Nicolas Sarkozy 2007 - 2012 : le dépôt de bilan

Nicolas Sarkozy doit annoncer ce soir sa candidature à l'élection présidentielle. Avec un lourd passif : il soumet également, avec sa candidature, son bilan de président sortant au jugement des Français. Et le constat est sans appel : explosion du taux de chômage, crise sociale sans précédent, croissance atone, dégradation de la compétitivité, aggravation des injustices et mise à mal des valeurs de la République. Thématique par thématique, les experts de Terra Nova ont passé au crible les promesses du candidat de 2007 et les résultats obtenus cinq ans après. Au-delà de la présidence de Nicolas Sarkozy, ils dressent également le bilan de dix années de droite au pouvoir. Aux électeurs de juger sur pièces.

Introduction

Une élection présidentielle ne se joue pas principalement sur un bilan. Des bilans mauvais peuvent conduire à une réélection ; un bilan salué peut ne pas conduire à la victoire. Les électeurs, surtout lorsqu’ils hésitent, se projettent vers le quinquennat qui s’annonce plus qu’ils ne cherchent à saluer une action efficace ou à sanctionner de mauvais résultats. En outre, les bilans sont souvent difficiles à appréhender par des présentations médiatiques évidemment réductrices. L’électeur, comme le journaliste et parfois le politique, a la mémoire courte. La campagne de 2012 ne devrait pas échapper à cette règle.

 

Certaines particularités de la situation politique actuelle peuvent toutefois conduire à un sort différent.

 

Dix ans se sont écoulés depuis que la gauche a quitté l’exécutif, soit la plus longue période sans alternance depuis 1981. Le bilan dont il est possible de parler est bel et bien celui de la droite, sans que la question de « l’héritage » laissé par la gauche puisse raisonnablement être évoquée par la majorité actuelle. La droite a eu le temps de mettre en œuvre son action, d’en mesurer les résultats et, souvent, de changer d’orientation à 180°. Même s’agissant de la dette, la Cour des comptes a établi qu’une part importante du dérapage venait des choix structurels effectués par la majorité depuis cinq ans. En 2012, les électeurs auront eu le temps de confronter les résultats aux promesses, sans qu’une alternance rapide vienne interrompre l’élan de l’exécutif, comme en 1997, après 1995. De plus, c’est la première fois depuis 1981 que le Président sortant sollicite la reconduction, sans avoir été confronté à la cohabitation, comme François Mitterrand en 1988 et Jacques Chirac en 2002. Le fait que le quinquennat de Nicolas Sarkozy à l’Elysée ait succédé à cinq années où il a joué un rôle essentiel, au ministère de l’intérieur et, plus brièvement, à Bercy (2004-2005) accentue encore le caractère très personnel du bilan qu’il s’agit d’apprécier.

 

La personnalité de Nicolas Sarkozy est un deuxième élément de nature à accentuer la pertinence de l’approche de la campagne par le bilan. Son élection en 2007 a été très personnalisée et le niveau actuel de sa popularité s’explique en partie par la distance que les Français ressentent à son endroit. Après le Fouquet’s, le yacht de Bolloré, les liens avec les milieux de l’argent, le passage de relais de Cécilia à Carla, la concentration des pouvoirs au « Château » au détriment de Matignon et des ministres, sont des éléments liés à la personnalité « bling bling » du Président sortant. C’est une sorte de référendum « pour » ou « contre » sa reconduction qui se jouera au printemps 2012 ; le bilan de son action et de sa manière très personnelle de conduire la France pèsera. A bien des égards, Nicolas Sarkozy a discrédité encore davantage l’action publique et la parole politique. Qui écoute encore Nicolas Sarkozy aujourd’hui ? Qui croit les promesses d’action formulées au début de l’année 2012, alors même que les cartes, quoi qu’il arrive, seront rebattues dans quelques semaines ? Quel crédit apporter à un homme qui a davantage marqué cette période par la parole que par l’action, et surtout pas par l’action motivée par l’intérêt général ?

