Statistiques ethniques, leçons britanniques

Le président de la République devrait se prononcer prochainement sur les suites à donner au rapport de Yazid Sabeg sur la promotion de la diversité. Pour contribuer au débat, William Leday, coordinateur du pôle "international" de Terra Nova, et Delphine Papin, Docteur en géopolitique de l'Université Paris 8, se penchent sur l'usage de données ethniques dans les recensements au Royaume-Uni.
Le président de la République devrait se prononcer prochainement sur les suites à donner au rapport de Yazid Sabeg sur la promotion de la diversité. Pour contribuer au débat, William Leday, coordinateur du pôle "international" de Terra Nova, et Delphine Papin, Docteur en géopolitique de l'Université Paris 8, se penchent sur l'usage de données ethniques dans les recensements au Royaume-Uni.



Le débat autour de la question de l'usage des statistiques ethniques émerge à nouveau alors que la question du traitement des discriminations fait débat depuis de nombreuses années. En effet, la mise en œuvre d'un tel outil va à rebours de la représentation française de la nation, de l'identité et d'un concept de la citoyenneté qui véhicule un universalisme qui nie les différences raciales, sexuelles et cultuelles. Au-delà de cette universalisme qui ne fait plus sens dans certains territoires et pour bon nombre de nos concitoyens, la question de la mesure de la diversité de notre société pose la question sa pluralité et reviendrait à légitimer le droit à la différence.
Outre-Manche, le débat est ancien et ne repose pas sur les mêmes termes. L'Etat britannique est multinational et est aujourd'hui l'émanation d'une société multiculturelle. Le processus historique et politique qui a vu l'émergence d'un tel outil est sous-tendu par des postulats conceptuels propres. Il est donc nécessaire de rappeler comment se définit la nation britannique, quelles en sont les fondements identitaires et les vagues migratoires qui l'ont enrichies et/ou affectés avant d'aborder la question du débat autour de l'élaboration de la question ethnique dans le recensement des populations.
La lutte contre les discriminations, engagée au Royaume-Uni depuis la promulgation des « Race relations Acts », culmine en 1976 avec l'interdiction des discriminations directes et indirectes, et la création de la Commission for Racial Equality (CRE). Mais ce n'est qu'en 1981 qu'est abordée la question des statistiques ethniques. Le modèle multiculturaliste britannique s'accommodant fort bien de l'existence d'un outil de lutte contre les discriminations réelles, le débat autour de ces statistiques a porté sur la formulation des questions les établissant. L'outil ainsi mis à la disposition de la CRE s'est avéré très utile pour mesurer l'étendue des discriminations et les différences de besoins entre communautés. Sans compter que les enquêtes ont été bien acceptées par les populations. Cependant, les recensements ainsi réalisés portent d'autres défis : des groupes de pression se forment pour obtenir non seulement la reconnaissance de la société britannique, mais aussi le financement de projets ou la création d'écoles religieuses. Les rivalités de pouvoirs entre minorités ainsi « reconnues » se multiplient.

 

1 - DE QUOI LA NATION BRITANNIQUE EST-ELLE LE NOM ?


La pluralité et la diversité sont consubstantielles de la société britannique. Jusqu'à une période récente de l'histoire du Royaume Uni, l'identité britannique ne posait pas de souci particulier en termes de définition. C'est seulement à partir de la fin des empires coloniaux (années 1950) et de l'accroissement des flux migratoires en direction du Royaume Uni que les premières tensions émergent, provoquant un renversement progressif des ressorts participant de l'identité britannique.

