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Billet de blog 23 déc. 2009

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Nabucco : rendez-vous avec une réelle politique extérieure européenne?

Selon certains experts, l'Union européenne augmentera ses importations de gaz d'environ 40% d'ici 2030. Si la Russie reste notre fournisseur naturel, 3 projets sont en concurrence pour l'approvisionnement gazier de l'Europe : South Stream, North Stream et Nabucco.

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Selon certains experts, l'Union européenne augmentera ses importations de gaz d'environ 40% d'ici 2030. Si la Russie reste notre fournisseur naturel, 3 projets sont en concurrence pour l'approvisionnement gazier de l'Europe : South Stream, North Stream et Nabucco. Les deux premiers, soutenus par Gazprom, ont suscité l'intérêt de grands opérateurs français, au détriment du troisième, appuyé par la Commission européenne. L'Europe doit dès maintenant s'engager dans une voie d'ouverture et de dialogue avec les différents pays fournisseurs.

Le spectre des crises du gaz de ces deux dernières années semble encore planer sur l'Europe cet hiver. L'approche des élections en Ukraine en janvier 2010 met à nouveau sur le devant de l'actualité le problème de transit du gaz russe, entre Gazprom et la société ukrainienne Naftogaz. Les relations avec la Russie ont toujours oscillé entre dépendance et méfiance avec une ultra politisation des questions d'approvisionnement gazier. Mais il n'en reste pas moins que la Russie est l'un de nos fournisseurs naturels, avec l'Algérie et la Norvège, du fait de sa situation géographique et de nos relations historiques.

Dans ce contexte, les projets de création de nouvelles voies d'approvisionnement terrestre de l'Europe en gaz, dont le projet Nabucco qui doit permettre de connecter l'Iran et les pays de la Transcaucasie à l'Europe centrale au milieu de la prochaine décennie, constituent des enjeux particulièrement importants. La présence de projets concurrents, les attitudes ambiguës de certains Etats européens ou de certaines sociétés dominantes comme EDF et GDF, laissent planer de sérieuses menaces sur ce projet.

Or, d'ici 2030, l'Union Européenne (UE) augmentera son approvisionnement en gaz de 40%, d'après certains experts. Le gaz naturel semble constituer une source dont les émissions polluantes sont faibles et qui offre encore beaucoup de possibilités, les réserves les plus proches et les plus larges étant concentrées en Russie et au Moyen Orient avec comme couloir de transit les anciennes républiques soviétiques d'Asie Centrale, la Turquie ou l'Ukraine.

L'Europe cherche à juste titre à développer de nouvelles voies d'approvisionnement terrestre. Trois projets de construction de nouvelles infrastructures gazières en Europe, d'origines très diverses, sont sur la table. D'une part, deux projets de gazoducs passant par le Sud de l'Union européenne : Nabucco, soutenu largement par la Commission européenne, et South Stream, projet initié par Gazprom et la compagnie italienne Eni ; d'autre part, passant par le nord et la mer baltique, le projet Nord Stream mené par Gazprom mais aussi entre autres par les entreprises E.ON, BASF et Gasunie.


Nabucco a connu un rebondissement majeur en juillet dernier. Plusieurs pays de transit - Autriche, Hongrie, Roumanie, Turquie - ont signé un accord intergouvernemental permettant l'esquisse d'un tracé du pipeline. Cet accord est intervenu (bien que tardivement) à la suite de l'annonce politique officielle de construire un « corridor du Sud » en mai dernier. Néanmoins, l'interrogation majeure de l'approvisionnement en gaz de Nabucco et du financement de la construction du pipeline est loin d'être résolue, alors surtout qu'un pays comme l'Autriche a parallèlement annoncé son intérêt pour le projet Southstream.

De plus, les opérateurs français ont clairement choisi les projets soutenus par Gazprom autres que Nabucco, qui est pourtant le projet phare de la Commission en termes de sécurité énergétique. La visite de Vladimir Poutine à Paris au mois de novembre a scellé ce pacte : EDF a annoncé son intention de négocier sa participation au projet South Stream - à hauteur, semble-t-il de 10 à 20% - tandis que GDF a confirmé au cours de l'automne son intérêt pour une prise de participation dans le consortium Nord Stream.

