L'accord avec le Vatican: une attaque contre l'université et la laïcité

L'accord du 18 décembre 2008 entre la France et le Saint-Siège, qui est entré en vigueur le16 avril 2009, stipule que "la France s'engage à reconnaître désormais la valeur des titres et diplômes, canoniques (théologie, philosophie, droit canonique) ou profanes, délivrés par «les établissement d'enseignement supérieur catholiques reconnus par le Saint-Siège »". Présenté comme une conséquence du processus de Bologne, cet accord marque en fait une rupture dangereuse avec les usages et les principes républicains.
L'accord du 18 décembre 2008 entre la France et le Saint-Siège, qui est entré en vigueur le16 avril 2009, stipule que "la France s'engage à reconnaître désormais la valeur des titres et diplômes, canoniques (théologie, philosophie, droit canonique) ou profanes, délivrés par «les établissement d'enseignement supérieur catholiques reconnus par le Saint-Siège »". Présenté comme une conséquence du processus de Bologne, cet accord marque en fait une rupture dangereuse avec les usages et les principes républicains.

 

 

 

En mettant fin au monopole de l'Université dans la reconnaissance des diplômes et des grades de l'enseignement supérieur, l'accord du 18 décembre 2008 entre la France et le Saint Siège marque une rupture dangereuse avec les usages et les principes républicains.

 

Présenté par les signataires comme une conséquence du processus de Bologne qui instaure un espace européen d'enseignement supérieur, cet accord est une remise en cause de la légitimité académique et institutionnelle de l'université. Il compromet l'enseignement supérieur catholique dans son identité et représente un recul des libertés d'enseignement et de recherche.

 

Enfin, il s'inscrit dans le contexte de l'ambigüité persistante de Nicolas Sarkozy vis à vis de la laïcité. En acceptant l'ingérence d'une institution d'Eglise dans les affaires éducatives, le Président laisse se produire un précédent fâcheux qui, en plus de la laïcité, sape l'idée même de « gallicanisme ». Modèle original et riche, l'université catholique française voit sa spécificité et son indépendance limitées au moment où l'Eglise, traversée de vives tensions, peine à définir son rôle dans les sociétés postmodernes.

 

Il reste au Conseil d'Etat, saisi de plusieurs recours contentieux contre le décret de publication de l'accord, à apprécier s'il n'était pas juridiquement nécessaire de passer par la loi, ce qui aurait en outre permis à la représentation nationale de se saisir de ce débat essentiel. Politiquement, le mal est d'ores et déjà fait.



L'accord du 18 décembre 2008 entre la France et le Saint-Siège sur la reconnaissance des grades et des diplômes dans l'enseignement supérieur est entré en vigueur le 16 avril 2009 , l. Selon le communiqué publié par le Quai d'Orsay, « cet accord a pour objet de reconnaître la valeur des grades et des diplômes canoniques (théologies, philosophie, droit canonique) ou profanes (toutes les autres disciplines) délivrés par les établissements d'enseignement supérieur catholiques reconnus par le Saint-Siège et de faciliter les différents cursus universitaires ».

 

Il marque un changement profond pour l'enseignement supérieur français. En revenant sur une situation établie depuis 1880 et sur la relation existant entre universités publiques et établissements d'enseignements supérieurs confessionnels, qui accorde aux premiers une primauté de fait et le droit de contrôle sur la pertinence et la qualité académique des diplômes préparés par les seconds, il constitue une double atteinte aux principes fondamentaux de la République Française : la souveraineté nationale vis à vis d'un Etat étranger et la laïcité de nos institutions.

 

Pour la première fois, des établissements d'enseignement supérieur et de recherche français, dispensant un enseignement de haut niveau, ne seront plus intégralement membres de la communauté éducative nationale. L'enseignement supérieur catholique, qui est une réalité mondiale, plurielle et hétérogène (1) voit, en France, son identité remise en cause ; surtout, ce texte bouleverse des équilibres (difficilement) établis, mettant un peu plus à mal l'enseignement supérieur français et confirmant l'ambiguïté du gouvernement français sur les questions de laïcité (2).

 

1 - L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR CATHOLIQUE, DANS LE MONDE ET EN FRANCE

1.1 - L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR CATHOLIQUE DANS LE MONDE

 

L'Eglise catholique revendique « le droit d'ériger et de diriger des universités qui contribuent à une plus haute culture humaine, à une promotion plus complète de la pensée humaine ainsi qu'à l'accomplissement de sa propre fonction d'enseignement » (Constitution Apostolique Bonus Pastor, art. 58, Jean-Paul II, 1988) .