 

1.1 - UN ETAT MULTINATIONAL, UNE SOCIETE MULTICULTURELLE

 

Etre britannique

 

En guise de préliminaire, il est nécessaire de rappeler que le terme « britannique » ne désigne ni les habitants de la Grande-Bretagne ni ceux vivant sur l'ensemble géographique des îles britanniques. Le mot « britannique(s) » ne s'applique qu'aux citoyens du Royaume-Uni, donc les habitants d'un Etat multinational dont l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande du Nord et le Pays de Galles sont constitutifs.
La perception de l'histoire britannique n'est pas la même pour un Anglais dont la représentation est celle d'une épopée glorieuse (Azincourt, Trafalgar ou Mafeking) que pour les Ecossais, les Gallois ou les Irlandais (Catholiques), celles-ci devenant symétriquement opposées (au « joug anglais » ou à « l'expansionnisme impérial »). En ce sens, les identités nationales sont loin d'avoir disparu et il est nécessaire d'insister sur le fait que le Royaume-Uni est un Etat multinational.
De fait si la nation anglaise est l'une des plus anciennes au monde, la nation britannique est très récente. L'identité britannique s'est constituée autour de trois grandes séquences historiques qui ont tu les disensus identitaires et engendré le sentiment d'appartenance nationale de « britannicité ». Les deux premières séquences ont été la geste coloniale et la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, le Royaume-Uni a dès l'origine choisi de gérer l'unité de son État en conservant la diversité de ses nations. De cette conception d'un État multinational découlera par la suite, avec l'arrivée de migrants en provenance de l'Empire, un État multiculturel.
L'autre grande séquence se situe dans la seconde moitié du siècle avec la mise en place des lois antidiscrimination et des lois sur l'immigration qui signeront le caractère multiculturel de l'État. En effet, si la France était déjà un réceptacle de grands mouvements migratoires avant la seconde guerre mondiale, le Royaume-Uni connaît une véritable immigration de masse qu'après celle-ci.

 

Une multiplicité de flux migratoires


Les différents flux migratoires sont le fruit de plusieurs vagues en provenance des différentes parties de l'ancien empire colonial.
- Les flux migratoires en provenance des Antilles débutent vers la fin des années 1940, à une époque où la crise du logement sévissait dans le pays. Organisée par de grandes entreprises britanniques privées et publiques (British Rail, London Transport, Ministère de la Santé), elle intervient au plus fort de la crise du logement et conditionne une stratégie territoriale axée sur l'acquisition de biens immobiliers de faible valeur et de concentration (quartiers pauvres de Lambeth et Lewisham de Londres et dans la ville de Birmingham. Ces flux, longtemps organisés et régulés par l'offre d'emploi, se sont taris au cours des années 1960 du fait de la diminution des propositions de travail et du durcissement des lois sur l'immigration.
- Aux Antillais succède dans les années 1960 une population en provenance du sous-continent indien - Indo-Pakistanais, bientôt suivis par les Bangladeshis dont le pays vient d'être créé en 1971. Ces populations sont d'une grande diversité religieuse, culturelle et linguistique. Les motivations et les trajectoires qu'elles empruntent divergent donc.
- 27 000 Ougandais originaires du sous-continent indien, expulsés par Idi Amin Dada, rejoignent le Royaume Uni le 9 août 1972. En effet, venus en Ouganda avant les indépendances de l'Inde et du Pakistan en 1947, ils ont conservé leur passeport britannique.
- La grande majorité des Chinois vivant au Royaume-Uni est originaire de Hong-Kong. Un certain nombre d'entre eux ont d'abord fui le communisme dans les années 1950 par le biais de l'enclave britannique et ont occupé des secteurs d'activité spécifiques (comme la blanchisserie). Une immigration d'hommes d'affaires lui a succédée pour investir dans l'ensemble de l'Europe. Dans les années 1980 les nouveaux arrivants sont extrêmement qualifiés et aspirent soit à poursuivre leurs études, soit à obtenir des postes de haut niveau, souvent dans les métiers en lien avec les nouvelles technologies. À ceux-là sont venus s'ajouter les hommes d'affaires de Hong-Kong qui n'ont pas souhaité rester après 1997, date de la rétrocession de Hong-Kong à la République Populaire de Chine. Margaret Thatcher a d'ailleurs accordé à l'époque la citoyenneté britannique pleine et entière à 225 000 ressortissants.
- Les premières véritables migrations africaines datent des années 1950. Les Africains viennent chercher au Royaume-Uni des diplômes qui leur permettront d'obtenir des places de hauts responsables une fois de retour en Afrique. Cette communauté connaît une croissance qui s'explique à la fois par un taux de natalité élevé (4,5 enfants par femme) et par l'affluence de réfugiés politiques fuyant les guerres civiles de l'Ouganda, de la Somalie ou de la Sierra Leone.
Des années 1950 aux années 1980, ces différentes vagues bousculent le substrat constitutif du socle identitaire britannique au point de provoquer un renversement des logiques qui le sous-tendent.