 

La crise très grave que connaissent l’Europe et la France sera évidemment exploitée dans le storytelling de la campagne que Nicolas Sarkozy présentera aux Français. Il n’a pas mis en œuvre toutes les promesses de campagne ? La faute aux conservatismes de tous bords. Les impôts, en particulier la TVA, doivent être augmentés ? La faute à la crise et à ses conséquences sur les finances publiques françaises et sur la compétitivité du pays. La rigueur désormais assumée ? Une preuve du sérieux gestionnaire. A l’inverse, certaines des actions du Président de la République seront mises en valeur comme témoignant de sa vigueur réformatrice : les universités, les retraites, la RGPP, la révision constitutionnelle de 2008, le « sauvetage » de l’Europe seront parmi les réformes les plus valorisées. Il sera nécessaire, dans ce contexte, de mettre sur la place publique les éléments principaux de ce bilan pour que le mot « réforme » cesse d’être dévoyé.

 

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Terra Nova a voulu élaborer un document de référence présentant, de la manière la plus clinique possible, avec des faits et des chiffres, le bilan des années Sarkozy, et au-delà, des dix ans de la droite au pouvoir. Il ne s’agit pas ici de formuler des propositions – objet des contributions 2012 de Terra Nova diffusées sur le site www.tnova.fr - mais bien de mettre en lumière les éléments objectifs du bilan de Nicolas Sarkozy.

 

Le présent ouvrage propose une analyse synthétique des principales politiques publiques, présentant les faits et chiffres essentiels. Un index permet un repérage efficace.

 

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Dès la fin 2009, avec L’Etat pyromane[1], Terra nova avait souligné les ruptures que Nicolas Sarkozy mettait en œuvre par sa politique et qui incarnaient une forme de basculement néoconservateur à la française. Les deux dernières années du quinquennat ont confirmé cette intuition : aux choix économiques et sociaux injustes des premiers mois est venue se greffer une stratégie très manifeste d’appels du pied appuyés en direction de l’électorat du Front national. Pour ne prendre que deux exemples, la laïcité « adjectivée » des premiers temps (puisque Nicolas Sarkozy la qualifiait systématiquement de laïcité « apaisée », « ouverte »…) a laissé la place à une laïcité de combat dirigée contre l’islam ; quant au ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, nommé en février 2011, il a été chargé, pour les quinze derniers mois du quinquennat, de mener une politique brutale et aveugle contre les étrangers, qu’ils soient étudiants diplômés de haut niveau, candidats à la naturalisation ou sollicitant le regroupement familial. Le résultat de ce jeu dangereux se mesurera au premier tour de la présidentielle…

 

Plus globalement, des pages qui suivent ressort un bilan mauvais. Les Français le ressentent et le sondage publié par Le Nouvel Observateur en partenariat avec Terra Nova[2], au début du mois de janvier 2012, est sans appel. Pour 70 % d’entre eux, le bilan est négatif et ce jugement est largement partagé, y compris par 25 % des électeurs de l’UMP. A l’heure de se représenter devant les Français, Nicolas Sarkozy est en dépôt de bilan.

 

 

1 - UN ÉTAT MAL GÉRÉ ET MAL PILOTÉ

 

Le bilan de ces cinq années est au moins paradoxal sur un plan : alors que Nicolas Sarkozy pouvait passer pour un ministre ayant réussi, dans son genre, place Beauvau, appuyé sur une équipe de serviteurs de l’Etat en connaissant parfaitement les rouages, dont le préfet Claude Guéant, et pour un Président élu après une campagne brillante, son bilan à la tête de l’Etat est franchement mauvais.

 

Cette mal-administration s’est manifestée d’un bout à l’autre du quinquennat. Elle s’explique en premier lieu par la place prise par la communication et de la mise en spectacle de l’Etat, sans commune mesure avec tout ce qui a été fait par le passé, y compris à gauche. Les chiffres de la sécurité en sont le meilleur exemple : on définit les objectifs d’une politique - et on la juge - en fonction de chiffres qui sont manipulés et faussent non seulement la perception de ces résultats, mais, plus grave encore, l’action des services publics. Cette communication à outrance ne craint pas, là encore, les paradoxes, puisque dans de très nombreux domaines les données chiffrées objectives, recueillies par les administrations, ne sont tout simplement pas disponibles.

