Ne pas être une femme 2 – l'origine du mal

Au commencement était la mère...

Quand petit à petit j'ai changé et puis d'un coup plus vite (vis-à-vis des femmes, je veux dire, de leur place et de leur valeur, des miennes du coup), j'ai commencé à me demander pourquoi : pourquoi tant de haine ? pourquoi refuser absurdement d'être une femme, identifier le féminin au superficiel ?

Il n'a pas fallu longtemps chercher l'origine du mal : quelques bribes de psychologie et c'est vite trouvé : au commencement était la mère...

 

Dans mon souvenir il y a les discours de ma mère, donc : une femme apprêtée est futile. Une femme sexy ou joyeuse ou qui ouvre un peu trop sa gueule elle devient pute ou bien garce ou encore c'est une gauchiste. Peut-être que j'invente, tout ça, mais c'est l'idée que j'en garde, je suis sûre que ma mère serait pas d'accord. Un soir j'avais 16 ans, je suis rentrée à 1 ou 2 heures du matin ; elle attendait en pyjama devant la porte, elle m'a traitée de pute. En vérité je venais bel et bien de me faire sauter : par un type que je laissais coucher avec moi parce que j'en étais amoureuse. Je poussais de petits gémissements pour abréger la chose, je voulais juste que ça s'arrête. Au moins ça ne durait jamais trop longtemps.

Les féministes sont de vraies connes, j'ai oublié pourquoi.

Peut-être juste comme pour le reste la peur de ce qu'elle ne connaît pas, l'insécurité panique qui la prend lorsque son monde s'ouvre : par réflexe elle se ferme.

Les femmes politiques, les écrivaines, les journalistes, pour peu qu'elles soient un peu connues, sont elles aussi des connes, des arrivistes ou des garces. Elle a voté Sarkozy parce que Ségolène Royal l'énerve.

Les femmes sont dangereuses. Elle imaginait régulièrement mon père entouré de secrétaires frétillantes, tout sourires, ou reluquant des pouffes. Je le revois debout sur une plage d'Italie, un bob sur la tête et rentrant le ventre sur ses longues jambes maigres. Elle l'accusait de mettre des lunettes de soleil pour mieux se rincer l’œil et c'était vrai : je voyais de profil l’œil de mon père se balader sous le verre noir.

Femmes entre elles : mauvaises, jalouses, rivales.

Bêtes en plus, ne s'intéressent qu'à des conneries de bonnes femmes.

 

***

 

La première explication, parce qu'il s'agissait de comprendre, c'était ma mère violée dans son enfance, peut-être par un membre de sa famille – généralement j'imagine son père : ça collerait bien.

Son père dont je ne connais qu'une photo de nez droit et de cheveux poivre et sel lissés en arrière, au peigne. Et cette vague histoire entendue où ? de prisonnier de guerre traumatisé trop sensible devenu fou qui se cachait sous la table quand sonnait à la porte la fille qui venait chercher ma mère pour aller à l'école.

Ça expliquerait tout, ce serait parfait. Ça s'emboîterait gentiment, et je comprendrais enfin.


        L'enfant aux joues remplies et à la moue renfrognée dont ma mère cache la photo (il n'en resterait qu'une, je n'ai fait que l'entrapercevoir ; sans doute je brode à c't'heure, mais je l'imagine debout minuscule et ronde, des habits soignés : un petit manteau un petit béret une robe, et surtout des boucles de cheveux autour des joues remplies).

Elle ne sourit pas. Si l'inceste était avéré je l'entendrais gémir ; je t'assure on dirait qu'elle ravale une plainte, le nez froncé la bouche chiffonnée.


        Les mises en garde obsessionnelles contre les hommes les violeurs les prédateurs partout cachés, sous chaque visage, derrière chaque porte. Les types libidineux qui dégoulinent toujours, eux tous qui ne pensent qu'à une chose (on ne sait pas exactement quoi, on imagine le pire : il ne s'agit pas seulement de viol entend-on sous les mots) ;

les femmes aussi dégoulinent – mais pas en conquérantes...  En faibles, plutôt. Bêtement, comme elles font tout – et les intéressantes, surtout.

Les bonshommes ils s'en foutent, de ces connes, mais faudra pas se plaindre s'il leur arrive des bricoles, finalement elles l'ont bien mérité ces salopes, faut pas chercher comme ça.


        Le vocabulaire très cru, très vulgaire. Grosse pute. Connasse. Je l'emmerde. Démesurément violent. À propos de tout et de n'importe qui.


        Et cette anecdote trop racontée, à propos de laquelle je ne sais plus définir la limite entre souvenirs et entertainment : le fiel brusquement craché, au détour d'une conversation, sur les enfants des écoles maternelles qui aguichent leurs animateurs, leurs instits – des adultes qui n'en peuvent mais, et qui injustement seront accusés de viol sur mineure de moins de 5 ans s'ils ont le malheur de les toucher. C'est elles qui commencent ! Moi je les vois, leurs sourires enjôleurs, leurs minauderies de catins, agglutinées toutes autour du banc où l'innocent s’assoit. Faut le comprendre, pauvre type, elles cherchent.

 

Les femmes sont des putes.

Les hommes dangereux.

Dans la rue rôdent des serial killers, dans les trains des gens mauvais : il faut toujours rester sur le qui-vive, ne faire confiance à personne.

Voilà pour le background, la présentation de l'humanité.

 

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