L'annonce récente de la tenue d'un second tour des élections afghanes a suscité de nombreux doutes, alors que de graves soupçons pèsent sur le président sortant Hamid Karzai et son gouvernement. La responsabilité de la communauté internationale dans les fraudes constatées durant le scrutin du 20 août est également avérée, alors qu'une attaque en plein coeur de Kaboul a récemment coûté les vies de 6 fonctionnaires de l'ONU et 3 afghans. La stabilisation de l'Afghanistan requiert aujourd'hui une nouvelle approche.
Synthèse
S’il y a un enseignement à tirer des élections présidentielles et provinciales de cette année, c’est la maturité politique des Afghans, qui se sont sincèrement et passionnément engagés dans le débat politique, et qui pour certains ont pris le risque physique d’aller voter. Cette maturité a tranché avec les errements des institutions, nationales comme internationales. La succession d’événements qui s’est déroulée entre le premier tour des élections présidentielle et provinciales afghanes, le 20 août dernier, et l’annonce de la tenue d’un deuxième tour pour la présidentielle en plein hiver, appellent en effet une refondation complète du rôle des Nations Unies dans ce pays en guerre.
Le processus de rédaction de la construction afghane a abouti a une articulation constitutionnelle absurde permettant l’établissement d’un système de fraude massive, plus de 30% des votes étant sujets à caution : du gouvernement et de la présidence dépendent non seulement la Cour Suprême, mais aussi la Commission Electorale Indépendante Afghane, chargée d’organiser les élections.
Dans ce contexte, les dirigeants de la mission de l’ONU en Afghanistan (UNAMA), au premier rang desquels Kai Eide, Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations Unies et chef de la Mission intégrée d’Assistance des Nations Unies en Afghanistan (UNAMA), et Margie Cook, patronne de UNDP ELECT (le programme du Programme des Nations Unies pour le Développement), portent une lourde responsabilité dans la gestion calamiteuse des élections qui (en livrant du matériel électoral à plus de 800 bureaux de vote fantômes)a fait perdre toute sa crédibilité au dispositif de l’ONU sur place. Seule la Mission d’Observation Electorale de l’Union Européenne a dénoncé, quoique tardivement, la fraude massive dès l’annonce des résultats préliminaires du 8 septembre. Le diplomate américain Peter Galbraith, alors Numéro deux de l’UNAMA en charge des affaires politiques, a du reste été limogé par le Secrétaire Général des Nations Unies sur la recommandation de Kai Eide, pour avoir eu le courage politique de s’ériger, dans le cadre de réunions strictement internes, contre le refus de ce dernier reconnaître clairement la fraude.
L’annonce de la tenue d’un second tour des élections, décision soutenue par la communauté internationale, fait craindre un renforcement de l’insurrection. Organisé dans la précipitation, ce second tour pérennisera le système de fraude en place actuellement. De plus, alors que l’hiver a commencé, il rendra quasi-impossible la participation des électeurs des zones montagneuses.
De son côté, l’Union Européenne a fait preuve d’une complaisance coupable envers les autorités afghanes, en avalisant le limogeage du chef de la Mission d’Observation Electorale de l’Union Européenne, Philippe Morillon. Par ailleurs, la mort de 6 fonctionnaires internationaux et de 3 afghans le 28 octobre dans une guesthouse de Shar-e-Naw est dans une large part imputable aux dirigeants de l’ONU, qui ont systématiquement refusé d’élever le niveau de sécurité depuis plus d’un an pour des motifs politiques, alors que les fonctionnaires de terrain sont exposés à des conditions de travail d’une dangerosité croissante. Enfin, l’impopularité de la guerre en Afghanistan dans l’opinion publique occidentale alliée à la situation de quasi guerre civile prévalant au Nord du Pakistan provoque des hésitations politiques malheureuses sur la stratégie à mener afin de stabiliser la région.