Nabucco ne peut masquer les profonds désaccords sur l'émergence d'une politique européenne énergétique, ni répondre aux enjeux d'une nouvelle relation avec la Russie sur le gaz. Ce projet met l'Union européenne face à des enjeux géopolitiques en matière énergétique. Soit nous laissons la course se jouer tranquillement au gré des annonces politiques, soit nous nous engageons dans une voie politique ferme et surtout volontariste d'ouverture et de dialogue avec les différents pays fournisseurs de l'Asie Centrale, la Russie, l'Iran, et la Turquie.


1 - CONTEXTE : UNE DEPENDANCE ACCRUE DES FOURNISSEURS EXTERIEURS EN GAZ

1.1 - UNE DEMANDE EN GAZ CROISSANTE EN EUROPE

Selon les prévisions de l'Agence Internationale de l'Energie, la demande en gaz naturel devrait augmenter de près de 70% d'ici 2025 ; les dernières prévisions évoquent toutefois une surcapacité des infrastructures gazières. Ces chiffres provoquent un vif débat lié à l'analyse de sortie de crise en Europe et sur la place du nucléaire dans la mesure où un développement rapide de la consommation de gaz ne peut se faire que dans la génération électrique. Quels que soient les chiffres exacts, la demande en gaz va croître, même avec les réductions en consommation d'énergie liées aux économies d'énergie ou à la crise. Bien qu'il constitue une énergie fossile, le gaz présente certains avantages dans le contexte de l'après pétrole : émissions de gaz à effet de serre moins élevées que le pétrole (malgré des interrogations de l'ensemble de la filière) ; moins de débats internes et scientifiques que le nucléaire (même s'il existe des questions sur les terminaux gaziers) ; et surtout cette source fournit un apport énergétique plus important que les énergies renouvelables.

1.2 - LA PEUR D'UNE DEPENDANCE ACCRUE PAR RAPPORT A UN FOURNISSEUR ET A UN PAYS DE TRANSIT

La direction générale du transport et de l'énergie de la Commission européenne prévoit qu'en 2030 plus de 80% du gaz consommé par l'UE sera importé, contre 58% en 2005. Ce gaz sera plus vraisemblablement importé de Russie (qui représente déjà 40% de nos importations) ou d'Asie centrale où se trouvent des réserves gazières qui dépassent largement la production intra-européenne (Royaume-Uni et Pays-Bas), de Norvège, ainsi que grâce aux livraisons de gaz liquéfié. Or en l'état actuel du système d'infrastructures, ceci signifie vraisemblablement plus d'importations d'un pays fournisseur, la Russie. Une dépendance sur un sujet aussi sensible que l'énergie n'est jamais rassurante, surtout lorsque des crises ont privé l'UE de gaz en 2008 et en 2007, en particulier pour quelques pays de l'UE plus dépendants du gaz russe (Slovaquie et Bulgarie). Pourtant les importations de gaz russe ne représentent que 6,5% des sources d'énergie de l'UE. Mais l'enjeu d'une politique européenne unique est la diversité des situations des pays membres : d'un côté des pays comme l'Allemagne, l'Italie et dans une moindre mesure la France, avec des volumes importés de Russie importants en valeur absolue mais qui bénéficient d'une grande diversité de sources énergétiques et de l'autre, des pays comme les nouveaux Etats membres surtout (les pays d'Europe centrale et de l'Est et les Etats Baltes) mais aussi la Finlande, la Grèce et l'Autriche. Des questions apparaissent notamment sur la capacité d'investissement, d'exploration et d'exploitation des nouveaux gisements pour la Russie, remettant en doute les engagements sur le volume des importations européennes. A la dépendance vis-à-vis de la Russie s'ajoute une dépendance par rapport au pays de transit, même si le développement des nouvelles routes du gisement de Yamal contribue à une plus grande diversification. Sans stigmatiser l'Ukraine, pays par lequel transitent 80% de nos livraisons de gaz, on ne peut que s'inquiéter de la grande instabilité politique et économique que connaît le pays actuellement. Les institutions financières internationales sont parvenues à un accord de prêts internationaux qui devrait éviter toute nouvelle crise cet automne, avec un point d'interrogation majeur : les élections ukrainiennes en janvier 2010.