 

1.2 - DROIT DE LA NATIONALITE ET GESTION DES FLUX MIGRATOIRES : LE RENVERSEMENT


Au début des années 1950, les immigrés ne représentent guère plus de 20 000 personnes. Flux non significatif au point que le British National Act (voté par les travaillistes en 1948) accorde le même statut à tous les membres de l'Empire, appliquant ainsi le principe du droit du sol. Il octroie la citoyenneté indistinctement aux personnes nées au Royaume-Uni et dans l'Empire en leur offrant le droit de circuler, de s'installer, de travailler et même de voter sur le sol anglais. Ainsi plus de 800 millions d'individus peuvent alors entrer librement et légalement au Royaume-Uni. Plusieurs vagues migratoires font voler en éclat ce « contrat de citoyenneté ».

 

1948-1981 : gestion des flux migratoires restrictive et lois antiracistes


Entre restriction de l'immigration et lutte contre les discriminations, les premières politiques de gestion des flux migratoires naissent dans les années 1960. Ainsi en 1962, afin de répondre à une opinion publique inquiète de ces flux continus de « migrants de couleur », le gouvernement conservateur réglemente pour la première fois l'entrée des immigrés en votant le Commonwealth Immigration Act, loi édictant un système de permis de travail.
Face aux discours xénophobes, le parti travailliste décide toutefois de mettre en place des lois an-tiracistes. L'absence de Constitution écrite au Royaume-Uni ne permettant pas de protéger les nouveaux arrivants des discriminations, la mise en place de ces lois antiracistes ancre le pays dans le multiculturalisme. En effet, la mise en place de ce type de lois appelées : Race Relation Acts, implique la définition de catégories qui ne sont plus des catégories sociales (labour class, middle class...), mais des catégories « raciales » ou ethniques. C'est ainsi que la notion de race entre dans le débat public.
Par ailleurs, il faut rappeler qu'à la différence de la France et des autres pays européens, les immigrants ne sont pas des étrangers, puisqu'ils sont « sujets » de la Reine. Les discriminations à leur encontre ont donc été analysées, non pas comme étant seulement de nature xénophobe mais bel et bien raciale. Ainsi, à la fin des années 1950, il n'est pas rare que la mention « no coloureds » ou « European only » accompagne des offres d'emploi ou de logement. Les Race Relations Acts (RRA) vont être votées successivement en 1965, 1968 et 1976. Si cette législation est plutôt timide dans un premier temps, la loi de 1976 marquera un véritable tournant en interdisant non seulement la discrimination directe (actes commis à l'encontre d'un autre en raison de sa « race » ou de son origine ethnique), mais également et surtout la discrimination indirecte (pratiques institutionnelles désavantageant certains groupes eth-niques).
Cette loi permet la création de la Commission for Racial Equality (CRE), une autorité indépendante dont la mission est à la fois de veiller à l'application de la RRA et de promouvoir l'égalité des chances et la différence culturelle. Dans le même temps, des lois de restriction de l'immigration étaient votées pour le renforcement du contrôle et de la limitation des entrées sur le territoire. Ainsi, en 1971, lorsque les conservateurs reviennent au pouvoir, ils durcissent encore la loi sur l'immigration : les personnes en provenance du Nouveau Commonwealth ne sont plus automatiquement autorisées à s'établir au Royaume-Uni, même si elles sont en possession d'un permis de travail .

