Une vraie femme ou la naissance de l'amour

Être une femme : image et objet

Quand j'étais enfant, la quintessence de la féminité était incarnée par ma marraine, Odile : une petite femme blonde à forte poitrine et collection de chaussures à talons. J'admirais ses jupes et ses ongles vernis ; j'imaginais le jour où adulte enfin je pourrais moi aussi me maquiller, me pomponner, faire la belle. Poser mes seins sur la table.

Dans le même temps je savais qu'Odile était bête – c'était une de ces vérités familiales qu'on ne songe jamais à remettre en cause, le rôle qui lui avait été attribué par sa belle-famille. Belle et conne : une vraie femme.

Souvent mon père précisait qu'elle avait été très belle. À 40 ans, Odile avait en effet dépassé la date de péremption. Elle en était consciente, le déplorait, et investissait massivement l'argent qu'elle ne gagnait pas dans des gaines, des crèmes et des UV. À 40 ans ne lui restait que la bêtise : au moins, elle faisait rire.

Avec mes sœurs, quand on s'ennuyait en voiture, on avait inventé un jeu : chacune à notre tour on poussait un petit cri en regardant à travers la vitre comme si on avait aperçu quelque chose. Et puis on décrivait aux autres ce qu'elles n'avaient évidemment pas vu : une femme très belle, aux longs cheveux bouclés, une robe rouge décolletée dans le dos, des chaussures à talons, etc. On détaillait par le menu la tenue de ces femmes imaginaires censées ressembler à ce qu'on serait plus tard. Souvent, on précisait qu'à 25 ans on aurait un mari deux enfants et invariablement ma mère interrompait le défilé d'une voix agacée : qu'est-ce que vous avez avec ces histoires de putes, regardez donc le paysage, vous allez être malades.

Dans les livres comme dans les films comme dans la réalité l'attribut principal des femmes était leur physique : c'est ce qui les rendait intéressantes, je ne leur demandais pas beaucoup plus. 

D'attendre, aussi. Qu'un homme les remarque et leur porte l'attention qui les ferait exister.

J'ai attendu cette attention longtemps.

Mes premiers émois, hors les livres, ont porté sur des adultes :

  • un maçon ligérien aux joues brique – je devais avoir 5 ans, je ne comprenais pas le trouble qui me prenait en sa présence, j'avais envie de ses mains ;

  • un éleveur de dobermans lorrain dont le menton en galoche favorisait l'air stupide : je rougissais chaque fois qu'il me parlait et mordais l'intérieur de mes joues pour dissimuler mon agitation ;

  • un prof de physique au teint bistre (j'étais au collège et pour la première fois de ma vie je ne comprenais rien au cours ; pour la première fois je rigolais bêtement plutôt que de copier la leçon et je me souviens de cette fulgurance lancinante entre mes jambes : je les serrais sans parvenir à l'éteindre – jamais je n'aurais imaginé à l'époque que cette sensation était d'ordre sexuel)

En ce qui concerne l'amour, le sentiment, il était bien distinct du désir : l'amour, je l'ai éprouvé longtemps pour un petit camarade binoclard, premier de la classe comme moi – plus que moi, j'imagine que ça avait son importance. L'amour ça consistait à le regarder souvent en classe et à rechercher sa compagnie sans jamais l'admettre. Quand il m'adressait la parole pour ne pas devenir rouge, je l'imaginais nu : c'était une copine qui m'avait filé le tuyau, ça marchait bien. Ça me dégoûtait tellement cette blancheur malingre... ça coupait la chique à l'émotion à peine éclose.  

Et puis il y eut le lycée, où j'ai définitivement basculé :

d'écolière sage à la raie au milieu, aux cheveux blonds tirés en arrière, aux habits imposés, bien lavés bien repassés, au sourire transpirant la bonne volonté, avide de caresses, bonne fille ;

à la collégienne blafarde et triste qui pleurait chaque soir en se haïssant devant son miroir de ne correspondre ni physiquement ni psychologiquement ni intellectuellement ni moralement à un certain idéal ;

j'ai atterri dans un personnage original et relativement populaire d'échevelée au regard sombre et au négligé savamment travaillé. 

On m'a enfin remarquée, ma vie sexuelle et amoureuse a pu commencer. J'étais devenue moi aussi un objet d'attention – digne d'attention.

Je me souviens qu'un jour ma mère m'a dit : ça y est, c'est ton tour maintenant. Qu'elle était finie. J'ai compris qu'il s'agissait de regard et de désir d'hommes : on était dans la rue, on a croisé un type qui m'a regardée.

À l'époque j'avais très envie de mettre un soutien-gorge, mais pas assez de seins pour argumenter contre ma mère. Ça m'a choquée de l'entendre dire qu'une femme sans soutien-gorge était plus excitante.

Je n'avais pas envie de l'être, ça me faisait peur et ça me dégoûtait.

Depuis l'enfance, je sais qu'une femme ça peut se faire violer torturer assassiner dépecer lacérer défigurer battre, depuis l'enfance je sais que la liste n'est jamais finie et dans mes prières longtemps j'ai tenté de l'épuiser pour me prémunir contre tout.

Un jour, alors que je me lavais les dents, mon père est venu s'asseoir sur le bord de la baignoire comme il ne le faisait jamais et s'est mis à me parler comme il ne l'avait jamais fait : intimement. Il m'a demandé si j'avais déjà été amoureuse, et aussitôt ajouté que ça ne le regardait pas, mais qu'au moins il fallait que je sache : si sur un canapé un garçon me disait je t'aime il fallait lui dire non, partir : refuser.

Quoi, l'histoire ne le dit pas. Il a filé dans son costume de père.

 

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