Dans l’immédiat, faire face à la situation de manière efficace et cohérente implique le report du second tour au printemps prochain, conjointement aux élections législatives, et la refonte totale du système électoral mis en place par la Commission électorale « indépendante ». Pour ce faire, un accord de partage du pouvoir transitoire est nécessaire entre MM. Karzaï et Abdullah. Une approche régionale globale, comme celle adoptée par l’administration Obama, est impérative, à défaut d’être suffisante et une reprise de contacts avec les factions taliban réputées « modérées » qui ont des visées politiques nationales, tout en continuant à combattre celles qui n’ont que pour seul but le Jihad tous azimuts, pourrait permettre d’ouvrir des perspectives.
A moyen terme, la stabilisation de l’Afghanistan exige aujourd’hui une nouvelle approche fondée sur les quatre axes suivants :
- L’incitation à une refonte constitutionnelle amenant une réelle séparation des pouvoirs et la responsabilité du pouvoir exécutif devant la représentation nationale, ainsi qu’une refonte institutionnelle décentralisatrice, pour que l’articulation politique et administrative du pays corresponde à la réalité politique afghane, traditionnellement et profondément ancrée au niveau local et provincial ;
- Un changement radical des canaux de distribution et des modalités de contrôle de l’aide internationale afin d’en garantir l’impact réel et visible par la population. Mettre un terme à la corruption endémique cause de ce défaut d’impact s’impose également;
- Le maintien et le renforcement des troupes de l’OTAN accompagnés d’une reforme doctrinale et tactique urgente tout en renforçant significativement la formation des forces de sécurités afghanes (Armée et Police). Pour ce faire, une Présidence afghane crédible et légitime est indispensable ;
- La nécessité, tant par souci de légitimité démocratique que pour assurer la crédibilité de la mission, de clarifier ses objectifs et de rendre lisibles les progrès des forces de l’OTAN en direction des opinions publiques occidentales.
La situation en Afghanistan s’est détériorée au point que la communauté Internationale ne dispose que d’un an pour retourner la vapeur si elle espère retrouver un interlocuteur crédible en la personne du Président de la République Islamique d’Afghanistan. Le pays est susceptible de sombrer rapidement et de manière incontrôlable dans une nouvelle guerre civile qui, comme lors de la précédente, verra vraisemblablement les plus extrémistes prendre le pouvoir.
La note
1 – LES TROP NOMBREUX PETITS RENONCEMENTS DE LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE
Dès 2001, la communauté Internationale a fait des concessions aux autorités afghanes qui se sont montrées lourdes de conséquences, comme celle de ne pas respecter intégralement les règles de procédures formalisées par les accords de Bonn et d’avoir laissé s’asseoir au premier rang de la Loja Jirga (assemblée constitutionnelle) la plupart des chefs de guerre, sans exiger comme condition préalable et non négociable le désarmement de leurs milices privées.
Une autre illustration du manque de courage politique de la communauté internationale fut son silence quand la Lojal Jirga adopta quasi unanimement la proposition d’un représentant quant à la création d’une République Islamique, alors que le pays sortait tout juste du régime taliban.
Plus grave encore, la communauté internationale laissa publier une version de la Constitution, qui, si elle gardait en substance les grandes lignes de ce qui avait été convenu par la Loja Jirga, fut entièrement réécrite, avec les conséquences juridiques que toute reformulation d’un tel texte implique. Un exemple qui a aujourd’hui de graves conséquences: la nomination des Commissaires de la Commission Electorale Indépendante , devait, selon les débats de la Loja Jirga, être soumise à l’approbation du Parlement. Dans la version publiée de la Constitution, cette disposition a été supprimée, laissant ainsi par défaut au Président en exercice, qui avait ce pouvoir au sein de l’administration transitoire (c'est-à-dire existant avant l’élection du parlement en 2005 puisque les premières élections présidentielles eurent lieu en 2004) toute latitude de nommer ces commissaires.