 

L'enseignement supérieur catholique (ou d'inspiration chrétienne) représente dans le monde plusieurs milliers d'institutions et plusieurs millions d'étudiants. Sur cet ensemble, près de 2000 sont liés au Saint-Siège, dont moins de 20 en France. A la curie romaine, gouvernement de l'Eglise, seule la Congrégation pour L'Education catholique (équivalent du ministère de l'éducation du Saint-Siège) est compétente dans le domaine des universités et des études supérieures. Ce dicastère (institution de l'Eglise catholique) est garant de l'autorité de l'Eglise et de son action en matière éducative et notamment, pour ce qui nous intéresse, dans les domaines de l'éducation supérieure catholique.

 

- La législation canonique et les documents du concile Vatican II établissent très clairement une distinction entre les universités et facultés ecclésiastiques et les facultés et universités catholiques.

 

Les relations entre les premières et la Congrégation pour l'Education Catholique (Saint-Siège) sont régies par la Constitution Apostolique Sapientiae Cristiana. Cette constitution dispose notamment que les universités et facultés ecclésiastiques ne peuvent être constituées que si elles ont été créées par l'autorité du Saint-Siège, leurs statuts et les études qu'elles proposent doivent être approuvés par la CEC qui a un droit de regard sur la nomination du Président (ou Recteur). Par ailleurs, la promotion ou la nomination des professeurs est également soumise à la CEC qui doit conférer un nihil obstat .

 

En ce qui concerne les Universités et Facultés catholiques, leurs relations avec le Saint-Siège sont régies par la Constitution Apostolique Ex Corde Ecclesiae. Cette dernière prévoit qu'une université catholique peut être érigée et approuvée par la CEC ou par une Conférence épiscopale, par une autre assemblée de la hiérarchie catholique, par un évêque diocésain, etc. (ECE, art. 3). Ses statuts sont approuvés par l'autorité compétente. A priori, les relations du Saint-Siège avec les universités catholiques sont plus souples qu'avec les universités ecclésiastiques. Toutefois, il convient de mettre en valeur le tout premier article de cette Constitution qui confirme le « droit du Saint-Siège d'intervenir au sujet de chaque université catholique lorsque cela est rendu nécessaire » et qui insiste sur l'obligation de toute université catholique de « maintenir la communion avec l'Eglise universelle et le Saint-Siège ». Cette Constitution qui spécifie à la fois la forme et le sens de l'université catholique constitue pour le Saint-Siège un instrument de contrôle sur l'université. Si Ex Corde Ecclesiae définit l'autonomie universitaire et incite les universités catholiques à s'engager librement dans les sociétés où elles œuvrent, elle délimite implicitement les libertés académiques en octroyant au Saint-Siège un pouvoir d'intervention dont il juge seul de l'opportunité. Cette ingérence du Saint-Siège a été cause de heurts et d'incompréhension avec quelques universités catholiques européennes, dont la prestigieuse université de Louvain en Belgique .

 

La réalité universitaire catholique est particulièrement méconnue en France, sans doute à cause d'une carence relative en culture religieuse mais aussi, et il faut bien l'admettre, de notre système universitaire qui a tardé à s'ouvrir au monde extérieur. La richesse et la qualité des universités catholiques est pourtant une réalité et certains noms suffisent à eux seuls à évoquer rigueur intellectuelle, qualité et prestige. Georgetown University (Etats-Unis), Louvain (Belgique), Sophia (Japon) sont quelques exemples d'universités catholiques de renommée internationale. La présence d'universités catholiques sur tous les continents et dans quasiment toutes les cultures (dont celles où les chrétiens sont extrêmement minoritaires) contribue également à matérialiser la présence de l'Eglise dans le milieu des savoirs académiques, de la recherche scientifique, de la formation des adultes et de leur professionnalisation, notamment celle des élites. En effet, l'université catholique est prestigieuse et si c'est une institution privée souvent réservée à une élite sociale et culturelle, elle est également ouverte aux moins favorisés ou aux plus pauvres (c'est notamment le cas en Afrique ou en Asie). Elle est incontestablement une institution d'Eglise et est considérée comme telle par le Saint-Siège.