 

Cette mal-administration, c’est aussi une mauvaise culture de l’urgence, contrepartie évitable d’une certaine forme de dynamisme que l’on peut reconnaître à Nicolas Sarkozy. Ce président a érigé en mode d’emploi l’enchaînement d’un fait divers tragique, suivi de l’annonce d’une loi répressive, elle-même dépassée avant d’avoir pu produire tous ses effets. En matière de sécurité, de justice, d’entrée et de séjour des étrangers tout particulièrement, cette frénésie législative a discrédité l’action publique et dégradé les conditions de travail du Parlement surchargé. Plus anecdotiquement encore, Nicolas Sarkozy a développé la culture du gadget politique, aussi vite promu qu’oublié (qui se souvient de la lecture de la lettre de Guy Môquet imposée dans les collèges ou du projet de parrainage d’enfants déportés de la Seconde Guerre mondiale par des élèves de CM2 ?). Les effets sur les politiques publiques ne sont pas qu’anecdotiques : en matière pénale, la sévérité, marquée par la loi absurde sur les peines planchers, est allée de pair avec des difficultés d’exécution croissantes de ces sanctions, avec pour conséquence un discrédit jeté sur l’action des policiers et des magistrats.

 

Cette frénésie se traduit par l’absence de réflexion avant la décision, de suivi et d’évaluation des politiques conduites. Le meilleur exemple est la suppression de la taxe professionnelle, décidée et annoncée par le Président seul, sans aucune étude préalable, les services de Bercy étant ensuite chargés de trouver les solutions techniques aux innombrables contraintes posées par l’Elysée. Résultat : deux taxes au lieu d’une et un dispositif sensiblement plus compliqué. L’absence de cohérence et de constance frappe et choque et les exemples sont légion : on instaure une taxe sur les nuits d’hôtels les plus chères le 1er novembre 2011 avant d’annoncer sa suppression 10 jours plus tard ; on met en place la loi TEPA, à l’été 2007 et on la détricote tout au long du quinquennat ; on annonce, en janvier 2009, la suppression de la publicité dans l’audiovisuel public au moment même – le même jour, à la même heure – où une réunion interministérielle travaille sur l’augmentation de cette ressource ; on annonce que la déchéance de la nationalité sera étendue, avant de renoncer devant l’impossibilité juridique de l’opération. Tout cela n’est pas sérieux.

 

Plus gravement encore, l’Etat est atteint dans son mode de fonctionnement institutionnel. L’équilibre de l’exécutif bicéphale de la Ve République a été bouleversé en profondeur : le Premier ministre est un « collaborateur » et les ministres sont réduits au rôle d’exécutants ; les décisions se prennent à l’Elysée et les conseillers du Président se répandent dans les médias (C. Guéant, H. Guaino, R. Soubie…). La révision constitutionnelle de 2008, votée dans les conditions que l’on sait - une voix de majorité -, ne change rien à cette situation, malgré la réussite de la QPC (question prioritaire de constitutionnalité). Pour le reste, le référendum d’initiative populaire introduit en 2008 n’a toujours pas reçu son texte d’application. Ce gouvernement aura été le premier de la Ve République à laisser certains volets d’une révision constitutionnelle sans texte d’application pendant toute une législature. La volonté du constituant n’a tout simplement pas été respectée.

 

Cet affaiblissement de l’Etat, que les coups de mentons préfectoraux ne compensent pas, est allé de pair avec une montée en puissance de l’action des collectivités territoriales, et en particulier des régions, auxquelles des compétences ont continué à être déléguées, les contraignant à augmenter les impôts et à recruter. Le dialogue de l’Etat avec les collectivités, comme avec l’ensemble des corps intermédiaires - associations, syndicats... - est resté quasi-inexistant, comme l’a montré la réforme territoriale qui a joué dans la perte du Sénat par la droite. La réforme des retraites, non précédée d’une véritable négociation, a confirmé cette carence structurelle.