 

1981 à nos jours : ouverture et droit du sang


En 1981, en entreprenant une réforme complète du droit de la nationalité, le gouvernement de Margaret Thatcher prend le contre-pied de ce qui se faisait jusque-là. Une loi abroge celle de 1948 et, par-là même, les contradictions entre un droit de la nationalité libéral et des lois sur l'immigration de plus en plus restrictives.
Désormais l'identité nationale britannique est définie en fonction des liens qui unissent l'individu au Royaume-Uni. Trois types de citoyenneté sont établis :
- Le British Citizen ou citoyen du Royaume-Uni qui est le seul à jouir de la pleine et entière citoyenneté. Il s'agit des habitants du Royaume-Uni et des anciennes colonies.
- Le British Dependant Territories Citizen est citoyen des territoires sous tutelle britannique (les habitants des Bermudes, des îles vierges, de Gibraltar ou de Hong-Kong).
- Le British Overseas citizen qui est citoyen britannique d'outre-mer.
La loi prévoit que tout enfant né au Royaume-Uni est, dès sa naissance, citoyen britannique si l'un de ses parents est lui-même citoyen britannique ou réside de façon permanente au Royaume-Uni. Cette disposition amorce le passage du jus soli (droit du sol) au jus sanguinis (droit du sang) .
Le code de la nationalité britannique se met au diapason de ses voisins européens, lui permettant de contrôler l'immigration sur son territoire. Désormais, les ressortissants de l'Union européenne ont plus de facilité à entrer ou à venir travailler au Royaume-Uni que ceux du Commonwealth.

 

Nationalité et citoyenneté au Royaume Uni et en France


Si en France, nationalité et exercice de la citoyenneté sont indissociables, au Royaume-Uni, les minorités originaires du Nouveau Commonwealth et du Pakistan résidant sur le territoire bénéficient de la pleine jouissance des droits de citoyenneté et ce, qu'elles détiennent ou non la nationalité britannique. Ainsi quelle que soit la catégorie de citoyenneté britannique à laquelle ils appartiennent, le passé colonial de l'Empire britannique leur confère le droit de vote, l'éligibilité à toutes les élections, et le droit de travailler dans les services publics du moment qu'ils satisfont aux conditions légales de résidence.
Cette différence a des conséquences importantes en termes d'intégration politique et de représentation (au sein des instances élues notamment). Par ailleurs, les conditions d'accès à la citoyenneté n'ont pas les mêmes conséquences. En France, les « immigrés » qui font le choix de devenir Français doivent, selon une logique d'assimilation, abandonner leur identité, tout au moins dans l'espace public. L'Etat britannique, quant à lui, concède aux immigrés qui deviennent citoyens la possibilité de conserver un certain nombre d'aspect de leur identité. L'identité britannique apparaît donc comme inclusive à l'inverse de l'identité anglaise (voire française) éminemment exclusive. Ainsi l'identité britannique permet de se situer sur le même pied d'égalité que les Whites - anglais - qui ne sont qu'une composante de cette identité-concept. Ce terme ne recouvre qu'une notion géographique qui ne sous-entend pas de culture ou d'origine ethnique particulière. La spécificité du terme « britannique » permet donc le regroupement de plusieurs identités sous une même appellation, ou plutôt la juxtaposition de plusieurs identités (ethnique, géographique, culturelle et/ou religieuse), en conservant chacune leurs caractéristiques propres. A l'inverse de cette plasticité, l'identité anglaise se trouve verrouillée sur ses postulats et sa définition.
La construction d'une question ethnique au recensement national de la population est illustrative de l'évolution du concept d'identité « britannique » et des choix opérés en un demi-siècle en termes de modèle d'intégration.

 

2 - STATISTIQUES ETHNIQUES ET LUTTE CONTRE LES DISCRIMINATIONS


En 1991, une nouvelle question portant sur l'identité ethnique est introduite au recensement de la population britannique. La question vise la lutte contre les discriminations et la ségrégation et implique avant tout d'établir un diagnostic. Il faut donc savoir de qui l'on parle, afin de pouvoir évaluer l'ampleur des phénomènes. La première étape a consisté à définir les catégories de populations, ce qui conduira, au Royaume-Uni, à un vaste débat centré sur une arithmétique raciale très politique, car les enjeux sont potentiellement importants. Une fois le recensement établi, ces catégories serviront de base pour définir quelles sont les populations désavantagées qui doivent bénéficier de moyens supplémentaires, ce qui orientera les politiques publiques.
Les statistiques ethniques sont dont l'instrument logique des choix opérés en termes de politique d'intégration. Les différents recensements décennaux (1981, 1991 et 2001) affinent et accentuent un peu plus le tropisme communautaire caractéristique de la société britannique communautaire.