 

1.2 - L'UNIVERSITE CATHOLIQUE EN FRANCE

 

Un peu moins de 20 institutions d'enseignement supérieur catholique sont présentes en France et reconnues par le Saint-Siège. Leurs relations avec la Congrégation pour l'Education Catholique sont pour les unes régies par la Constitution Apostolique Sapientiae Cristiana et pour les autres par Ex Corde Ecclesiae.

 

Nous ne nous intéresserons pas aux premières qui, au moins jusqu'à aujourd'hui, ne délivrent que des diplômes ecclésiastiques.

 

Les secondes, au nombre de cinq, sont des instituts catholiques (ces institutions ne peuvent porter officiellement le nom d'université) qui délivrent des diplômes ecclésiastiques mais aussi, et surtout, des diplômes profanes. Ces cinq universités sont l'Université Catholique de l'Ouest, l'Université Catholique de Lille, l'Université Catholique de Lyon, l'Institut Catholique de Paris et l'Institut Catholique de Toulouse. Elles offrent des formations en sciences humaines et sociales, ingénierie, langues, médecine et ont chacune plus de 125 ans d'existence. Elles comptent aujourd'hui environ 60 000 étudiants et sont regroupées au sein de l'UDESCA (Union des Etablissements d'Enseignement Supérieur Catholiques) qui est actuellement présidée par le Recteur de l'Université Catholique de Lyon, le Père Michel Quesnel.

 

Pour voir un diplôme reconnu sanctionner son enseignement, un institut catholique a deux solutions : établir un accord d'affiliation avec un établissement public qui garantira le niveau du diplôme ou demander au recteur d'académie de convoquer un jury d'experts pour présider aux examens. Jusqu'à présent la qualité des formations dispensées par les établissements catholiques était donc une réalité.

 

La création des universités catholiques en France est intervenue dans un contexte très particulier, celui de l'anticléricalisme mais aussi de l'antipositivisme. Cet antipositivisme trouve son pendant aujourd'hui dans l'antirelativisme de Benoît XVI, la peur du progrès, social alliée à la peur de la science inaugure incontestablement de nouveaux rapports entre l'Eglise, ses universités et les sociétés. En 1876, le Père Didon écrivait dans l'enseignement supérieur et les universités catholiques : « ce n'est pas assez de posséder des maîtres comme ceux de l'Etat. Ce qu'ils nous faut, ce sont des maîtres comme nous les entendons et des universités de notre style ». En février 2007, Benoît XVI, qui recevait en audience les participants à un congrès organisé par l'université pontificale du Latran, déclarait dans son adresse que « le vrai progrès » humain est celui « de la conscience morale », et sans celui-là, les autres progrès « ne sont pas de vrais progrès ». Benoît XVI affirmait notamment que « le respect de la loi naturelle » constitue un remède au « relativisme éthique » dont la vie, la famille et la société sont victimes.

 

Antipositiviste en 1875, l'université catholique française a évolué avec son temps et dans la société pour en devenir un acteur éducatif de premier plan si l'on considère ses extensions nombreuses avec la création de grandes écoles dont certaines jouissent d'une renommée internationale telle que l'ESSEC (dépendant de l'Institut Catholique de Paris) par exemple. Paradoxalement, cet acteur de premier plan demeure fragile car son insertion dans le paysage de l'enseignement supérieur français n'est pas défini légalement à la différence des institutions de l'enseignement catholique du premier et second degré qui peuvent être associées à l'enseignement public.

 

Cette fragilité a des conséquences sur le financement de ces universités et notamment sur la participation financière de l'Etat ; sur la forme juridique de ces universités (association loi 1901 peu adaptée au monde académique et scientifique) et enfin sur la reconnaissance des diplômes.

 

L'accord du 18 décembre 2008 n'apporte aucune solution concrète et peut au contraire, y compris car il n'a été précédé d'aucune consultation, réveiller de vieilles querelles qui n'ont plus lieu d'être aujourd'hui. Le Recteur Michel Quesnel, interrogé au lendemain de sa signature, disait en substance qu'il allait sans doute dans le bon sens mais qu'il n'en connaissait ni le contenu ni la portée. Comment un tel accord a-t-il été rendu possible ? Quels en sont les protagonistes et à quelles fins ? En mettant en pratique sous tutelle du Saint-Siège des institutions françaises d'enseignement supérieur qui participent à l'intérêt général, la France vient d'abandonner une liberté. La pérennisation des universités catholiques françaises passait par un contrat d'organisation entre ces institutions et l'Etat, seul capable de garantir la liberté académique, la rigueur scientifique, le dialogue et une stabilité institutionnelle. Comment cet accord va-t-il être accueilli par les partenaires des universités catholiques ? Quelles valeurs vont posséder ces diplômes si les partenariats avec les grandes universités d'Etat n'ont plus cours ?