 

Après avoir fait de la « République irréprochable » un slogan de campagne, Nicolas Sarkozy a plutôt créé une « République dévoyée » en voie de berlusconisation : les moyens de l’Etat sont mis à profit de quelques-uns, parmi les proches du Président (le groupe Bolloré a, tout en affirmant le contraire, récupéré d’importants marchés publics dont celui de la valise diplomatique ; le conseiller sondage de l’Elysée Patrick Buisson a bénéficié de commandes pour plusieurs centaines de milliers d’euros, dénoncées par la Cour des comptes) ; les nominations scandaleuses s’enchaînent (mode de nomination des dirigeants de l’audiovisuel public ; nominations de préfets ; nominations dans la justice, avec en dernier lieu celle du directeur de cabinet du garde des Sceaux devenu procureur de la République de Paris) ; les dirigeants de l’Etat sont mis en examen (le Directeur central des Renseignements généraux, Bernard Squarcini) ou condamnés (Brice Hortefeux, deux fois, pour atteinte à la présomption d’innocence et pour injure raciale) et les affaires touchent même certains hauts magistrats, le juge Courroye, procureur de Nanterre étant mis en examen dans l’affaire dite des fadettes en janvier 2012. Ce quinquennat aura battu le record du nombre de ministres ayant quitté le gouvernement à la suite d’affaires ou de scandales (Eric Woerth, Michèle Alliot Marie, Alain Joyandet, Christian Blanc, Georges Tron, Brice Hortefeux, André Santini…). Les liens avec les grands groupes médiatiques et avec les milieux de l’argent expliquent de nombreuses décisions, comme l’ouverture à la concurrence des jeux d’argent en ligne. Les contre-pouvoirs, dans la presse mais aussi au sein de l’Etat, sont affaiblis ou supprimés, et c’est une démocratie française en triste état que le Président de la République lègue en héritage.

 

En 2012, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Etat apparaît atteint dans sa substance et dans sa capacité d’action : la RGPP et le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux ont été l’alpha et l’oméga de la conduite de l’administration. Il y avait des choses à faire ; le dogmatisme et l’idéologie anti-Etat ont rendu tout changement autre que violent impossible. L’Etat a perdu en expertise, en capacité d’action, en crédibilité, pour des économies budgétaires modestes. Le paradoxe, là aussi, et le danger, c’est que dans ces temps de crise, les habitants et les entreprises de notre pays se tournent vers la puissance publique dont on attend des réponses et des solutions pour l’avenir, au moment même on lui coupe les ailes.

 

               

2 - DES VALEURS NEO-CONSERVATRICES QUI NE SONT PAS CELLES DE LA RÉPUBLIQUE

 

En 2007, un peu avant cette élection que l’on a dit imperdable, beaucoup pensaient que Nicolas Sarkozy présentait une forme d’incompatibilité personnelle avec les valeurs de la République. En décalage avec la culture et les valeurs de notre pays, décomplexé par rapport à notre histoire commune, son élection paraissait rien moins qu’évidente. Une fois arrivé à l’Elysée, ce décalage, qui aurait sans doute pu permettre l’audace et la créativité, s’est transformé en rupture, en fossé.

 

Les exemples ne manquent pas. Sur la laïcité, il a d’abord donné des gages aux Eglises, et en particulier à l’Eglise catholique avec laquelle il a voulu « remettre la religion au cœur de la cité », avec une ode à la prêtrise, comparée à la vocation des enseignants, qui n’a pu que choquer les plus ouverts au fait religieux (discours du Latran 20 décembre 2007). En matière de politique étrangère, il a démontré son atlantisme aveugle en cédant au retour dans le commandement intégré de l’OTAN, sans aucune espèce de contrepartie (mars 2009).

 

A rebours de la défense des libertésensuite, il a été le président de la vidéosurveillance, de l’espionnage des journalistes (affaire des fadettes), des peines planchers et du retour envisagé de la double peine. Loin de tout esprit d’égalité, il a théorisé avec sa majorité la stigmatisation des plus démunis, des « assistés », qui portent la responsabilité première de leur situation, voire des habitants des territoires d’outre-mer, dans une vision cartiériste avec laquelle on pensait que la droite avait définitivement rompu. Avec Nicolas Sarkozy, les « insiders », les possédants, les héritiers, ont été systématiquement favorisés. Loin de tout esprit de fraternité, il n’a eu de cesse de fracturer, de monter les populations les unes contre les autres : les salariés qui se lèvent tôt contre les fonctionnaires et les assistés ; les policiers contre les magistrats ; les chrétiens contre les musulmans ; les métropolitains contre les ultra-marins… La circulaire contre les Roms, à l’été 2010, est là encore une première depuis 1945, et une première honteuse : un texte officiel a ordonné aux préfets de mettre en œuvre des mesures de police contre des populations désignées en raison de leur origine ethnique. Le discours de Grenoble a été le manifeste de cette politique, à l’adresse de l’électorat frontiste dont les voix pèseront lourd au premier tour de la présidentielle.