 

2.1 - LES STATISTIQUES ETHNIQUES : UNE CONSEQUENCE LOGIQUE DECOULANT DES CHOIX INSTITUTIONNELS

 

Entravé en France par le modèle universaliste duquel découle un principe d'égalité devant la loi, le comptage ethnique s'intègre dans une démarche pratique au Royaume Uni : le modèle multiculturaliste britannique part du postulat que les discriminations fondées sur l'appartenance ethnique ou raciale sont une réalité et qu'il faut les combattre en toute connaissance de cause. Il s'agit dont de faire en sorte que les politiques publiques visent une meilleure intégration sociale atteignent leur objectif.
Les Race Relation Acts sont le principal instrument de la politique d'intégration ; elles ont marqué un tournant dans l'histoire du modèle britannique, le faisant passer d'un modèle assimilationniste à un modèle multiculturaliste. Contrairement à des pays comme le Canada ou l'Australie qui doivent leur existence à une immigration à grande échelle et qui comptabilisent leur population selon des critères ethniques et raciaux, le Royaume-Uni n'a nulle part inscrit dans un texte de loi le multiculturalisme, et n'a pas non plus la tradition de classer les individus selon ce type de critères. La mise en place d'une question sur l'appartenance ethnique au recensement de 1991 et surtout les longs tâtonnements qui ont précédé cette mise en place, reflètent le chemin que le pays a parcouru pour s'affranchir du modèle assimilationniste et adopter un modèle d'intégration multiculturaliste.
Plus concrètement, il s'agit pour les autorités locales de bénéficier d'une subvention de l'Etat si elles accueillent des immigrants dans leurs communes. Ces subventions leur permettront de financer des traducteurs ou un plus grand nombre de travailleurs sociaux. La CRE, dont la mission première est le contrôle de l'application de la loi de 1976, a besoin d'un outil fiable pour mesurer les discriminations à plus grande échelle et tenter de les éradiquer.

 

2.2 - RECENSEMENT DE 1981 : LA MISE EN PLACE D'UN OUTIL STATISTIQUE ET SON ECHEC

 

