Comment reconquérir les classes populaires ?

Manifestation.jpgLe dernier rapport de Terra Nova sur la sociologie électorale a suscité une vive polémique : nous proposerions à la gauche d’abandonner les classes populaires. Rien n’est plus faux. Le rapport donne au contraire les clés pour les reconquérir.

 

Le rapport pose certes le diagnostic d’une désaffection, partielle, des classes populaires. En 1981, les classes populaires, unifiées autour du monde ouvrier (37 % de la population active), soutiennent massivement la gauche : 72 % des ouvriers portent François Mitterrand à la présidence de la République. Depuis cette date, les ouvriers votent de moins en moins à gauche. L’érosion est continue, elle prend des allures d’hémorragie électorale ces dernières années. Au premier tour de l’élection présidentielle, le différentiel de vote au profit de la gauche entre les ouvriers et la moyenne de l’électorat passe de +15 points en 1981 à zéro en 2002 : il n’y a plus de spécificité du vote ouvrier. Pire, le candidat Lionel Jospin n’a rassemblé en 2002 que 13 % des suffrages ouvriers : les ouvriers ont moins voté socialiste que l’ensemble des Français (16 %). Au second tour de la présidentielle, le vote ouvrier passe de 72 % en 1981 à 50 % en 2007. Pour la première fois de l’histoire contemporaine, les ouvriers, qui ne votaient déjà plus à gauche au premier tour, ne votent plus à gauche au second.

 

Cette désaffection est un mouvement structurel profond, de long terme, largement indépendant du leadership politique. Elle n’est pas propre à la France : elle se vérifie dans tous les pays occidentaux, quelles que soient les stratégies politiques, variées, mises en places. Ce diagnostic, même les professeurs de vertu politique et les apôtres du politiquement correct le reconnaissent. Ils en appellent rituellement à reconquérir les classes populaires. Comment ? Ils ne le disent pas.

 

La stratégie de reconquête de Terra Nova repose sur l’analyse de la fragmentation des classes populaires d’aujourd’hui.

 

Il y a d’abord les classes populaires déclassées. Elles n’existaient pas sous les Trente Glorieuses. Dans la société du plein emploi d’hier, les classes populaires étaient toutes au travail. Dans la société de crise d’aujourd’hui, une nouvelle population s’est constituée : les outsiders sortis du marché du travail, victimes du précariat, du chômage, de l’exclusion. On y trouve les habitants des quartiers populaires, les minorités, les jeunes peu qualifiés, les femmes en situation précaire – avec la jeune mère célibataire comme figure moderne de la pauvreté. Ouvriers au chômage, jeunes en galère de petits boulots en CDD, employées à temps partiel subi, blackset beursdiscriminés à l’embauche : ils sont les visages des nouvelles classes populaires. Et ils votent massivement à gauche : 80 % pour les quartiers populaires, 70 % pour les jeunes, 60 % pour les femmes. Ils sont au cœur du nouveau socle électoral de la gauche.

 

Problème : ils votent pas intermittence. Ils peuvent voter massivement si on les mobilise. Ils sont aujourd’hui violentés, en butte à la vindicte populiste du FN et de l’UMP radicalisée : stigmatisés socialement comme des « assistés », et agressés dans leur identité culturelle – les « jeunes » fainéants, la « racaille » de banlieue, les Français de l’immigration rejetés comme des étrangers sur leur propre sol. Si elle veut faire le plein dans son nouveau cœur électoral – et c’est une condition vitale pour éviter un nouveau 21 avril – la gauche doit les défendre. Il n’y a rien de plus juste : il s’agit des Français les plus modestes, en situation la plus difficile. Pour cela, la gauche ne doit pas reculer face aux coups de boutoir populistes, elle ne doit pas renier ses valeurs, ni son héritage (le RMI, la CMU, la lutte contre le racisme), mais au contraire les affirmer : la solidarité sociale, l’humanisme.

 

Il y a ensuite les classes populaires intégrées. Elles ont en commun d’être en emploi stable, en CDI. Mais elles sont beaucoup plus diverses qu’hier. La grande mutation, c’est le basculement vers les employés : ils sont désormais largement majoritaires dans l’électorat populaire (30 % de la population active, contre 23 % pour les ouvriers). Il s’agit le plus souvent de femmes (77 % des employés), aux conditions de travail dégradées en l’absence de couverture syndicale forte, jonglant avec des situations personnelles parfois difficiles (célibataires avec enfants à charge).

 

Ces populations sont un angle mort du discours politique de gauche, ouvriériste, dont l’imaginaire est associé au travailleur homme à l’usine. La gauche doit tout simplement s’adresser à elles et leur donner des perspectives : amélioration des conditions de travail, extension de la présence syndicale, meilleure articulation de la vie familiale et professionnelle (service public de la petite enfance), prestations sociales spécifiques (pour les mères célibataires)…

 

Restent les ouvriers. Eux mêmes ont beaucoup changé. Les ouvriers de l’industrie ont connu un déclin vertigineux : ils ne représentent plus que 13 % de la population active. Il y a désormais presqu’autant d’ouvriers dans le secteur tertiaire (10 %) : chauffeurs, magasiniers, manutentionnaires. Ces ouvriers des services, qui travaillent dans l’isolement, ne bénéficient plus de l’identité ouvrière : le collectif de travail de l’usine, la tradition syndicale, la fierté du métier. Travaillés par la crise, tous ont peur du déclassement. Une partie est tentée par le repli identitaire et se laisse séduire par les sirènes du Front national. Ce n’est pas un scoop : la montée en puissance du FN a été nourrie par l’effondrement du parti communiste.

 

Comment les récupérer ? Certains sont prêts à remiser leurs valeurs, à « trianguler » comme on dit dans le jargon électoral, pour aller chercher cet électorat qui a fui vers le FN : durcissement du langage sur l’immigration, défense intransigeante de la laïcité face à l’islam, reprise du discours anti-assistanat… C’est une impasse : le FN fera toujours mieux sur ce terrain, et ils perdront l’électorat populaire déclassé. Une impasse dangereuse : au bout du chemin, il y a le social-populisme.

 

La solution est à trouver sur le terrain économique. La gauche au pouvoir n’a pas tenu ses promesses de vie meilleure, elle n’a pas répondu à leurs aspirations. La clé électorale, c’est la sortie de la crise économique, le retour de la croissance, la réindustrialisation du pays. C’est la « gauche du pouvoir d’achat » qui pourra les convaincre.

 

Cesser de reculer, lutter pied à pied contre le populisme, affirmer ses valeurs : tel est le vrai enseignement du rapport de Terra Nova. La gauche ne doit pas basculer du surmoi marxiste au surplomb lepéniste. La gauche ne gagnera pas si elle se renie. Elle gagnera si elle est la gauche.

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