 

2 - L'ACCORD DU 18 DECEMBRE 2008 : UNE RUPTURE EVITABLE AVEC LES PRINCIPES REPUBLICAINS QUI MENACE L'ENSEMBLE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR FRANÇAIS

2.1 - UN ACCORD INUTILE ET EN RUPTURE AVEC LES USAGES REPUBLICAINS

 

- Cet accord est présenté par les signataires comme une conséquence de la Convention de Lisbonne du 11 avril 1997 et du processus de Bologne par lequel 29 pays européens, dont la France et le Saint-Siège, se sont engagés à établir d'ici 2010 un espace européen d'enseignement supérieur.

 

Depuis 1999, ce processus vise à l'adoption d'un système de diplômes lisibles et comparables pour favoriser la mobilité des étudiants et des universitaires entre les pays signataires, l'intégration des citoyens européens sur le marché du travail et améliorer la compétitivité du système d'enseignement supérieur européen à l'échelon mondial. Il organise les cycles de l'enseignement supérieur, instaure un système européen d'obtention de crédits (Europen Credit Transfert System) et ainsi une approche européenne de l'éducation. En plus des dimensions universitaires, la dimension économique (avec les notions d'autonomie financière) est centrale dans la démarche qui doit doter l'Europe d'une puissance équivalente à celle des Etats-Unis en matière d'éducation supérieure.

 

Associé au processus depuis 2003, le Saint-Siège a, comme son statut d'observateur au Conseil de l'Europe lui en donne le droit, posé une réclamation visant à lui accorder la légitimité exclusive de la reconnaissance de la validité des diplômes canoniques et ecclésiastiques délivrés par les établissements d'enseignement supérieur catholiques.

 

En mettant en place une politique de reconnaissance des diplômes étrangers de l'enseignement supérieur, la France a, de fait, reconnu des diplômes délivrés par les universités catholiques étrangères (comme par exemple les diplômes des universités catholiques espagnoles ou italiennes) tranchant ainsi avec les usages en cours en France où les institutions catholiques d'enseignement supérieur doivent se soumettre à un certain nombre d'obligations afin de se voir reconnaître la validité des diplômes qui sanctionnent les enseignements qu'elles dispensent.

 

En outre, l'Etat ignore les diplômes émanant des facultés de théologie (droit canon, philosophie, eschatologie, etc) : « l'Etat chez lui, l'Eglise chez elle»

 

- En reconnaissant en 1875 la liberté de l'enseignement supérieur, la IIIème République avait permis la création d'instituts de formation et d'enseignement supérieur confessionnels et, par la même, le retour d' une certaine tradition intellectuelle chrétienne. En 1880, l'attribution des titres universitaires devenait une prérogative exclusive des universités publiques. Ce principe de collation des grades universitaires devait être réaffirmé en 1984 par le Conseil d'Etat qui déclare qu'il doit s'imposer y compris au législateur. De fait les établissements catholiques d'enseignement supérieur ne peuvent porter le nom d'université. Pour voir un diplôme sanctionner son enseignement, un institut catholique a deux solutions : établir un accord d'affiliation avec un établissement public qui garantira le niveau du diplôme ou demander au recteur d'académie de convoquer un jury d'experts pour présider aux examens. Jusqu'à présent la qualité des formations dispensées par les établissements catholiques était donc une réalité.

 

En ce sens, l'accord n'était pas nécessaire pour le fonctionnement quotidien du monde univer-sitaire et ne sera pas académiquement utile.

 

- Les principes qui régissaient la délivrance des diplômes de ces institutions religieuses se trouvent au contraire mis à mal par ce décret qui dépasse les objectifs du processus de Bologne. Trois points appellent une vigilance toute particulière.

 

1. Le premier est celui de l'autorité de tutelle légitime. Qui du ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche (absent de l'accord), du ministre des affaires étrangères ou de la nonciature apostolique (c'est à dire le Saint-Siège) sera l'autorité légitime qui exercera la tutelle sur les instituts catholiques d'enseignement supérieur ? La nature même du Saint -Siège pose ici problème : c'est en effet l'ensemble des institutions religieuses de l'Eglise catholique, représentée temporellement par l'Etat du Vatican . La Congrégation pour l'Education Catholique, organe compétent du Saint-Siège, sera chargée d'établir et de mettre régulièrement à jour « une liste des institutions et des diplômes concernés » : c'est donc à la fois une entité politico-religieuse et un Etat étranger qui deviennent l'autorité légitime des établissements catholiques d'enseignement supérieur et de leurs 60 000 étudiants en France. On est donc bien loin du simple contrôle de la doctrine des enseignements reçus par les quelques milliers d'étudiants en « sciences ecclésiastiques ».