L’article 160 de la Constitution implique que tout soit fait pour que les élections présidentielles et législatives se tiennent simultanément. Le décalage depuis 2004 du calendrier électoral, couplé à la reformulation biaisée de la Constitution a eu pour effet direct de rendre permanents de facto les pouvoirs que possédaient le Président et le Gouvernement pendant la période transitoire 2004-2005, pouvoirs quasi autocratiques car, sans parlement, ils gouvernaient par décrets. Malgré l’élection de l’assemblée nationale en 2005 et celle du sénat en 2006, ni le Président Karzai ni son gouvernement n’ont changé leurs pratiques. Pire, ils se sont systématiquement retranchés derrière à des interprétations spécieuses de la Constitution rendues possibles par sa reformulation et des jugements de la Cour Suprême sujets à caution, tous ses membres ayant été nommés par le Président. Si des voix se sont élevées au sein de la communauté internationale pour dénoncer cet état de fait, toute action, toute pression, toute tentative de rendre comptables de leurs actes la Présidence afghane et son gouvernement ont été systématiquement repoussées aux prochaines échéances électorales – c'est-à-dire celles de cette année.
Il serait hypocrite de ne pas reconnaître que les élections législatives et provinciales de 2005, qui se sont dans l’ensemble bien déroulées, n’ont pas montré les prémices du système de fraude mise en place cette année. La situation actuelle, résultant de la fraude massive organisée par la Présidence et le gouvernement afghan, offre aujourd’hui non seulement l’opportunité mais également le levier tant politique que légal pour resynchroniser le calendrier électoral prévu par la Constitution ainsi que de mettre un terme à un système de fraude efficace.
Il est choquant que la communauté cède de nouveau à la « tentation de Bonn » en repoussant, une fois de plus, de conférence internationale en forum international, tout cela aux prochaines échéances électorales, celles des législatives de 2010, et vraisemblablement celles des présidentielles de 2014.
La Constitution actuelle de la République Islamique d’Afghanistan est si défaillante qu’elle appelle également, afin que le pays ne sombre une nouvelle dans la guerre civile dès que la présence international se réduira, à une révision profonde par une nouvelle Loja Jirga qui devra impérativement être convoquée après les élections législatives de mai 2010. Par delà la question de la nature du régime – présidentiel ou parlementaire –, il est plus important encore pour le pays que le principe de la responsabilité du pouvoir exécutif devant la représentation nationale soit gravé dans le marbre.
Un objectif pour les élections présidentielles de 2014 serait de faire en sorte que de vrais partis politiques nationaux émergent et mènent un débat basé sur des programmes portés par des leaders légitimes. La Présidence afghane actuelle s’y est jusqu’à présent toujours refusée, arguant spécieusement que des partis politiques forts sonneraient le glas de l’unité nationale. L’exemple du Pakistan, pays instable et coutumier des coups d’Etat s’il en est, est à méditer. Le rôle des partis politiques qui transcendent les différences ethniques et régionales y est fondamental. Le débat politique national s’articule autour de programmes politiques qui autorisent la confrontation d’idées et la participation d’une société civile diverse tout en contenant les violences aux seuls acteurs extrémistes.
1.1 – UN SECOND TOUR DANS LA TEMPETE… DE NEIGE
La décision d’organiser un second tour dès le 7 novembre est inopportune. Elle a été arrachée au Président Karzai par John Kerry, Président de la commission des affaires étrangères au Sénat américain avec le soutien de certains pays européens – l’Angleterre, la France et l’Allemagne essentiellement. Il s’agit d’un compromis bancal négocié dans l’urgence, avec une vision à court terme (afin de rassurer les opinions publiques occidentales) et qui risque de s’avérer particulièrement nocive. Il ne permettra pas l’émergence d’une Présidence crédible et légitime en Afghanistan. Les déclarations de certains leaders occidentaux « félicitant Hamid Karzai d’avoir pris la décision d’organiser un second tour » et qualifiant cette décision de « pas vers la démocratie » alors qu‘il est directement responsable de la fraude, sont surprenantes. La décision d’organiser un second tour ne lui incombe en effet pas, mais découle de la Constitution.