C'est avec la promulgation du Race Relation Act de 1976 et la mise en place de la Commission for Racial Equality (CRE) la même année, qu'il apparaît nécessaire au gouvernement de réfléchir à la création d'un outil statistique capable de mesurer les discriminations et de cerner les besoins particuliers des populations immigrées, et ce à l'échelon local. Ainsi, dès 1978, le gouvernement souhaite inclure ce type de question au recensement de 1981. Un projet de loi est alors proposé en avril 1980 qui fait l'objet de vifs débats au Parlement. La polémique porte essentiellement sur le projet de mise en place d'une « question directe » à propos de l'appartenance ethnique ou « raciale », question selon laquelle c'est la personne recensée elle-même qui déterminera son origine.
D'autres institutions ainsi que d'autres ministères avaient mis en place leurs propres classifications ethniques, dont la plupart étaient également recueillies de manière indirecte. Pour mettre en place cette question sous la forme directe, lors du projet de loi de 1980, il fallait donc l'accord et la collaboration des groupes ethniques eux-mêmes. Au Royaume Uni, le débat ne résidait donc pas sur l'opportunité de réaliser ce type de mesure, mais comment convaincre les différentes communautés de collaborer.
Le gouvernement demande alors à l'OPCS d'établir la formulation de la question. Celui-ci propose une classification distinguant la majorité « white » et la minorité « un-white » regroupée en plusieurs catégories : les Antillais, par exemple, sous l'item « West Indian » - mais ces derniers s'insurgeront alors contre le fait que cette description ne tient pas compte de leur appartenance britannique, puisqu'une partie d'entre eux est née au Royaume-Uni. Le terme est alors remplacé par « Black british ». Cette fois, c'est le gouvernement qui s'y oppose, ne voulant pas de descriptifs raciaux pour le recensement.
Un nouveau questionnaire est dressé selon ces recommandations, puis testé dans le borough de Londres de Haringey en 1978. Il propose aux personnes interrogées deux questions. La première concerne le pays de naissance des parents (ce qui permet de savoir si la personne est arrivée plus ou moins récemment), la seconde concerne l'appartenance ethnico-raciale (Cf. Annexe 1). Bien que la seconde question s'intitule « Racial or ethnic group », l'OPCS a pris soin de suivre les consignes du gouvernement. Ainsi la catégorie « White » a été remplacée par deux items : l'un regroupant les personnes originaires des îles britanniques : « English, Welsh, Scottish or Irish », l'autre le reste des Européens « Other European », de la même manière que « Black british » est désormais regroupé sous le vocable géographique « West Indian or Guyanese ».
En dépit de ces précautions, le questionnaire-test qui devait avaliser l'introduction de la question au recensement de 1981 est un véritable fiasco.
Les opposants d'obédience travailliste à l'introduction de la question avancent que ces statistiques n'auraient pour effet que de catégoriser et de renforcer la ségrégation d'un grand nombre de communautés qui vivent, selon eux, en harmonie dans les grandes villes. A droite, on se déclare plutôt en faveur d'un statu quo, tandis que les plus libéraux s'inscrivent dans une logique économique qui postule que les inégalités existent de toute façon.
Les associations locales se mobilisent et demandent expressément aux individus de s'abstenir, en expliquant que ces deux questions coïncident de manière suspecte avec l'agenda politique du gouvernement sur le projet de loi sur la Nationalité. Au-delà des associations locales, le contexte général ne se prête effectivement pas aux statistiques ethniques. Dans le climat politique tendu de l'époque, où la diffusion de discours d'extrême-droite trouve un écho de plus en plus fort auprès de la population anglaise, les minorités ne souhaitent pas participer à la mise en place de ce type de question. Entre la population pakistanaise victime des exactions de jeunes Blancs et les jeunes Antillais qui se sentent particulièrement stigmatisés par la police, les minorités dans leur ensemble craignent que ces statistiques soient utilisées contre eux, d'autant que les lois sur la restriction de l'immigration et le code de la nationalité sont alors au cœur des débats. La crainte de rapatriement forcé nourris donc cette réticence. Vu la tournure que prennent les discussions, le gouvernement, craignant le boycott du recensement (ce qui aurait pour conséquence de l'invalider) décide de supprimer la question.
Pourtant, si elle est effectivement retirée du recensement de 1981, elle n'est pas pour autant abandonnée. Les autorités locales, la CRE, des ministères comme ceux de la Santé, du logement ou de l'Education, ainsi qu'un certain nombre de chercheurs en Sciences sociales font pression sur le gouvernement pour que cette question puisse être réintroduite au recensement de 1991.

 

2.3 - LE RECENSEMENT DE 1991 ET LA DOULOUREUSE QUESTION DES CATEGORIES RACIALES ET ETHNIQUES

 