 

2. Le deuxième point est l'atteinte à la laïcité. Cet accord ravive les interrogations soulevées par le discours du Latran sur la perception qu'a Nicolas Sarkozy de la laïcité et sur ses intentions en matière d'enseignement supérieur. Se posent donc des questions de fond sur la place particulière réservée à l'Eglise Catholique dans les relations entre les institutions religieuses, l'Etat et les autorités politiques en général. Quel droit de regard aura l'Etat français sur les enseignements dispensés et comment pourrait il juger de la qualité des enseignements religieux ? Ce texte ne crée-t-il pas une différence de traitement par rapport aux autres établissements confessionnels mais non catholiques (notamment protestants) ? Cette décision n'engage-t-elle pas l'Etat dans une série de reculs pour reconnaître peu à peu les établis-sements musulmans, hébraïques ou hindous ? Ainsi, ce concordat de pâle facture présente de grandes faiblesses pour décidemment aucun d'avantage.

 

3. Le troisième point est institutionnel. Techniquement, cet accord pose d'ores et déjà des problèmes majeurs. Ainsi qu'en est-il des conventions passées entre les établissements publics et catholiques ? Au delà de la liberté institutionnelle et académique, se pose la question de la liberté de la recherche dans des domaines sensibles d'un point de vue religieux (la bioéthique par exemple). Les indispensables garanties de liberté de recherche ne se trouvent elles pas limitées par le mode de désignation des établissements habilités par la Congrégation pour l'Education catholique ? Bien qu'invisible dans le décret, cette question se pose quand on connaît les tensions qui agitent en profondeur le monde de l'éducation supérieure catholique en France, mais aussi en Europe et dans le monde.

 

La complexité de la question interdit une réponse tranchée et parfaite, car si cet acte politique représente une réelle rupture dans les principes et le fonctionnement de notre République, la reconnaissance pleine et complète de la qualité de la formation dispensée par les établissements supérieurs catholiques est un enjeu important dans le contexte de mondialisation de l'enseignement supérieur.

 

Pour l'ensemble de ces raisons, il est extrêmement regrettable que le gouvernement n'ait pas choisi de faire ratifier cet accord international par le Parlement. Les recours actuellement pendants devant le Conseil d'Etat pourraient permettre de vérifier que ce texte, à la portée très large, n'entrait pas dans le champ d'application de l'article 53 de la Constitution, qui exige le passage devant le Parlement pour les textes qui « modifient des dispositions de nature législative ». Or, les principes fondamentaux de l'enseignement relèvent de la loi en vertu de l'article 34. Si le Conseil d'Etat en jugeait ainsi, c'est la légalité du décret et son entrée en vigueur qui seraient en cause.

 

2.2 - LE PRESIDENT, L'EGLISE ET LA LAÏCITE : DES AMBIGÜITES A LEVER

 

La situation de la France vis à vis de l'Eglise Catholique est unique. Marquée par la double empreinte de la laïcité et de l'influence millénaire de la religion Catholique, peu de pays entretiennent une relation aussi lourde d'ambiguïté avec le Siège de Saint-Pierre. Qu'un pape, « pasteur courroucé » , lui adresse ses réprimandes ou qu'un pape missionnaire s'adresse à sa jeunesse , et la France réagit. Elle entretient des rapports complexes, non pas avec son Eglise, mais avec Rome. Force est de constater que cette situation ne convient pas à Nicolas Sarkozy. Nous devons là nous arrêter un instant sur le « profil spirituel » du Président ; non pas que nous prétendions connaître ses élévations d'âme mais plutôt pour essayer de comprendre d'éventuelles motivations profondes.

