurs automatiques des vignes. Il fait trop chaud. Mon corps n'avance plus. Je n'ai fait qu'1,5km. Mon téléphone annonce 36 degrés... Un panneau indique une chapelle à 200m sur la gauche. L'idée de la fraicheur de l'intérieur d'une chapelle et surtout d'un robinet d'eau finit de me convaincre. Je commence à vaciller. Les pierres me paraissent inatteignables. J'essaie de couper le chemin par un champs, je ne vois pas le grillage et les ronces. J'arrive enfin à la chapelle, fermée. Mais au moins il y a 3m d'ombre. Je bois le litre d'eau qu'il me reste. Il y a 15jours j'ai rencontré Colette qui avait fait une partie du chemin de Compostelle, elle m'a expliqué comment Saint-Benoît lui était apparu une nuit pour lui soigner une cheville. Je me demande si y'en a pas un, de saint, Jacques ou un autre, qui voudrait bien venir me voir dans cette foutue chapelle moi! Sur le chemin retour que je n'avais pas vu à l'allée, peint à la peinture blanche "ASSASSINS!". (Regret infini de ne pas avoir fait la photo).
Message de G. sur mon portable : " N'hésite pas à sortir des sentiers battus!". Je t'en donnerai des Saints Azimut moi..."

 

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"Je pars à l'aube, avec les températures annoncées j'ai compris qu'il ne fallait pas penser marcher entre 14h et 17h. J'ai en tête d'atteindre Narbonne dans l'idée d'acheter une tente, synonyme de liberté! Je marche au milieu des vignes la lumière et les odeurs du matin rendent la marche magique. Je ne croise personne. Absolument personne, pendant 20kms. Je
commence à parler toute seule. Sans m'arrêter. Quelque-un les a vu les
azimutés depuis leur retour?? Sans rire, personne n'est rentré fou ?? Au
bout d'un moment je me met à chanter. Au départ des chansons banales puis
au bout d'un moment des chansons inventées. Thème principal: les pieds! À
tue-tête. C'est bien qu'il n'y ait personne sur ce territoire.... J'arrive à Narbonne à midi je suis hyper fière. Je prends la direction de la zone commerciale après manger, c'est à ce moment là que les vraies douleurs commencent. Les ampoules... On en parle ou pas des ampoules?!? Ça a été
censuré des récits à un moment ou je suis la seule ?!
En commençant Azimut, je me suis fixée comme objectif la mer et la
frontière, ces délimitations qui font prendre la route et marcher tant de gens. Elles me paraissent inatteignables. Sous 35 degrés j'arrive tant bien que mal à la zone commerciale, parkings en plein cagnard. J'achète enfin cette tente que j'accroche avec la seule lanière existante au dessus de mon sac. C'est à ce moment là que le vent décide de se lever. Et la tente (vous
savez ces supers tentes rondes...) avec qui me fait une voile ou une auréole, au choix.... Au milieu de la zone commerciale je me surprend a chanter tout haut "C'est la lutteeeeuh finale"....."

 

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"Départ avec le soleil. La tente que j'ai acheté est en fait un "abri pour randonnée" ce qui veut dire en réalité qu'une partie de votre corps n'entre pas. Et puis cette nuit, il a plu... Je décide de longer le canal, un bras de terre qui passe entre les salins. 19kms avant le prochain bled. Le vent souffle. Un décor de bout du monde. Comme traverser le désert, un désert d'eau salée qui réfléchit le soleil. Mes pieds me font souffrir. C'est réellement aller au bout de mon corps pour atteindre l'écluse à 17kms, 1er point d'eau. Il y a trop de vent pour se reposer avant. J'arrive à l'écluse de l'île Sainte-Lucie. Il y a deux hommes attablés sous un arbre, je m'écroule a côté d'eux. J'ai froid, il doit faire 35 degrés et j'enfile un pantalon et un pull, avec la réverbération de l'eau j'ai dû faire une petite insolation. Un des deux types se met a chanter Brassens, je m'endors, 2h. Je passe les 3h suivantes avec Guy et Hervé, ils surveillent l'entrée de l'île. Au bout d'un moment c'est moi qui explique aux touristes qu'avec le plan canicule l'île est fermée, risque d'incendie. A la fin de la saison, Guy et Hervé ne peuvent plus voir aucun touriste. Je repars en fin d'après-midi, port-la-nouvelle est seulement a 3kms mais avec la douleur ça me parait l'autre bout du monde, le vent ralenti ma marche (90km/h ont dit G et H et c'est monté a 45degres au soleil aujourd'hui). Un pub, une bière, la libération. "Ils sont où vos toilettes?" "en haut" "vous voudriez pas les descendre? J'arrive plus a marcher" "tu peux y aller sur les mains". Je sais que j'ai atterri au bon endroit. En terrasse Pipo et Marco, 69 et 73 ans. La conversation s'engage vite, "un petit bout de bonne femme comme ça, ça cache quelque chose". "Si tu veux tu peux dormir sur mon terrain, tu auras même un lit et une douche". Saint Marco. Il me demande mon âge "30 dans un mois, jour pour jour." Lui, à 30 ans, il retapait sa maison en Hollande. Un travail de 8 ans parti en fumée en 5mn à cause d'une connerie des gamins. Après, il a construit des bateaux. Il me parle de Madère, du Cap Vert et du Venezuela. Je lui parle de Béziers et de mes pieds, surtout de mes pieds."

