Une vraie femme ou premières amours

Être une femme : image et objet, chapitre 2

Le premier à m'avoir touchée ne m'a pas dit je t'aime. Il m'a embrassée par surprise sur l'escalator d'un centre commercial. Je l'avais jamais vu, je l'ai jamais revu depuis. Dans mon souvenir c'était un bel Arabe, mais ça vaut pas grand-chose : je crois surtout que ma mémoire en a fait une figure – vite simplifiée : un agrégat de stéréotypes crasses mêlant racisme, sexisme et classisme.

 

Pour la première fois j'avais le droit de faire ce qu'on m'avait appris tout à la fois à mépriser et à craindre : une activité de fille (bête), d'adolescente (bête) et de prolo (basse), en l'occurrence me balader avec une copine aux faux airs de Michelle Pfeiffer à travers la galerie commerciale de La Part Dieu – des vitres, des vitrines et du carrelage blanc. Pas grand-monde et trop de lumière dans les boutiques. J'avais le cœur qui battait comme pour une aventure ou un voyage, l'impression enfin d'être libre.

À l'époque je me haïssais assez sévèrement, de la vraie haine, pas rentrée du tout, que si je m'étais trouvée en face de moi je me serais foutu deux beignes. Y avait de la honte aussi, d'être là tout court, d'apparaître au monde. Honte de mon corps de ma présence de ma voix du peu que je me laissais dire en public – et y avait toujours un public, en l'occurrence les hommes, les garçons.

 

La possibilité de leur attention me donnait une conscience de moi que je n'avais pas en présence de femmes ou de filles. Je riais plus serré, surveillais les réactions éventuelles, guettais l'approbation. J'avais intégré que les femmes sont généralement vouées aux rôles secondaires : la compagne, la sœur, l'amie. C'est déjà bien, et t'as de la chance qu'il t'ait choisie.

Sauf que sous leurs regards potentiels je ne me trouvais pas ragoûtante : trop grosse trop laide trop plate, trop bête. Ils allaient voir tout de suite que j'étais pas normale. Du coup c'est à peine si je me posais la question de leur valeur à eux, de ce que je leur trouvais, au-delà du vernis intellectuel ou physique.

 

Cet après-midi-là avec ma copine on avait pris l'escalator : on montait en discutant à la rencontre de deux adolescent qui descendaient, un peu plus vieux que nous. Je m'entraînais parfois à soutenir le regard de types dans la rue, je voulais apprendre à pas rougir comme Lauren Bacall. Celui-là me plaisait, j'ai fait le jeu du regard, quand on s'est croisés il m'a embrassée sur la bouche. Dans les livres on dirait volé un baiser, ce serait charmant comme un papillon.

Dans la réalité j'ai pas réagi. Quand ils étaient plus là j'ai réalisé ce qui venait de se passer, mon premier réflexe a été d'être flattée. Il était beau, non ?

 

Pas un instant je ne me suis demandé si j'avais envie qu'il m'embrasse sur la bouche. Je n'ai pensé qu'à une chose : enfin je pouvais dire sans trop mentir que j'étais sortie avec un garçon ! J'étais normale, je pouvais plaire, si ça se trouve j'étais belle !

Je me souviens Michelle Pfeiffer s'achetait des soutiens-gorge et moi j'avais deux boules qui me faisaient mal, comme des abcès rouges qui gonflaient mes tétons – j'étais loin de pouvoir faire une ligne en pressant mes seins l'un contre l'autre comme Odile.

Alors tu parles, un type qui te... Désire à ce point ? Qui te trouve tellement quoi ? Je sais plus ce que j'imaginais à l'époque, l'essentiel c'était qu'on me valide.

 

 

Un peu plus tard le premier vrai baiser – j'appellerais pas ça de l'amour, il était allemand et on se connaissait depuis trois semaines : ma correspondante était dans sa classe, une fois il m'avait prêté son livre de maths. Markus.

On était « ensemble » mais je sais pas trop ce qu'il mettait à l'intérieur de ce mot : pour ce que j'en ai vu ça consistait à se tenir la main au cinéma, se tenir la main dans la rue, dans les parcs, s'embrasser le soir sur un banc avant de rentrer chez nous chacun.

Au bout d'un moment ça me faisait des choses, les baisers sur le banc – je comprenais pas bien quoi d'ailleurs, juste que je voulais sa peau contre la mienne comme on a soif. Je n'ai jamais songé à lui dire, je n'imaginais pas que ça puisse être au programme. Je rentrais quand il fallait rentrer, pourtant c'est la sensation du désir que j'aimais avec lui : pour le reste je m'ennuyais beaucoup, j'aime pas qu'on me tienne la main, elle devient moite et ça me serre les doigts.

Quand je suis rentrée en France je l'ai appelé une ou deux fois pour la forme, parce qu'on était un couple. J'avais rien à lui dire mais je voulais montrer à mes sœurs que j'avais un copain et comme c'était naturel.

Encore une fois je ne demandais rien d'autre à Markus que la validation qu'il m'octroyait. Aussi bien aux yeux des autres qu'aux miens propres : je vaux donc un peu puisque le beau gosse de la classe a demandé mon numéro de téléphone.

 

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