Plus inquiétant encore, le 7 novembre, la plupart des régions montagneuses d’Afghanistan (soit environ 40% du pays) seront sous la neige et très difficiles d’accès. Il sera difficile, dans ces conditions, de livrer le matériel électoral dans ces zones et, pour les électeurs de ces régions, de voter. Tour de passe-passe permettant d’escamoter par le miracle de la météo les zones à problèmes ? Le Président Karzai et l’ONU cherchent aujourd’hui à sauver la face par tous les moyens. Cela résulterait, selon certaines sources afghanes et internationales, d’une pression sur le challenger de Karzai, le Dr. Abdullah, afin qu’il se retire contre la promesse d’une Loja Jirga après les élections législatives de l’année prochaine.
Il est extrêmement probable que les fraudes du premier tour se reproduiront, certes à moindre échelle, si le second a lieu de 7 novembre, car le système mis place par la Commission Électorale Indépendante perdurera. La contestation en découlant sera au moins aussi forte qu’au premier tour dans un contexte sécuritaire de plus en plus difficile, qui au surplus n’autorise pas une observation électorale internationale dans de bonnes conditions : 85% des fraudes sont concentrées dans la ceinture tribale Pachtoune, en territoire taliban.
Restaurer la crédibilité du processus électoral pour le second tour signifie rayer le carte près de 800 bureaux de vote fantômes qui ont été mis en place par la Commission Electorale Indépendante ; démettre de leur fonction non seulement les président des bureaux de vote qui ont procédé au bourrage des urnes mais également les coordinateurs de districts (l’annonce du limogeage de 200 coordinateurs de districts n’est pas suffisant), les président provinciaux et régionaux ayant dirigé et organisé la fraude ; et enfin recruter et former de nouveaux coordinateurs. Dans l’idéal, les commissaires actuels de la Commission Electorale Indépendante devraient être également démis de leurs fonctions, de nouveaux commissaires nommés par le Président sortant et approuvés par le Parlement. Il s’agit également de garantir des conditions de sécurité au second tour qui permettent aux observateurs internationaux de faire leur travail correctement, ce qui ne fut pas le cas dans plus de 40% du pays lors du premier tour. Il est illusoire de prétendre accomplir cela en quelques jours.
Certes, la Constitution dispose que le second tour d’une élection présidentielle doit avoir lieu au plus tard dans les 30 jours suivant la proclamation officielle des résultats du premier. Mais l’article 160 prévoit également que toutes les parties doivent faire tous les efforts possibles pour que les élections présidentielles soient tenues simultanément aux élections législatives. Il existe donc une possibilité réelle de rétablir le calendrier électoral en toute légalité en retardant le second tour pour le tenir conjointement aux élections législatives de 2010. Cela laisserait de surcroît le temps de s’assurer que le système qui est l’origine des fraudes massives du premier tour a été éradiqué.
En attendant Mai 2010, date des élections législatives, un accord de partage du pouvoir transitoire entre les deux candidats du second tour sous le contrôle permanent du parlement pourrait être trouvé, accord qui évitera à la fois la paralysie des autorités afghanes et une surenchère entre les partisans des deux candidats.
Une fois le président et l’assemblée nationale élus de façon crédible, la communauté Internationale pourrait alors inciter les autorités afghane à convoquer une Loja Jirga afin (1) de tirer les leçons sur les facteurs qui ont conduit à l’impasse politique du premier tour des présidentielles et (2) de remédier aux graves lacunes de la Constitution actuelle et (3) de mener une réflexion sur le régime le meilleur régime pour le pays, présidentiel ou parlementaire.
2 – LA REMISE A PLAT DE LA STRATEGIE D’AIDE AU DEVELOPPEMENT ET LA RESTRUCTURATION DE SA MISE ŒUVRE EST IMPERATIVE.