 

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"Je me réveille avec le soleil. Marco est déjà dehors à faire des mots croisés. J'ai décidé de ne pas marcher aujourd'hui. Je vais à la mer, il faut traverser les différents terrains, à 50m. Je ne l'avais pas encore vu. Je vais me baigner, on dit que l'eau salée c'est bon pour les pieds. Je me dis que la dernière fois que je me suis baignée proche de Perpignan, j'avais un pied dans le sac, littéralement. Je faisais la planche un sac poubelle autour d'un plâtre. Une mauvaise chute au Maroc la veille de mon départ qui m'avait fait louper mon vol. Là-bas on m'avait dit "C'est rien met de l'huile d'olives !". Du coup j'étais rentrée en Covoiturage avec 3 petits jeunes. On était resté bloqués 24h en plein cagnard au port de Tanger avec mon pied qui avait triplé de volume. 48h plus tard et 20 mn après être arrivée à Paris, j'étais repartie en camion avec une amie pour préparer une expo. 2500kms par la route donc, aux urgences de Perpignan, après qu'ils m'aient dit que y'avait deux os de cassés, ils m'ont demandé quand est-ce que j'étais tombée. Quand je leur ai dit "la semaine dernière" ils m'ont regardé bizarrement. Mais c'est une autre histoire. Pipo habite à deux terrains de celui de Marco. À 69 ans, il en fait 50. Il tremble comme une feuille au vent. Mais, après deux Ricard, ça va mieux. Il a passé presque la moitié de sa vie en prison. Avec son cousin ça les fait rigoler. Dans le maquis, il se cache du fisc. Moi je me dis que quand même les gars, pour passer 30 ans en taule, ils devaient pas être très bons. Ils me tueraient si ils voyaient ce post ! Finalement, je décide de repartir. Par la plage. Pieds nus"

 

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"Le karaoké du camping d'à côté a empli l'air une bonne partie de la soirée. J'ai du m'endormir vers minuit après qu'Alain ait chanté les Lacs du Connemara. Cette nuit il y a eu un orage vers 4h, avec mon abri que je suis obligée de laisser ouvert si je veux dormir, j'ai du déménager toutes mes affaires dans les toilettes. J'ai réussi à me rendormir vers 6h. A 8h30 je décide de rester une nuit de plus, mes pieds ne me foutent pas la paix et puis la fatigue se fait sentir. Je fais le tour de quelques villages aux alentours. Il y a des jours où on ne voit rien, des jours où l'on n'a rien dans la tête ni dans le corps. Aujourd'hui est un jour comme ça. Au camping je discute avec René, l'homme chargé de la surveillance. Je me rends compte que je n'ai pas vu de noir depuis le début de ma marche. D'ailleurs, autour de la table, il y a débat au sujet des couleurs. René dit qu'il est marron.
"Non, Emad est marron. Toi tu es noir. Et moi je suis rouge et blanche."
"Ah non, l'autre jour j'étais à la plage et là j'ai vu un mec vraiment rouge. Toi, t'es rose et blanche." "Et Mouna?" "Ben Mouna, on sait pas trop, un peu des trois". "C'est vrai que ce qu'il y a de bien avec ton truc
là, c'est que tu bronzes. Bon OK t'as le bronzage agricole mais tu bronzes." René soutient que son manteau est noir et que lui est marron foncé. Bon, en tous cas, y'en a pas beaucoup des mecs marron foncé par ici. René me donne plein de conseils pour mes pieds: des pansements spéciaux
(fait), de la crème hydratante (fait), de l'aspirine (fait), une bassine d'eau salée (fait), des chaussettes en laine (ah?). Mais surtout que ce serait bien de mettre des chaussures..."