À l'issue d'un rapport public, le 5 mai 1983, après de nombreuses consultations auprès des représentants des différentes communautés, la House of Commons Home Affairs Sub-Committee on race Relations and Immigration (sous-commission ministérielle) confirme la nécessité de mettre en place cette question au recensement en ajoutant que les catégories « White » et « Black » sont pour elle inévitables, si l'on prétend à l'efficacité en matière de classification. Cette commission est également convaincue qu'il faut mener parallèlement une campagne d'information démontrant l'importance d'une telle question pour lutter contre les discriminations, et insistant sur le fait que les principaux bénéficiaires seront les minorités elles-mêmes.
La formulation et les catégories sont remaniées à plusieurs reprises de manière à ce qu'il n'y ait pas d'ambiguïté sur l'utilisation ultérieure de ces résultats. Des catégories et des sous-catégories sont donc définies (Cf. Annexe 2). Les catégories s'articulent autour de l'apparence physique et de la couleur de peau, une appartenance toutefois territorialisée. Ainsi le terme « Black » est finalement adopté, mais apposé à une grande aire géographique : soit l'Afrique, soit les Caraïbes. Le terme « white » est, lui, repris, sans aucun ajout d'ordre géographique ou catégoriel.
Le recensement a eu pour première conséquence de relativiser la perception que se font à l'époque les Britanniques du nombre des minorités ethniques dans le pays. Selon une enquête réalisée en 1991, 60% de la population White sondée pensait que les minorités dépassaient les cinq millions et 30% qu'elles excédaient dix millions, soit trois fois plus que le chiffre réel.
Dans l'introduction de son rapport sur les minorités ethniques à Londres intitulé : « London's ethnic minorities, one city many communities » le London Research Center, centre de recherche qui fournit la grande majorité des productions de statistiques dans la ville de Londres, explicite les indéniables avantages de cette démarche:
« Jamais encore un recensement n'avait livré autant de renseignements, et nous n'avons jamais disposé d'une telle manne de renseignements sur les différentes communautés de l'agglomération londonienne. Il nous semble que la prestation adéquate de services de qualité exige une connaissance pleine et détaillée des communautés auxquelles nous les offrons, et le recensement améliore notre connaissance des minorités ethniques londoniennes par sauts qualitatifs. (...) Une analyse soignée implique que l'on se rende compte de la possibilité de renforcer les stéréotypes par des généralisations à partir des caractéristiques moyennes d'un groupe ethnique. Par exemple, le recensement montre que les populations originaires d'Asie du sud (Inde, Pakistan, Bangladesh) ont des familles nombreuses. Cela ne signifie pas que toutes les familles d'Asie du sud sont nombreuses, mais cela n'est pas sans conséquence pour ceux qui ont besoin de connaître la taille moyenne des foyers, comme par exemple ceux qui ont à planifier les lotissements. »
Plus de 98, 6% des personnes ont répondu à la question. Ce taux d'acceptation montre que la démarche a bien fonctionné.
Les critiques ne remettent plus en cause la question elle-même qui semble désormais acquise, mais davantage les catégories proposées qui font l'objet de discussion :
- La non conformité par rapport aux exigences de la CRE : la mission de la CRE étant avant tout la lutte contre les discriminations raciales, le choix des catégories est lui aussi racial, ces catégories identifiant les individus selon leur seule couleur de peau sans leur laisser la possibilité de se définir autrement.


- Le chercheur R. Ballart reproche le manque d'homogénéité dans la structure générale des catégories, certaines correspondant à des Etats (Pakistan, Bangladesh...), d'autres à des régions (« Black Caribean ») d'autres encore à la couleur de la peau (Black, White). Cela revient à dire que « l'ethnicité est uniquement une caractéristique d'une exotique altérité » . Le recensement de 1991 renforcerait ainsi le « sens commun » : d'une part, les « non-white » sont dotés de catégories ethniques - ce qui donne à l'ethnicité un sens négatif - d'autre part, en proposant une catégorie « white » uniforme, le recensement inscrit le caractère hégémonique des Blancs à l'image de l'Anglicité ou du modèle WASP white-anglo-saxon-protestant. Enfin, il condamne l'intitulé « ethnic group » en insistant sur le fait qu'il s'agit en fait moins d'une question sur le groupe ethnique que sur la race.
- D'autres chercheurs et intellectuels critiquent également le fait que ces catégories ne laissent pas de place aux appartenances ou aux affiliations culturelles. Ainsi les juifs qui, dans un premier temps, n'avaient pas souhaité être identifiés de manière particulière - les souvenirs des fichiers juifs et leur utilisation durant la seconde guerre mondiale étant encore vifs dans les esprits - se sont, pour certains d'entre eux, sentis lésés par les catégories proposées qui ne leur correspondaient en fait pas tout à fait.
- Par ailleurs, les Irlandais qui vivent en Grande-Bretagne et dont la plupart appartiennent à des milieux défavorisés considèrent, eux, que l'on peut être discriminés sur une autre base que la seule couleur de peau. C'est pourquoi, ils revendiquent à leur tour d'être inscrits au recensement de 2001 et ce, indépendamment de la catégorie « white ».
Le recensement de 1991 s'était d'abord efforcé de mettre en place des catégories permettant de lutter contre les discriminations raciales. Les différentes communautés ont rapidement compris que le recensement permettait non seulement un dénombrement du groupe, mais aussi une reconnaissance de celui-ci. Connaissant la puissance des chiffres dans nos sociétés pour étayer une argumentation ou obtenir des financements, les groupes ethniques ont vite compris l'utilité de figurer au recensement.