Elle doit être couplée à un programme de décentralisation politique et administrative ainsi qu’à la conception d’une politique agricole cohérente qui propose une alternative à la culture du pavot
Dès août 2008 Terra Nova exposait les graves dysfonctionnements du système d’aide à la reconstruction et au développement en Afghanistan, soulignait la responsabilité des autorités afghanes dans le faible impact de l’aide internationale, mettait en exergue la corruption endémique de ce même gouvernement et des administrations afghanes, tout en insistant sur les conséquences potentiellement graves que pouvaient avoir la combinaison de ces trois facteurs sur le processus de stabilisation du pays.
L’incapacité de l’OTAN à développer une stratégie d’intervention militaire cohérente, notamment en matière de contre-insurrection et de désarmement des groupes armés non-officiels est la preuve qu’elle reste une organisation à vocation régionale, peu armée doctrinairement pour des interventions extérieures de cette ampleur. Le concept de PRT (Provincial Reconstruction Team) par lequel les forces des pays membres de l’OTAN conduisent des actions de développement a toutefois largement contribué au changement d’attitude généralisé des populations envers les forces de l’OTAN.
Cette note insistait sur les points suivants :
- la nécessité d’une reprise en main par la communauté internationale de la gestion des fonds d’aide à la reconstruction et au développement afin d’en assurer l’impact et la visibilité auprès de la population et d’éradiquer la corruption endémique du gouvernement et de l’administration afghane qui gère actuellement ces fonds ;
- la mise en place d’une politique agricole cohérente de culture de substitution du pavot avec une batterie de mesures qui permettraient aux paysans afghans de maintenir un revenu acceptable ;
- un programme de décentralisation progressive renforçant l’influence locale sur les politiques et besoins locaux tout en mettant en place des mécanismes de gouvernance efficace pour contrebalancer le centralisme irrationnel de l’Etat afghan et la mainmise de Kaboul sur toutes les ressources publiques. Ce programme de décentralisation aurait pour objectif principal de réduire les tensions traditionnelles entre la périphérie et Kaboul, et par là même réduire la probabilité de la propagation de l’insurrection ;
- Le renforcement de la société civile et le soutient à l’émergence de partis politiques nationaux débattant de programmes lors des campagnes électorales – et l’engagement d’influencer la présidence Afghane à soutenir ce mouvement au lieu de le miner comme c’est encore le cas aujourd’hui.
Ces recommandations sont toujours, malheureusement, d’actualité.
Les conséquences inquiétantes mises en lumière dans la note d’août 2008 sont aujourd’hui réalisées :
- La population afghane considère l’intervention tant militaire que civile comme une occupation, et l’amalgame qui est fait entre les organisations humanitaires internationales et l’ISAF rend la mise en œuvre de l’aide internationale de plus en plus problématique, non seulement pour des raisons de sécurité, mais également du fait du désabusement des populations qui ne croient plus au désintéressement des humanitaires. La subordination accrue des objectifs civils aux objectifs militaires dans le cadre des tactiques de contre-insurrection de l’OTAN ainsi que leur coordination de plus en plus rapprochée depuis l’arrivée de Kai Eide à la tête de l’UNAMA a induit une « otanisation », non seulement du système des Nations Unies en Afghanistan – fait grave en soi car en rupture totale avec le principe d’impartialité de l’ONU – mais également son extension à tous les acteurs internationaux. Il en résulte une perte de légitimité de l’aide internationale au développement, au point que les Taliban menacent de représailles les populations qui utilisent des infrastructures financées par ce biais (routes, puits, école, bâtiments administratifs etc.) ou qui participent à des programmes de développement basés sur la bonne gouvernance, tels que le Programme de Solidarité Nationale ;
- La corruption mine toujours autant l’efficacité de l’aide internationale et constitue un détournement de ressources financières inacceptable ;
- La réforme de l’administration afghane n’a fait aucun progrès, malgré l’adoption d’une politique de gouvernance sub-nationale irréaliste et bâclée. L’immense majorité de la population afghane n’a toujours pas accès à des services publics de base, Kabul contrôle toujours toutes les politiques et décide de tous les budgets. Cela vient nourrir le mécontentement dans les provinces, assoit la légitimité des insurgés et renforce les chefs de guerre locaux qui agissent depuis près de 20 ans comme des supplétifs aux carences de l’administration afghane en finançant des services de bases.