 

Si on lui connaît quelques amitiés catholiques très marquées, nul ne peut penser que Nicolas Sarkozy est le candidat d'un culte. Il ne l'a d'ailleurs jamais affirmé ou laissé croire. Si cela relève de la vie privée, on ne lui connaît pas une pratique religieuse ou un engagement spirituel réel. Dans son profil ou dans son parcours, le Président Sarkozy s'est globalement tenu éloigné de l'assemblée des croyants (dans le sens où il n'a pas d'engagements pastoraux connus, qu'il ne vient pas d'une école de pensée d'inspiration chrétienne, etc.). Les discours et maintenant, comme nous l'avons vu, les actes, indiquent pourtant le contraire, alors qu'aucun Président avant lui dans la 5ème République n'avait osé s'attaquer aux équilibres établis.

 

Aussi, après le discours du Latran et celui des Bernardins (où les grands acteurs de l'enseignement catholique étaient fort peu représentés), le décret du 16 avril 2009 marquera profondément l'histoire de la relation France-Saint-Siège ; non pas en réaffirmant la force et la spécificité du gallicanisme mais bien en mettant, en un sens, genou à terre devant Rome. Mais à quelle Eglise Nicolas Sarkozy parle t-il ? De quelles institutions se veut-il l'ami bienveillant? Est-il si marqué par une pensée spirituelle, une doctrine exigeante qui lui impose de réduire la laïcité, « fruit monstrueux » de la révolution française et de la gauche triomphante du 19ème siècle ? Quel est l'intérêt de la France ?

 

2.3 - LE CHOIX DE LA PRIVATISATION DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR ?

 

Ce texte, par-delà ses spécificités, laisse planer le soupçon sur la volonté de Nicolas Sarkozy de privatiser l'enseignement supérieur, serpent de mer de la droite française . De fait, cet accord offre à l'Université Catholique, la possibilité de devenir une entité universitaire privée entièrement autonome vis-à-vis de l'Etat français en matière académique et financière. Mais il va plus loin en donnant la possibilité à des structures privées d'enseignement de s'établir et de s'étendre sur le territoire national en libre concurrence avec des universités publiques de moins en moins soutenues par l'Etat. Ainsi verra-t-on en France s'établir des universités gérées par l'Opus Dei ou les Légionnaires du Christ ? Le mal est fait, les universités publiques ayant des accords de reconnaissance avec ces instituts catholiques ne seront plus en mesure de contrôler le contenu des enseignements de structures devenues complètement privées et dépendant d'un Etat étranger.

 

Bien que largement ignorée, la liberté de l'enseignement supérieur catholique est déjà réelle. La tradition d'indépendance intellectuelle a permis aux instituts catholiques d'enseignement supérieur de se forger une identité et une compétence reconnue. Nul ne peut nier que les théories les plus progressistes en cours dans l'Eglise sont nées dans les sphères universitaires catholiques. Que se passera-t-il si les institutions du Saint-Siège se retrouvent « verrouillées » par les franges les plus réactionnaires de l'Eglise ? Quelles seraient les libertés d'enseignement, de recherche et de réflexion dans des domaines comme la bioéthique, le dialogue interculturel et interreligieux, mais aussi (et pourquoi pas) les sciences politiques ou la philosophie ? Cet accord ne serait il pas un appel d'air pour certaines mouvances idéologiques qui ne craindraient plus de s'investir dans l'enseignement supérieur (jusque là trop contrôlé par l'Etat) ?

 

Imaginons que demain un mouvement intégriste sur le retour ou une organisation spirituelle réactionnaire trouvait les moyens d'investir dans l'enseignement supérieur. Le scénario serait le suivant : des recteurs nommés et aux ordres, des professeurs révoqués, des programmes (plus que) dirigés. Nous ne parlons pas ici des diplômes théologiques... mais bien des diplômes profanes. La médecine contemporaine ne pourrait s'emparer totalement des immenses défis de la génétique, les sciences politiques ne pourraient plus penser les relations entre Etat et Religion, les réflexions sur le dialogue interculturel et interreligieux ne seraient plus soumises qu'aux bonnes volontés du Saint-Siège.

 

Cette pseudo liberté académique et culturelle, accolée à une politique de privatisation de l'enseignement supérieur, ne sera t'elle pas dans un futur proche le moyen d'infiltration de la Nation par des groupes qui représentent un danger concret pour les libertés publiques et individuelles alors que les Universités publiques seraient obligées de reconnaître leur diplômes ? C'est en tout cas la fin d'une certaine tradition intellectuelle chrétienne que l'on peut craindre avec la signature de cet accord. Une tradition qui, si elle est complexe, n'en a pas moins constitué une voie d'émancipation réelle au service des Hommes et des sociétés... dans toute leur diversité.

 

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