Ne pas être une femme 1 – le chaos

Longtemps j'ai haï, méprisé, en tout cas violemment rejeté les femmes. La bêtise, la pauvreté de leurs préoccupations, leur indigence d'âme. Je lisais beaucoup (des hommes) : je rêvais la nuit avec des yeux d'homme, le jour je regardais le monde en me prenant pour eux.

A 8 ans je me souviens dans la glace, avec une queue de cheval et une chemise blanche, je parlais comme Don Juan joué par Francis Lalanne − il me manquait les bottes ; à 10 ou 12 j'apprenais des tirades de Cyrano de Bergerac et  forçais un petit violoniste roux à mimer la fadeur de Christian.

Dans ma tête je n'étais jamais la femme, la fille des histoires que je lisais ou voyais. (Merci bien : elle ne servait à pas à grand-chose, la femme, dans les polars des années 40 ni face aux héros du XIXème.)

Belle et fascinante, c'est tout ce qu'on lui demande – moi comme les autres, d'ailleurs : j'ai longtemps fait la collection des cartes postales de Marilyn Monroe, puis de Marlène Dietrich – plus digne, selon ma mère, de l'adulation que je lui vouais. Sa peau très blanche. Les trous sous ses pommettes et la paupière hautaine.

Je me souviens aussi d'une scène que j'adorais dans un film noir avec Lee Marvin : il jetait au visage de sa femme une cafetière brûlante. Je crois qu'il en avait marre de la voir là ou qu'elle minaudait avec ses amis de la pègre. Je le trouvais classe, et y avait quelque chose de sexuel dans le regard que je portais sur lui.

J'ai toujours fait mine de dédaigner les kits de femmes (les robes, le maquillage, les bijoux, les préoccupations esthétiques) mais de loin en loin j'avais des crises : je lisais des magazines, recopiais des recettes et des exercices sportifs sur des carnets, et pendant 6 mois je suivais les conseils d'une copine, toujours la même préposée à la féminité, une grande et belle rousse qui portait haut.

Pendant 6 mois j'envisageais l'éventualité d'un jour mettre une jupe, parfois même j'en achetais. Pour mon anniversaire un jour mon amie rousse m'a offert un stick à lèvres. Rien que le mot il est féminin : petit, clinquant, insignifiant.

Aux alentours de la vingtaine, quand j'ai découvert internet et le travail de bureau, j'intervenais sur des forums – je ne sais plus à propos de quoi, seulement que j'agressais les autres via un personnage de dandy noir et haineux dont j'étais pas peu fière, crachant un acide prétendûment intellectuel et enchaînant les piques parce que le sens de la répartie souvent je l'ai.

J'ai longtemps méprisé les femmes avides de plaire aux hommes tout en entretenant régulièrement des relations platoniques avec de vieux intellectuels émoustillés : la cinquantaine quand j'en avais 20 à peine, profs de sciences po ou éditeurs, que je croyais subjugués par mon être sans pareil quand il ne s'agissait que de chair ferme et de cette fragilité sensible qui nous rend si charmantes, nous les femmes, quand on a moins de 25 ans (après ça vire vite à l'hystérie, fais gaffe : tu vas finir vieille fille, et folle).

Je me souviens que deux de mes profs à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble redoutaient qu'un jour je ne tombe amoureuse d'un motard stupide et ne me dilue dans ses bras. C'est l'un d'eux qui m'a rapporté leur conversation : elle m'avait flattée – à l'époque moi aussi j'attendais qu'on me révèle à moi-même, l'artiste maudit qui me façonnerait.

Je ne lisais que des auteurs hommes, convaincue que les femmes étaient mièvres et bassement préoccupées (le paraître, la maison, la marmaille : des connes, vous dis-je).

Carson McCullers faisait exception (je croyais que c'était un homme). Et aussi Sylvia Plath Unica Zürn Charlotte Perkins Gilman : des folles – elles ne se contentent pas d'être de bêtes femmes.

J'avalais avalisais les discours misogynes, je voyais partout la preuve qu'ils disaient vrai. Je ne me considérais pas comme une vraie femme, je n'aimais pas ce mot. Une femme ça n'était jamais qu'une mère au foyer et à large poitrine, une muse soumise, servante dévouée à la Grande Tâche, une bimbo stupide obnubilée par les sapes : tout juste bonne à peloter. La maman, l'objet d'art et la putain.

Officiellement je ne voulais pas en être, mais à l'intérieur je courbais l'échine : je me vexais si les hommes ne me prêtaient pas attention et leurs regards me salissaient. Viande stupide. Leur désir me rabaissait et je ne pouvais m'empêcher d'en attendre une validation.

Je rêvais d'écrire et lisais en me lamentant de n'être pas Dostoïevski : tout le monde s'en fout, de ce que j'ai dans la tête ; d'ailleurs y a rien.

Partout je demandais mon chemin. À toutes les portes je frappais : apprends-moi à être. Je sais pas, moi.

 

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