3 – VERS UN DIALOGUE AVEC LES TALIBAN MODERES ET UNE REVISION DES MODALITES D’INTERVENTION CIVILO-MILITAIRES DE L’OTAN EN AFGHANISTAN
Un travail de fond a été commencé par l’administration Obama dès son installation. Une revue de la stratégie en Afghanistan a, dès l’automne 2008, mis l’accent sur la transition nécessaire d’une stratégie d’occupation et d’annihilation des Taliban vers une stratégie plus réaliste de stabilisation basée sur un modus operandi et des tactiques contre-insurrectionnelles plus respectueuses des populations locales (pas de recours systématique aux frappes aériennes). L’arrivée du Général McCrystal à la tête des forces de l’OTAN a accéléré ce mouvement. Pour mettre en œuvre ses recommandations, il demande plus de troupes mais également un accroissement de la contribution des pays membres de l’OTAN.
3.1 - DIALOGUER AVEC LES TALIBAN ?
Le dialogue politique avec les factions Taliban réputées modérées n’est plus une question en suspens mais une nécessité. Reste à savoir avec qui, quand et sous quelles conditions ce dialogue sera engagé.
Contrairement à ce que les médias occidentaux présentent, les Taliban ne constituent pas une organisation politico-militaire structurée comme l’est le Hamas en Palestine ou le Hezbollah au Liban. Les Taliban forment une nébuleuse protéiforme de multiples groupes locaux, souvent liés au trafic d’opium, au sein de laquelle des alliances se nouent et se dénouent au gré d’intérêts personnels, tribaux, économiques et politiques, la plupart du temps obscurs pour l’observateur occidental. La région d’origine du mouvement taliban qui était au pouvoir avant 2001 en Afghanistan était le Sud du pays, et leur capitale Kandahar.
Pour faire progresser la situation à l’avantage des Afghans, les éléments modérés de cette mouvance (qui peut être qualifiée de Pachtoune ultraconservatrice) pourraient constituer des interlocuteurs constructifs et d’éventuels participants au débat politique afghan à condition qu’ils respectent pleinement les principes démocratiques, la Constitution afghane, et qu’ils acceptent d’être désarmés. Il existe une convergence, certes minime mais réelle, entre la communauté internationale et les Taliban modérés, notamment autour de la volonté, induit par des nécessités politique et tactique pressantes, de protéger les populations civiles des combats (des instructions avaient été données en ce sens en juillet dernier, ordonnant aux insurgés de minimiser les « dommages collatéraux »). Est-ce une bonne base pour amorcer des négociations ? Cette piste vaut la peine d’être explorée, même si il est vrai qu’il vaut mieux négocier en position de force. C’est par ailleurs ce qui motive l’offensive de l’OTAN lancée en juillet dernier dans tout le Sud du Pays.
Il n’en est pas de même de l’autre mouvance Taliban majeure, celle du réseau Haqqani, qui opère dans le Sud-est du pays. Le réseau haqqani entretient des relations suivies avec les Taliban pakistanais- le tristement fameux village de Kot Kai, lieu de naissance du leader taliban pakistanais Hakimullah Mehsud tué il y a 3 mois par une frappe américaine et enjeu de violents combats entre l’armée Pakistanaise et les Taliban, est à 3 jours de marche de Gardez, la plus grande ville de la région Sud Est et chef lieu de la province de Paktya. Le réseau haqqani entretient aussi des liens étroits avec Al Qaeda et abrite des combattant étrangers (tchétchènes, somali, arabes, pakistanais, uzbeks etc.). 75% des districts des 4 provinces - Paktya, Paktika, Khost et Ghazni – qui constituent la région Sud-est sont considérés comme n’étant plus sous le contrôle ni de l’Etat Afghan, ni des forces de l’ISAF. Les Taliban de cette région lancent des opérations d’infiltration en profondeur vers Kaboul (la plaine du Logar, située entre Kaboul et la province de Paktya est aujourd’hui quasiment sous leur contrôle), vers le nord du pays (province de Kunduz) et même en dehors des frontières Afghanes, puisqu’une tentative d’infiltration au Tadjikistan à partir de Kunduz a été rapportée.