 

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"Hier j'ai monté la falaise de la Franqui et je suis redescendue dans le monde touristique. Je marche pieds nus, par la plage. Arrivée après le coin des maraîchers je dois reprendre la route, villages naturistes obligent. J'ai tenté le coup mais, avec toute ma vie sur le dos, je fais tâche. Je rencontre Patrick et Isabelle. Patrick est retraité de l'armée, Isabelle, aide soignante. Ils viennent du camp Aphrodite, le plus beau village de toute l'Europe dit-on. On fait un bout de route ensemble. Je traverse ensuite des kilomètres de béton, de faux villages faits de résidences privées. Moi et ma foutue obsession de la mer méditerranée...Y'a plus que les gamins qui me disent bonjour. "Pourquoi elle a pas de
chaussures la dame?" "Chut!!". A Barcarès, une femme " Vous avez du courage! Vous arrivez ou partez?". Je lui dis que je suis juste de passage. Regard à droite et à gauche puis à voix basse : "Vous avez raison, moi aussi je déteste cet endroit!". Je regarde la carte, j'ai abandonné l'idée de la frontière, trop loin. Et le gros bloc balnéaire d'Argelès à traverser a fini de me convaincre. Je prends la route qui rentre dans les terres vers Perpignan. La "Route des campings"! Luna Park, Aqualand, campings à 50 euros la nuit dont les voix des animateurs emplissent l'extérieur. J'ai envie de pleurer. J'arrive au dernier avant la zone commerciale, celui collé à l'autoroute. C'est un camping d'entreprise qui ressemble à rien. Quand ils m'acceptent, j'ai envie de les embrasser. Je passe la soirée avec Léa, 17ans. "Quand on t'a vu arriver avec les anims, avec ta petite tente et tout, on a halluciné !" Elle s'ennuie ferme ici. Elle vient de Cherbourg, la mer, le débarquement, tout ça. Elle rêverait d'être au camping d'à côté, y'a plein de jeunes et un toboggan de ouf! La semaine dernière elle s'est fait des potes, ils sont allés à La Marina, la meilleure boîte du sud. Trois ambiances, des piscines, des saunas...Là, c'est la mort. "Et sinon vous faîtes des photos de top modèles des trucs comme ça ?" Je repense aux portraits que j'ai fait à Agde, au projet Azimut, "Ben... Pas trop non." "Ah"

 

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"J'ai pris le temps de relire mon carnet de bord, c'est la cata. Pourtant j'avais écrit une ébauche de projet, rien à voir avec les pieds! Merde! Ils ne vont plus jamais m'inviter, les Tendance. C'est dommage parce que je me marrais bien quand même. Quand Mat m'a appelé en mars pour me proposer le projet j'ai tout de suite été emballée. La route, la solitude, la traversée
d'un territoire tout ça. J'ai pensé à ces deux mecs que j'avais pris un jour dans ma voiture au Maroc qui venaient de Gambi et que j'avais déposé à ce virage, près de Ceuta, celui où, lorsque l'on passe, 20 hommes sortent des bois en agitant des bouteilles d'eau vide. J'ai pensé à Joël tapis dans la forêt de Tanger et à sa cheville cassée. Dans mon sac j'ai emmené
"L'exil recommencé" de Darwich et "Qui se souvient de la mer" de M. Dib.
Faut que je leur dise que j'ai écrit d'autres textes. En plus, j'ai embarqué un copain avec moi : je lui envoie des textes (les autres) et il fait la bande son. En attendant la musique finale, il la retranscrit avec
des mots et me les envoie. Ça donne des trucs comme ça: Break. Deux accords tranchants, vifs, aérés ouvrent sur la respiration. Troisième accord, appuyé, maintenu. Silence. Travail sur la reverb. Reprise du thème initial. Une basse roulante, positive, intervient. Elle scande la
mesure et donne un relief nouveau. Moins âpre. Elle dirige désormais la structure. Break retour. La basse enlace les accords qui frappent la mesure. Nouveau silence. Quatre, six, huit notes achèvent le mouvement. Basse et guitare résonnent. Sustain final."
Faut pas que j'oublie de leur dire, aux azimutés. En attendant, je donne le relais à Guillaume à la gare de Perpignan. À la table d'à côté, un couple.
Elle: "Bon faut que je te dise: arrivés à Paris, c'est terminé." Voilà, il
y a des chemins qui se terminent et d'autres qui continuent."

 

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