1.3 - DES PROBLEMES DE TRANSIT : UN MANQUE EVIDENT DE MECANISME INTERNE ET INTERNATIONAL

Lors de la dernière crise, l'UE a démontré qu'elle pouvait parler d'une seule voix. Néanmoins, elle n'a joué qu'un rôle d'observatrice au plus fort de la crise, tant le marché interne ne permet de pallier que de façon limitée ces ruptures d'approvisionnement en gaz malgré les récents efforts en la matière : peu d'interconnections du réseau gazier européen; absence de mécanismes pour l'inversion des flux gaziers vers les pays les plus dépendants en cas de crise ; les zones de stockage sont encore trop peu nombreuses et mal réparties ; l'échange d'information entre opérateurs et l'approvisionnement d'urgence par des pays voisins ont été renforcés à la suite des crises, mais ils restent insuffisants. Les investissements dépendent encore de ceux des opérateurs historiques, verticalement intégrés et concentrés, dont dépendent le réseau et la distribution, organisés selon des schémas nationaux plutôt que communautaires. Enfin, le seul mécanisme international ad hoc lors de la dernière crise du gaz est la présence d'observateurs de l'UE sur place. Le cadre institutionnel qui devrait pour les Européens régir ces situations est la charte énergétique européenne. Or le texte n'a pas été ratifié par la Russie et ne le sera probablement jamais : le texte uniquement tourné vers les intérêts des acheteurs revient pratiquement à déposséder la Russie de son pouvoir de décision sur ses ressources gazières.

2 - ENJEU : LA SECURITE DES APPROVISIONNEMENTS

2.1 - D'AUTRES SOURCES D'APPROVISIONNEMENT PAR D'AUTRES ROUTES

Le constat est simple pour une Commission qui ne répond aux questions politiques que par la concurrence des marchés : il faut diversifier les sources d'approvisionnements et les routes de transport. Il faut d'abord comprendre que le marché du gaz est différent de celui du pétrole : il est encore impossible d'envisager un marché fixé par une offre et une demande mondialisées. Même si le gaz naturel liquéfié (GNL) transporté par méthanier devient intéressant, notamment avec les nouvelles techniques d'extraction et la baisse de la demande d'importation américaine, la rentabilité du GNL n'est comparable à celle du gaz transporté par gazoduc qu'à partir d'une certaine distance entre producteur et consommateur. De plus, malgré les efforts pour développer des terminaux gaziers en Europe, il est peu probable que les livraisons de GNL remplacent à court terme les sources d'approvisionnement terrestres autrement que ponctuellement. Le gaz est donc encore tributaire de la géographie.

2.2 - NABUCCO, SOUTH STREAM ET NORD STREAM : LA COURSE DES GAZODUCS

Les trois projets d'infrastructures gazières actuellement sur la table sont Nord Stream, South Stream et Nabucco, avec des logiques différentes.

Pour Nabucco, il s'agit initialement d'accéder aux riches réserves de l'Asie centrale avec un gazoduc partant de ces pays (Turkménistan et Azerbaïdjan). Pour Nord Stream et South Stream, le but est de diversifier et de moderniser les routes, sans toucher à la source d'approvisionnement qui reste la Russie.

Le consortium de Nabucco est déjà constitué avec les entreprises des Etats concernés, principalement OMV (Autriche), MOL (Hongrie), mais aussi RWE (Allemagne) depuis février 2008. Le coût des 3 000 km pour une capacité de 31 milliards de mètres cubes par an semblerait être de 8 milliards d'euros, mais cela est sans compter la portion allant de la Turquie aux pays producteurs d'Asie Centrale, qui reste intégralement à moderniser ou même à construire. South Stream, gazoduc d'une capacité de 63 milliards de mètres cubes, est un projet commun à l'origine entre Gazprom et l'italien Eni (déclaration signée en juin 2007). Ce pipeline transporterait le gaz russe à travers la Mer Noire pour un atterrage en Bulgarie, ou selon une proposition récente, en Turquie. Quelques mois après le sommet sur Nabucco, la Turquie a signé un accord avec Gazprom autorisant le pipeline à transiter dans ses eaux territoriales de la Mer Noire en évitant ainsi les eaux territoriales ukrainiennes. Ce nouveau tracé augmente encore le coût de ce projet déjà monumental (certains parlent de 36 milliards d'euros). Enfin, le troisième projet Nord Stream est un gazoduc sous la mer baltique qui transporte le gaz russe jusqu'en Allemagne. Les pays riverains viennent de donner leur accord à ce projet.