Cette mouvance est un danger réel pour la stabilité de l’ensemble de la région, car elle puise sa force dans la frontière complètement perméable avec le Sud Waziristân pakistanais dans la Province de Khost.
Engager le dialogue avec le réseau Haqqani et ses affiliés n’est pas une option réaliste. Cette mouvance devra être combattue, ne serait-ce que pour soutenir l’effort du Pakistan. Il sera d’autant plus facile de faire si un accord intervient avec la mouvance taliban dite « modérée » car il y a de place, dans le débat politique afghan, pour un parti pachtoune conservateur.
3.2 REVOIR LES MODALITES D'INTERVENTION DE L'OTAN
L’incapacité de l’OTAN à développer une stratégie d’intervention militaire cohérente, notamment en matière de contre-insurrection et de désarmement des groupes armés non-officiels est la preuve qu’elle reste une organisation à vocation régionale, peu armée doctrinairement pour des interventions extérieures de cette ampleur. Le concept de PRT (Provincial Reconstruction Team) par lequel les forces des pays membres de l’OTAN conduisent des actions de développement a largement contribué au changement d’attitude généralisé des populations envers les forces de l’OTAN.f
_________________________________________________________________________
La note de Terra Nova parue en juillet 2008 se concluait comme en ces termes :
« Affirmer que la reconstruction de l’Afghanistan ne se fera pas sans les Afghans est tautologique. C’est pourquoi la communauté internationale et les bailleurs de fonds doivent faire passer un message clair et ferme au Président Karzai et à son gouvernement. La République Islamique d’Afghanistan est un Etat souverain. Dans la mesure de leurs capacités actuelles, il appartient aux Afghans d’avoir la volonté d’assurer les conditions de la reconstruction et du développement de leur pays en acceptant de nourrir le débat politique national et d’assurer réellement la fourniture de services publics de base à tous. »
Il est inquiétant de constater que, un après, cette conclusion reste d’actualité et qu’il faille en plus recommander une révision constitutionnelle profonde, afin que la République Islamique d’Afghanistan puisse garantir à ses citoyens les conditions d’exercice des droits que leur confère leur citoyenneté. Il est fort probable que la fraude massive constatée au premier tour se reproduira au second : le renvoi de 200 coordinateurs de districts de la Commission Electorale Indépendante n’est que cosmétique. Le soutien de la communauté internationale à la tenue du deuxième tour le 7 novembre la place en porte à faux total avec la politique d’afghanisation de la lutte contre l’insurrection. Comment un pouvoir politique non légitime et peu crédible, issu d’élections truquées, pourrait-il asseoir sa légitimité auprès d’une partie de la population qui a repris les armes contre lui depuis plus de trois ans ?
L’incohérence de la position de la communauté Internationale, si elle s’explique essentiellement par des considérations de politique intérieure alors que les pertes militaires de l’OTAN augmentent toujours, hypothèque l’avenir à très court terme. Serait-ce le signe d’un retrait d’Afghanistan que personne n’ose aujourd’hui annoncer ?
La communauté internationale dispose désormais de peu de temps pour inverser la tendance actuelle, qui pourrait mener à très brève échéance à la prise du pouvoir par les éléments les plus extrémistes, au détriment de la population afghane qui a démontré ses aspirations démocratiques. L’instauration d’un gouvernement légitime, respectueux des plus élémentaires notions démocratiques et prêt à se lancer dans un processus de révision constitutionnelle est désormais une urgence.