 

2.4 - LE RECENSEMENT DE 2001 : VERS LA MESURE DU COMMUNAUTARISME ?


Ainsi, au moment de la mise en place du recensement de 2001, on a vu se multiplier les groupes souhaitant y figurer. On passe d'une politique de lutte contre les discriminations à une politique véritablement multiculturaliste, visant à valoriser la prise en compte des appartenances et des affiliations culturelles, ethniques et, bien sûr, religieuses. Pour un certain nombre de musulmans, la religion figure être un référent identitaire autrement supérieur à un quelconque sentiment d'appartenance national. Dès 1991, un certain nombre d'associations islamiques avaient lancé un appel aux musulmans pour que ces derniers ne cochent aucune case ethnique mais inscrivent dans l'item « other » : « musulman ». Ainsi, sous la pression des divers groupes religieux, le recensement de 2001 inclut une question sur la religion .
Le recensement de 2001 tente de répondre aux exigences des uns et des autres en mettant en place « a two-stage question » à savoir : une première grande catégorie reposant sur des critères de race et de physionomie pour répondre au besoin des lois RRA, et des sous-catégories permettant aux individus de s'identifier selon leur appartenance (Cf. Annexe 3).
Ces discussions autour du recensement montrent depuis une quinzaine d'années au Royaume-Uni l'émergence au sein de la sphère publique de revendications particulières, qu'elles soient ethniques, culturelles ou religieuses. On constate de plus une sorte de compétition entre les groupes à l'occasion de la répartition des fonds publics. Des groupes de pression se forment à des échelles nationales et locales pour l'obtention d'une reconnaissance, le financement de projets ou la création d'écoles religieuses.
Le but de la question ethnique du recensement de 1991 est avant tout, on l'a vu, de résoudre les discriminations et de corriger les inégalités. Chiffres à l'appui, il a été possible de mesurer l'étendue d'une partie des discriminations ainsi que la densité de ségrégation ethnique. Pour lutter contre celles-ci, le gouvernement a demandé aux autorités locales de réserver une partie de leur budget au développement d'actions sociales intégrant des minorités. C'est ainsi que de nombreux projets économiques et culturels ont pu voir le jour, comme la « Banglatown » dans le quartier de Tower Hamlet (sorte de « China Town » version bangladeshi où l'on trouve une multitude de boutiques et surtout de restaurants bangladeshis). Le financement des associations locales est également fonction de la présence de minorités eth-niques en leur sein. De même, les grands partenariats public/privé d'aménagement urbain n'obtiennent de financement public que s'ils démontrent qu'une partie de leurs projets est consacrée aux minorités.
La question ethnique et religieuse au recensement de la population permet ainsi de mieux distribuer les fonds en fonction de la répartition géographique réelle des minorités, mais la contrepartie est le risque croissant de revendications particulières. Or la lutte contre les discriminations et la promotion de la diversité culturelle et religieuse est une ligne politique de plus en plus difficile à défendre, dans un contexte international de radicalisation de l'Islam et de montée du terrorisme dont l'Angleterre est l'un des foyers. Et ce, alors que les rivalités de pouvoir entre minorités se multiplient, donnant lieu à des émeutes urbaines et laissant bien des Anglais perplexes - voire inquiets - quant à leur propre identité nationale et à leur volonté de soutenir des politiques en faveur des minorités.
Par ailleurs, l'une des questions qui est rarement soulevée est celle du coût d'un tel dispositif notamment pour les petites entreprises. Bien souvent cet outil qui se veut être au service de la lutte contre les discriminations devient en une fin en soi. C'est effectivement un outil passionnant pour le chercheur, une ressource formidable pour l'élu mais un gouffre financier dès lors qu'il faut l'appliquer (coût en terme de réforme des institutions, de mise en pratique) de suivi et surtout de contrôle.

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