2.3 - UN MANQUE DE REALITE ECONOMIQUE ET D'IMPULSION POLITIQUE AU NIVEAU NATIONAL

Si l'impulsion politique au niveau de la Commission européenne a toujours été présente, les gouvernements européens et surtout les opérateurs tardent à exprimer leur soutien à Nabucco. Toute décision sur la construction d'infrastructures transnationales nécessite la participation du niveau politique national ainsi que celle du niveau industriel économique privé qui finance et entretient le pipeline. Les pays de transit ont signé un accord intergouvernemental donnant le droit de faire passer Nabucco sur leurs territoires. La banque européenne d'investissement (BEI) et la banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) ont annoncé des prêts pour Nabucco mais les investissements restent insuffisants et doivent désormais être complétés par des acteurs économiques. Or, dans ce secteur, les opérateurs économiques n'investissent que lorsque les livraisons de gaz sont garanties par des contrats à long terme, que la Commission rejette par ailleurs au nom de la concurrence. Ce sont notamment les entreprises consommatrices d'énergie qui cherchent à stabiliser les coûts d'énergie et les opérateurs nationaux, verticalement très intégrés, également distributeurs, qui souhaitent garantir les nouveaux approvisionnements pour leurs consommateurs. Pour les uns et les autres, cela assure une certaine stabilité et sécurisation des revenus pour rentabiliser les sommes astronomiques qu'exige la construction d'un gazoduc. En l'absence de garantie claire sur l'approvisionnement en gaz, les investisseurs privés se tournent vers d'autres projets comme South Stream. Cette stratégie économique est à rapprocher d'une forme de realpolitik énergétique appliquée par certains Etats-membres. Des pays comme l'Allemagne, l'Italie ou la France, principaux clients de Gazprom en Europe, ont clairement fait le choix de développer des relations bilatérales avec la Russie. Au niveau du tissu industriel, des acteurs économiques tels qu'E.ON, Eni, GDF Suez et EDF ont développé des partenariats avec Gazprom. Ainsi GDF Suez est en discussions pour entrer dans Nord Stream et EDF vient d'annoncer être en négociations pour South Stream. Lors de la visite à l'Elysée d'octobre dernier du Président Gül, la Turquie a levé son veto contre la participation d'acteurs français dans Nabucco, qui faisait suite aux déclarations liées à la reconnaissance du génocide arménien. Néanmoins, si GDF Suez se dit toujours intéressé, l'entreprise est déjà impliquée dans Nord Stream et la ligne politique française reste ambiguë par rapport à la Turquie. Reste à voir au-delà des effets d'annonce.

3 - LES SCENARII POSSIBLES : QUEL GAZ POUR NABUCCO ?

Sur son site officiel, Nabucco International Company envisage plusieurs sources : l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan, l'Egypte, la Russie et, plus tard, l'Iran. Bien entendu, les options politiques officielles sont tout autres. Si la Turquie s'est dite favorable à la participation russe dans Nabucco, aucune invitation officielle n'a été communiquée. De plus, il semble improbable que la Russie renonce à son projet South Stream, comme l'a encore démontré la visite de V. Poutine à Paris en novembre 2009.

3.1 - LES PAYS FOURNISSEURS D'ASIE CENTRALE ET DU MOYEN-ORIENT

Les réserves de gaz naturel les plus vastes après la Russie ou l'Iran sont situées en Asie Centrale. Turkménistan, Kazakhstan, Ouzbékistan et Azerbaïdjan sont cités le plus fréquemment. Le réseau de gazoducs reliant ces anciennes Républiques soviétiques est hérité de cette époque et reste dirigé vers la Russie. Il est clair que les intérêts économiques et politiques de cette région sont intimement liés à ceux de la Russie. L'UE n'a pas de positions claires de partenariat avec ces pays, partagée entre une position de grande méfiance vis-à-vis de la Russie et d'aspirations de plus grande coopération surtout sur le plan énergétique.