 

Nicolas Sarkozy, en 2012 comme en 2007, joue avec les peurs des Français et donne de notre pays, notamment à l’étranger, une image repoussante, celle d’une citadelle assiégée, qui, loin de rayonner et d’incarner les valeurs de la devise républicaine, cherche surtout à ne pas évoluer. C. Guéant l’a dit, dans des termes qui n’ont aucun sens : « Les Français veulent que la France reste la France ». Cela implique la fin du mythe de l’immigration choisie au profit du retour à celui de l’immigration zéro, la destruction des perspectives d’intégration pour les étrangers. Dans le même temps– et là, il y a une cohérence, celle de la fermeture et de l’exclusion de la vie publique -, toute évolution sur la question du droit de vote des étrangers aux élections locales est écartée.

 

A l’étranger, le mépris exprimé par le discours de Dakar a laissé des traces, comme la réception de Kadhafi en décembre 2007. Même en Europe, l’arrogance vis-à-vis des petits pays comme de certains pays fondateurs (on se rappelle le sourire méprisant de Sarkozy en conférence de presse avec Angela Merkel à propos de l’Italie) aura desservi la France, qui a poursuivi des buts purement nationaux au détriment de toute ambition européenne, et a instrumentalisé l’Europe, par exemple en matière de migrations et de contrôle des frontières.

 

3 - UNE FRANCE INJUSTE

 

Les Français qui ont accordé leur confiance à Nicolas Sarkozy en 2007 avaient sans nul doute envie de changement. Il a réussi à faire croire qu’il était l’homme de la situation, qu’il allait mettre la France en mouvement (« Ensemble tout devient possible »), redonner leurs chances à tous les habitants du pays, partager du pouvoir d’achat. Or, le quinquennat qui s’achève aura été un des plus durs et injustes de la Ve République. Si Chateaubriand a raison (« Les Français n’aiment point la liberté ; l’égalité est leur idole » - Mémoires d’outre-tombe), Nicolas Sarkozy aura à rendre des comptes.

 

Premier facteur d’inégalité, la politique fiscale. Les choix budgétaires ont systématiquement privilégié les ménages aisés et les entreprises. Cela se traduit dans le volet recettes et en particulier dans le démantèlement de la fiscalité du patrimoine (4 milliards d’euros de baisses d’impôts pour les ménages les plus aisés, avec la réforme de l’ISF et des droits de succession, qui traduisent l’idée d’une France d’héritier ; 7 milliards aux entreprises sans contrepartie sur l’emploi ; aggravation des niches fiscales, machines à creuser les déficits). Dans les dépenses, si la hausse incontrôlée de tous les budgets et programmes des lois de finances doit être soulignée pour relativiser l’image de rigueur et de sérieux dans la gestion (un des records est détenu par le budget de l’Elysée : + 252 %), une exception, incroyable et pourtant réelle, doit être dénoncée : celle du programme « accès et retour à l’emploi », qui a diminué sur la période 2007-2012.

