Une vraie femme – posée là

Être une femme : image et objet, chapitre 3

N'empêche ce séjour en Allemagne fut une grande bouffée d'air : pour la première fois de ma vie je m'extirpais durablement de ma famille (deux mois). J'expérimentais l'existence en propre et rien n'était joué déjà.

Cet été-là j'ai acheté et porté un short très court, frotté les cheveux d'un grand Lucien avec du savon pour entretenir ses dreads, et suis allée à des soirées dans des parcs : on dormait autour d'un feu dans des sacs de couchage – je ne me souviens pas avoir bu de la bière.J'ai escaladé les grilles d'un complexe de piscines extérieures et traîné autour des bassins la nuit. Je suis sortie avec le beau gosse de la classe, donc.

 

Je n'étais pas celle que je croyais.

Pendant près de deux mois je n'ai pas eu honte de mon corps ni conscience de la graisse sous ma peau ; je me suis entendue avec toutes sortes de gens sans me préoccuper plus que ça de ce qu'ils elles pouvaient penser ou attendre de moi ; le monde n'était pas mauvais ni hostile. Pendant près de deux mois j'ai fait précisément ce qu'on m'avait toujours enjoint de ne pas faire.

 

 

Ça n'a pas duré. Quand je suis rentrée ma mère a trouvé le short dans mon sac : je ne l'ai plus remis, j'avais l'air d'une pute. Et puis la liberté c'est trop dangereux.

J'ai continué à me scarifier de haine et repris ma litanie le soir, suppliant dieu de ne pas être violée ni torturée ni assassinée ni scalpée ni lapidée ni battue ni énucléée ni éviscérée ni séquestrée ni lacérée ni vitriolée ni dévorée ni égorgée ni découpée ni brûlée ni ni ni

 

 

Aujourd'hui je lis des livres qui décrivent la culture du viol : comment la société entretient la peur chez les femmes et justifie la violence des hommes.

Je lis Despentes qui après son agression refuse obstinément d'étouffer ses désirs, de devenir une victime.

Je réalise que je n'ai jamais remis ce rôle en question : jamais songé à me battre. Seulement que j'avais eu de la chance.

 

Une fois dans le train qui ramenait la classe de ma correspondante à Frankfurt am Main depuis les lacs du nord où on avait passé deux semaines à faire du kayak et du feu le soir, dans le train du retour j'ai trouvé un compartiment où m'asseoir seule pour lire, fermé la porte.

Un type de la classe, un Indien très beau à la réputation de dealer, est entré accompagné d'un grand rouquin à l'air fuyant qui ne disait jamais rien et le suivait toujours. Il a demandé au roux de bloquer la porte et s'est installé en face de moi : je n'avais pas peur d'être enfermée là toute seule, avec eux ? Pourquoi je prenais des risques comme ça, qu'est-ce que je cherchais ?

Je me souviens les avoir regardé faire leur petit numéro sans trop y croire : pas eux, pas comme ça, ça me paraissait complètement improbable. En même temps c'était exactement comme ça que ça se passait, dans les films : le méchant et son acolyte, la fille stupide qui s'isole, on a beau craindre pour elle devant son écran on ne peut rien – l'avait qu'à pas.

Heureusement comme dans les films Markus est arrivé : il a frappé à la porte du compartiment, appelé, puis insisté une fois entré pour rester avec nous quand l'autre voulait le dégager ; au bout d'un moment on est allés s'asseoir ailleurs.

 

Une deuxième fois dans des circonstances semblablement réputées à risque : je jouais les midinettes.

Avec mon amie Michelle Pfeiffer on se disait amoureuses d'un acteur français à la moue renfrognée et aux yeux comme des fentes. Il avait joué dans un film d'auteur les émois et tourments d'un petit facho : on s'est pâmées quand on a su qu'il venait à Lyon pour une pièce de théâtre.

Finalement y a que moi qui l'ai rencontré : en guise d'autographe il a écrit son numéro de téléphone. J'avais 15 ans et je me haïssais, il en avait 30 et une petite amie. On est allés trois fois dans des bars lounge passer deux heures pendant ma pause du lundi aprèm. On a joué au billard, mon pantalon moulait mes fesses. Pour notre dernière rencontre il m'a proposé de venir boire du champagne à son hôtel.

Heureusement ici encore une cousine adulte à qui j'avais confié ma chance m'a interdit de le rejoindre. Quand il a appelé pour s'étonner de mon retard je l'ai expédié d'une voix froide : mes parents ne devaient se douter de rien. J'ai été triste qu'il n'insiste pas.

 

 

Dans ces deux histoires il me semble l'avoir échappé belle sans avoir rien fait pour. La belle princesse.

J'ai assisté à ce qui me concernait intimement sans songer un instant à y prendre part : aux menaces de deux adolescents dans un compartiment de train, aux stratégies transparentes d'un trentenaire surfant sur son vague succès pour déflorer une mineure.

Comme si je ne pouvais pas intervenir sur ma vie. Alea jacta est.

Spectatrice de ma propre objectification, je ne cherchais pas à savoir ce que je ressentais pensais voulais, ça n'existait même pas : l'attention dont je bénéficiais me paraissait tellement imméritée que je m'en réjouissais seulement. Je suis désirable, quelle chance.

 

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