L'Azerbaïdjan a signé un premier contrat de livraison de gaz avec la Bulgarie par Nabucco en juin 2008. Néanmoins, juste avant cela, Bakou a signé un accord avec Gazprom comme pour rappeler à l'UE que rien n'est joué. Dans tous les cas, Bakou n'a que relativement peu de réserves estimées à un peu plus d'1 milliard de mètres cubes, ce qui est loin d'être suffisant pour fournir les 31 milliards de Nabucco. Les récentes avancées diplomatiques entre la Turquie et l'Arménie pourraient permettre un accord pour éviter de faire un ‘détour' par la Géorgie. Néanmoins, cet accord déplaît fortement à Bakou qui est lui-même confronté à des problèmes avec la minorité arménienne d'Azerbaïdjan, ce qui laisse présager de nouvelles tensions. La société gazière nationale SOCAR vient de signer un accord avec Gazprom.

Le Turkménistan, avec quelque 2000 milliards de mètres cubes de réserves, pourrait être un autre fournisseur de Nabucco. Il existe une grande incertitude sur les réserves du Turkménistan, dont les chiffres sont considérés par certains experts comme exagérés pour des raisons politiques. Rappelons que les relations entre le Turkménistan et la Russie ont connu quelques difficultés cette année à la suite de l'explosion d'un gazoduc les reliant, les turkmènes tenant Gazprom pour responsable. Par delà les déclarations officielles du gouvernement turkmène, favorables à Nabucco comme aux autres projets, on note que Achkhabad a annoncé quelques jours après un accord avec la Chine et a depuis peu repris les livraisons vers la Russie.

Par ailleurs, si la majorité du gaz azéri peut être aisément transporté par les pipelines existants ou en projet, pour l'instant, aucun pipeline ne relie le Turkménistan à l'Azerbaïdjan et donc l'UE aux réserves de l'Ouzbékistan ou du Kazakhstan. Un projet sous la Mer Caspienne appelé Trans-Caspian Gas Pipeline est soutenu par les Etats-Unis et l'UE. Mais le débat sur le statut de la Mer Caspienne entre mer intérieure et lac conditionnant le partage de ses ressources bloque toutes les démarches. Il semble que quelques signes de détente entre Bakou et Achkhabad s'amorcent enfin.

Le Kazakhstan et l'Ouzbékistan, détenant chacun un peu moins de 2 milliards de mètres cubes, pourraient également approvisionner Nabucco par le biais du TransCaspian Gas Pipeline. Le gouvernement kazakh ne semble pourtant pas être intéressé par le projet et semble renforcer ses liens avec la Russie. Il a annoncé un accord sur un pipeline sous la mer caspienne vers la Russie en mai, ce juste après avoir refusé de se prononcer sur Nabucco. De plus, en juin, le Kazakhstan a posé sa candidature à l'Organisation Mondiale du Commerce en tant qu'union douanière avec la Russie et le Belarus.

Les Etats-Unis et l'UE tentent de renforcer la cohésion de la région notamment l'idée de Caspian Development Corporation dont le but serait de promouvoir et de coordonner les ventes de gaz vers l'Europe de ces pays d'Asie Centrale. Ce projet à l'étude semble très improbable compte-tenu de la divergence des intérêts des pays de la région.

Dans tous les cas, il faudra une association de plusieurs fournisseurs. Rappelons que le ratio des réserves connues de ces pays est de 1 (au mieux de 3 pour le Turkménistan) à 45 par rapport à la Russie.

3.2 - LA QUESTION DU GAZ IRANIEN

Les réserves iraniennes sont potentiellement très élevées ; on parle de 28 000 milliards de mètres cubes. Si le problème de la Mer Caspienne n'est pas réglé, il faudra de toute façon passer par l'Iran pour acheminer le gaz turkmène. L'ambassade iranienne en Turquie en mai dernier a notamment mentionné le projet de construction d'un gazoduc vers l'Europe via la Turquie et a indiqué à la presse que Téhéran serait prêt à approvisionner Nabucco. Les relations des gouvernements européens avec l'Iran se sont toutefois durcies au cours des dernières années. La réélection de Mahmoud Ahmadinejad ne semble pas être favorable à une détente. La Turquie joue l'Iran et l'Azerbaïdjan l'un contre l'autre dans ses négociations gazières.