 

Certaines réformes qui seront portées au crédit du Président sortant par sa majorité doivent être analysées au regard de l’objectif de justice sociale. S’agissant des retraites, les femmes, les salariés entrés très tôt sur le marché du travail, ceux qui ont suivi des carrières longues et pénibles, subiront de plein fouet les choix du gouvernement. A l’inverse, les électeurs déjà retraités, traditionnellement plus mobilisés lors des élections que le reste de la population et plutôt favorables aux conservateurs, ont été épargnés. D’autres pays européens n’avaient pas fait le même choix. Le pacte social français a ainsi changé de nature : la rente a pris le pas sur le travail et l’innovation, et la France est devenue un pays où les héritiers et les rentiers ont le dernier mot sur les travailleurs et les entrepreneurs. Alors que 10 % des Français détiennent 50 % de la richesse globale, les inégalités de patrimoine ont augmenté de 30 % en sept ans, sachant qu’hériter multiplie le patrimoine par six : pour gagner plus, les Français ont bien compris qu’il fallait d’abord mieux choisir sa famille plutôt que travailler plus. Candidat du pouvoir d’achat et du retour à l’emploi, Nicolas Sarkozy traine ce boulet qui lui revient à la figure : pour 85 % des Français interrogés par Le Nouvel Observateur et Terra nova, son bilan en la matière est négatif.

 

Le résultat sur la situation sociale du pays est préoccupant. Depuis le début du quinquennat 300 000 personnes supplémentaires (soit l’équivalent de la ville de Nantes ou de Strasbourg) sont tombées sous le seuil de pauvreté (8,2 millions de personnes au total). Même le RSA, présenté comme la solution contre l’assistanat et les trappes à pauvreté, a échoué. Trop complexe, le dispositif n’a pas réussi à ramener vers le marché du travail ceux qui en ont été éloignés pendant longtemps. Cet échec a été aggravé par une politique du logement à contresens.

 

La France injuste, c’est aussi une France où l’autorité judiciaire ne fonctionne plus. La justice, avec l’école, est le parent pauvre du quinquennat de Nicolas Sarkozy, voire sa victime quand on constate la préfectoralisation accrue des procureurs, dont la proximité avec le pouvoir a atteint des sommets. Quant aux moyens, le Conseil de l’Europe a calculé que le budget consacré à la justice, rapporté au PIB, plaçait notre pays en 37e position sur 43. La stigmatisation des magistrats à chaque fait divers, le durcissement de la législation pénale combiné avec une inexécution pathologique des décisions juridictionnelles et l’état honteux des prisons, décrédibilisent l’autorité judiciaire. L’introduction de jurés populaires en correctionnelle a ajouté à la confusion et a mobilisé, au nom de la démagogie, des énergies et des moyens budgétaires qui étaient nécessaires par ailleurs pour améliorer le fonctionnement des juridictions. Dans ce bilan, la réussite de la QPC (question prioritaire de constitutionnalité) ne pèse pas lourd. Surtout, du point de vue institutionnel, le Conseil constitutionnel, lui, n’a pas été réformé.

 

Ces faits alimentent le sentiment profond d'épuisement, cette fatigue que ressentent les Français devant une vie plus dure aujourd’hui qu'il y a dix ans et devant des perspectives plus sombres pour nos enfants et pour les jeunes de ce pays. Bien loin de se limiter à la crise, le ressenti des Français sur les dix dernières années dessine le portrait d’une décennie perdue : 74 % des trentenaires estiment vivre moins bien que leurs parents, comme 72 % des 20 à 30 ans.

 

 

4 - UN ÉCHEC ÉCONOMIQUE QUI HYPOTHÈQUE L’AVENIR

 

En 2007, Nicolas Sarkozy a voulu s’affirmer comme le Président de l’initiative économique, de la libération des contraintes et du pouvoir d’achat. Face à ses engagements, force est de constater que l’échec idéologique est net : le « Paquet fiscal » voté à l’été 2007 a choqué sur le plan des symboles (Liliane Bettencourt a récupéré un chèque de 30 millions d’euros au titre du paquet fiscal 2008…) et a été pris à revers par la crise. Le mal aura été fait, avec plus de 10 milliards d’euros par an pris dans les poches de tous les Français pour les donner aux ménages les plus riches. Plus grave encore, les capacités d’investissement du pays sont réduites et les politiques publiques actuelles sont, dans certains domaines, à 180° de ce qu’il faudrait faire.

 

Loin de tout sérieux budgétaire, Nicolas Sarkozy a été un président dépensier. Ainsi, la dette publique a explosé (elle a doublé de 900 milliards d’euros à 1800 milliards d’euros en 2012), une large part revenant aux choix du gouvernement, comme la Cour des comptes l’a montré de manière indiscutable. La charge de la dette est désormais le deuxième poste du budget de l’Etat.