3.3 - L'ATTRAIT GRANDISSANT DES MARCHES ASIATIQUES POUR LES PAYS FOURNISSEURS

La concurrence pour les réserves énergétiques de l'Asie centrale et du Moyen-Orient est lancée avec la Chine et l'Inde, les Européens étant loin derrière. Le Turkménistan et la Chine ont passé des accords avec un pipeline qui serait opérationnel dès décembre de cette année selon le Président turkmène. Les quantités concernées sont importantes : 30 milliards de mètres cubes par an. Par ailleurs, le changement d'administration américaine a levé l'un des obstacles du pipeline Iran-Pakistan-Inde. Gazprom a ainsi déclaré en juin être intéressé par la construction du pipeline. Dans cette course, l'UE et Russie ont des intérêts communs mais semblent incapables de concilier leurs objectifs.

3.4 - LES RELATIONS AVEC LE PAYS DE TRANSIT : LA TURQUIE

Une autre question cruciale : peut-on faire de la Turquie le hub énergétique de l'Europe ? C'est en tout cas le but avoué du gouvernement turc qui joue sur les deux tableaux : South Stream et Nabucco. La Turquie, elle-même dépendante de ses importations énergétiques, a tout intérêt à tirer avantage de sa position stratégique. Ankara a ainsi essayé d'obtenir des frais de transit allant jusqu'à 15% sur Nabucco pour finalement concéder ce point et permettre la réalisation d'un accord intergouvernemental en juillet dernier.

3.5 - LES INVESTISSEURS PRIVES SOLIDES ET DES VRAIS ENGAGEMENTS PUBLICS

Côté investisseurs privés, le consortium de Nabucco est constitué d'entreprises de moindre envergure que Gazprom et Eni. L'intégration d'autres grandes entreprises consommatrices de gaz devient nécessaire à Nabucco. Un projet comme celui-ci coûte au bas mot 8 milliards d'euros si on ne considère que la partie de l'Autriche à la Turquie et non la modernisation ou le développement du réseau gazier jusqu'aux réserves iraniennes ou turkmènes. Les banques européennes (BEI et BERD) sont de nouveau en négociations pour de nouveaux prêts jusqu'à 11 milliards d'euros.

3.6 - UN CHOIX DES ETATS-MEMBRES

Nabucco est un projet de la Commission qui a été repris d'une idée de l'administration américaine sous George W.Bush avec l'opposition radicale de la Russie. Evidemment, des entreprises bulgares, roumaines, hongroises, autrichiennes sont bien parties du consortium mais les annonces de partenariat avec les russes dans la principale société gazière de Hongrie et d'Autriche font craindre un blocage du projet. Sur le plan politique, il semble que beaucoup de pays européens sur le tracé potentiel jouent l'ambivalence : la Bulgarie participe aussi à South Stream (même si cet accord pourrait être remis en question maintenant par le nouveau gouvernement) ; la Roumanie, de même que la Hongrie, se disent intéressées par South Stream. La question se pose pour l'Autriche avec la prochaine visite du chancelier en Russie.

4 - PROPOSITIONS : UN NOUVEAU DIALOGUE DE LA COMMISSION EUROPEENNE AVEC LA RUSSIE, L'IRAN ET LA TURQUIE

A moyen terme, le réseau gazier doit être développé en modernisant notre réseau existant par l'Ukraine afin d'achever un vrai réseau intérieur interconnecté. A plus long terme, d'autres solutions énergétiques que les énergies fossiles doivent être développées. L'UE a tout intérêt à diversifier ses sources d'approvisionnement, également terrestres. Ces projets, de moyen terme au regard du « temps de l'énergie », ne seront achevés qu'en 2011 au plus tôt pour Nord Stream et fin 2015 au minimum pour Nabucco. Et ne nous trompons pas : South Stream, Nabucco and Nord Stream sont des projets européens avec implication d'acteurs et d'intérêts européens. Avec l'incertitude sur la demande européenne, l'offre de GNL et la place du gaz dans la lutte contre le réchauffement climatique, il est sûr que l'UE n'a pas besoin des trois projets envisagés (31 milliards de mètres cubes pour Nord Stream, 31 pour Nabucco et 63 pour South Stream). De toute façon, les trois ne sont pas financièrement possibles dans un premier temps. Il faudra donc choisir.

4.1 - UN JEU DE POKER DANGEREUX

Le manque de coordination entre acteurs politiques et privés doit cesser, ce qui implique notamment un comportement moins rigide sur la concurrence de la Commission envers ces derniers. Il est par exemple inacceptable que les représentants de gouvernements européens n'aient pas soutenu de leur présence le sommet sur Nabucco en mai dernier. Le Conseil doit se faire le promoteur et le garant de ce projet, faire de vraies offres aux pays fournisseurs et attirer des acteurs économiques supplémentaires. Les effets d'annonces des pays de transit, l'engagement d'opérateurs italiens et français dans South Stream, marquent le manque de volonté des Etats-membres à soutenir publiquement, politiquement et dans les actes le projet Nabucco. Le récent accord intergouvernemental peut servir de base d'argument pour défendre le projet, mais il va falloir trouver rapidement des réponses aux problèmes de réserves.


4.2 - LES MOYENS D'UNE NOUVELLE POLITIQUE AU NIVEAU EUROPEEN ?

Ce qui reste encore et toujours au cœur du débat est l'incapacité de l'UE en tant que telle à établir une politique claire sur les questions énergétiques, tant les intérêts des Etats-membres divergent. L'UE doit cesser de cautionner le jeu personnel des Etats-membres. Car ce serait une erreur de se satisfaire d'une coopération renforcée, alors qu'il est question de solidarité énergétique, de sécurité des approvisionnements. Si la sécurité des approvisionnements est considérée comme un bien public, il est nécessaire que les Etats européens soutiennent le projet avec le concours d'opérateurs privés. Les pays clés ne peuvent pas être écartés de ce processus : Nabucco a besoin du gaz russe, et même iranien.

Mais pour cela, il faut établir un véritable cadre de dialogue diplomatique. Une politique pour Nabucco nécessite :
- Un accord concret avec les gouvernements européens et notamment les pays de transit d'entrée dans l'Union européenne qui doit faire de Nabucco une priorité.
- De nouveaux investissements et de nouveaux partenariats économiques : Attirer de nouveaux partenaires économiques est possible si des signaux politiques et commerciaux forts sont émis sur l'approvisionnement en gaz.
- Des accords précis et des offres acceptables avec les pays d'Asie Centrale, notamment le Turkménistan et l'Azerbaïdjan. L'UE peut exprimer sa disponibilité pour le traitement des problèmes frontaliers dans cette région et soutenir les pays en comprenant que si la diversification leur est souhaitable, elle est encore financièrement plus facile avec la Russie et la Chine.
- Un vrai dialogue avec la Russie par un nouvel accord sur les échanges énergétiques : l'accord sur les mécanismes d'alerte rapide sur les problèmes de transit constitue un premier pas dans ce sens. Discuter ouvertement de modifications et d'amendements pour reconnaître également les droits des pays fournisseurs permettrait d'amorcer un nouveau cycle et surtout de discuter ouvertement de l'entrée dans Nabucco comme fournisseur pour une partie du gaz. La Russie et l'Europe sont interdépendantes : l'UE est le premier marché de la Russie et détient quelques pouvoirs de négociation.
- Rétablir la Turquie un dialogue ouvert et surtout dépassionné : la Turquie est un allié et jouer de remarques politico-démagogiques ne pourra que nuire à nos relations de voisins naturels avec Ankara. Le discours français reste plus qu'ambigu, disant oui aux partenariats économiques sur le nucléaire et non aux avancées politiques sur l'adhésion à l‘UE.
- Réinstaurer des relations constructives avec l'Iran : les questions énergétiques ne doivent pas en être l'unique sujet de discussion. Le soutien à la démocratie à laquelle le peuple iranien aspire doit rester le fondement de la reprise de relations diplomatiques normalisées. Il ne s'agit pas de cautionner le pouvoir en place, mais de créer un espace de dialogue. L'UE doit composer avec l'Iran et soutenir le peuple iranien plutôt que favoriser par l'ostracisme des réflexes nationalistes et conforter l'enracinement d'un régime dur.

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