 

La réhabilitation de la valeur travail - au détriment de la création d’emplois, à cause notamment de l’exonération des heures supplémentaires -, l’assouplissement des 35 heures, la flexibilisation du marché et du code du travail, ou encore la « responsabilisation » des chômeurs ont tourné court, face à l’explosion des plans sociaux et à l’envolée du chômage pendant la crise. Loin de convaincre par ces mesures et de réinventer une politique nouvelle de l’emploi, la majorité a d’ailleurs été contrainte de recourir aux « vieilles recettes » telles que le recours en urgence aux contrats aidés pendant la crise, pourtant vilipendés pendant la campagne, sans d’ailleurs que ces revirements soient expliqués, ni même réellement assumés face à l’opinion publique.

 

Cette politique a aussi aggravé les problèmes de compétitivité de la France, notamment vis-à-vis de l’Allemagne, avec des conséquences très lourdes (un demi-million d’emplois industriels perdus depuis 2007). Le déficit commercial a atteint un triste record historique et, sauf en 2009, la croissance a été sensiblement plus faible qu’en Allemagne.

 

Au total, l’insuffisance de l'investissement, la baisse de l'effort de recherche et développement, le faible renouvellement du tissu des entreprises, l’absence de positionnement sur les marchés émergents expliquent beaucoup plus le déclin de nos positions industrielles que le coût du travail en France, ou encore la durée du temps de travail, qui est en moyenne proche de celle de l’Allemagne.

 

Dans la réponse à la crise financière, le Président de la République a répété à plusieurs reprises après la faillite de Lehman Brothers : « Plus rien ne sera comme avant ». Pourtant, si l’Etat a joué son rôle et si le Président a assumé ses responsabilités en prenant des initiatives notamment au G20, la France est restée, en interne, très en-deçà de ce qui était nécessaire dans la recherche d’une nouvelle régulation financière : pas de mise en œuvre du rapport Vickers proposant la séparation des activités de dépôt et de banques d’affaires, pas de fonds de résolution pour assurer le soutien aux banques défaillantes, à la différence de ce qu’ont fait l’Allemagne et la Suède. Tout cela donne le sentiment d’une capture du pouvoir politique par le pouvoir bancaire.

 

L’enjeu de la présidentielle est donc de trouver les moyens de remettre la France en marche, par des investissements judicieux.

 

Or, les dysfonctionnements du système d’innovation et d’éducation, notamment l’insuffisance des moyens, handicapent la compétitivité et la croissance françaises. Dans le domaine universitaire, la réforme des universités a constitué une rupture majeure, incitant les établissements à de nouvelles logiques de responsabilité et de performance dans leur gestion, avec des outils souvent inadaptés. Le retard de notre pays reste toutefois très important, et la réforme a laissé de côté des sujets majeurs (échec massif en premier cycle, coupure entre grandes écoles et universités, précarité des conditions de vie des étudiants, dévalorisation sociale du métier d’enseignant-chercheur,…). Quant au Grand emprunt, il n’a pas produit les effets escomptés et n’est de toutes les façons pas à la hauteur des besoins du pays.

 

Plus globalement, l’investissement dans la jeunesse et dans la richesse humaine est dramatiquement insuffisant. Deux illustrations : les jeunes enfants de moins de trois ans sont de moins en moins pris en charge par l’école (le taux de scolarisation des moins de 3 ans a diminué de moitié : -150 000 enfants !) ; et le nombre de jeunes sortants sans qualification aucune du système scolaire reste dramatiquement élevé.

 

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Avec un taux de chômage très élevé et des Français appauvris, une croissance faible, une compétitivité dégradée et un Etat gravement impuissant, le bilan est sombre. Nicolas Sarkozy laissera une République abîmée, des institutions affaiblies, des tensions fortes entre les habitants. Ce sont autant de défis à relever pour la France et pour l’Europe.

 


[1] Editions Delavilla, 270 p., février 2010.

[2] http://www.tnova.fr/note/sondage-exclusif-nicolas-sarkozy-son-bilan-son-boulet

 

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