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Billet de blog 9 juil. 2015

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Planète : la véritable guerre des civilisations a commencé

Six ans après l'échec de Copenhague, la COP21 réunira fin novembre à Paris les délégations du monde entier. Mais le réchauffement climatique remet en cause les fondements même de la modernité industrielle. Entre les « terriens » – êtres humains et non-humains – qui savent qu’ils appartiennent à la Terre, et « modernes », qui pensent depuis quelques siècles déjà que la Terre leur appartient, le choc des civilisations a commencé. Christophe Bonneuil

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Six ans après l'échec de Copenhague, la COP21 réunira fin novembre à Paris les délégations du monde entier. Mais le réchauffement climatique remet en cause les fondements même de la modernité industrielle. Entre les « terriens » – êtres humains et non-humains – qui savent qu’ils appartiennent à la Terre, et « modernes », qui pensent depuis quelques siècles déjà que la Terre leur appartient, le choc des civilisations a commencé. Christophe Bonneuil

J’ai donné un entretien à un hebdomadaire français qui a publié une version tronquée sans mon accord (ont été retiré certains passages clé évoquant les dégâts environnementaux d’un libre-échange dogmatique ; ceux articulant la question écologique et la question de l’échange écologique inégal inhérente à la dynamique du capitalisme ; ceux faisant dialoguer les enjeux climatiques et écologiques contemporains avec la pensée d’auteurs comme B. Latour, P. Descola, E. Viveiros de Castro, F. Braudel ou encore I. Wallerstein). Voici ma version révisée, plus développée, de l’entretien, la seule dans laquelle je me reconnais.                       

La Conférence de l’ONU sur le changement climatique s’ouvrira fin novembre à Paris, mais déjà tout le monde semble parier sur un échec. Sommes-nous, nous les humains, capables de traiter cette affaire ?

Personne ne peut dire si la COP21 sera, ou non, un échec. Mais on peut analyser la façon dont les discussions sont engagées. Et ce n’est pas encourageant : les premiers échanges tablent en effet sur une inflexion des émissions de gaz à effet de serre vers 2030. Mais selon les scientifiques du GIEC, si cet infléchissement n’a pas lieu d’ici 2020, la température terrestre a toutes chances d’augmenter d’environ 3°C à la fin du siècle. Or, au-delà d’1,5°C de hausse, il existe un fort risque d’ « emballement » aux conséquences imprévisibles. Alors que dès aujourd’hui le changement climatique bouleverse des millions  de vies de la Louisiane aux Philippines, un tel scénario nous projetterait vers un autre monde, avec des centaines de millions de migrants environnementaux (l’ONU anticipe 150 millions de réfugiés climatiques en 2050), une géopolitique plus brutale et une vie moins civilisée.

Peut-on encore éviter ce scénario-catastrophe ?

C’est toute l’organisation économique du monde – avec sa logique de guerre économique entre territoires et entre firmes mondialisées et son culte de la croissance – qui est questionnée par le dérèglement climatique.  On négocie dans une arène la réduction des émissions, et dans une autre on négocie des accords de libre-échange dont on sait parfaitement qu’ils augmentent les émissions, n’est-ce pas schizophrénique ? De plus, le système actuel de négociations prend le problème « en fin de tuyauterie ». Autrement dit, il se focalise sur la quantité de gaz à effet de serre émis. Mais pourquoi ne pas prendre la question à sa source, c’est-à-dire en insistant sur les ressources de pétrole, de gaz et de charbon à ne pas prélever, et à laisser dans le sol ? Cette donnée existe pourtant : en janvier dernier, un article de « Nature » a calculé que, pour rester en-deçà des 2°C de hausse de la température, il faudrait que nous renoncions à consommer de 50 à 80 % des réserves existantes de carburants fossiles. Partir de ce constat permettrait une discussion très différente : au lieu de limiter le carbone produit par les usines, on réduirait directement la production d’énergie sale. Et la discussion politique porterait sur comment on se partage équitablement ce qui nous reste à brûler. Avec un objectif : cesser de vampiriser notre planète.

Les prévisions climatiques se font à très long terme. Le politique peut-il prendre en charge ce  temps long ?

La pensée du long terme est le propre du défi écologique, avant même qu’elle ne monte à l’échelle géologique avec la notion d’Anthropocène. Le rapport du GIEC montre que si la trajectoire actuelle des émissions se prolongeait, la planète serait plus chaude de 8 à 12°C en 2300.  Quelles espèces et quels humains pourront encore y vivre ? Les politiques ont-ils assez de grandeur et de courage pour penser ce long terme ? Il y a des précédents dans l’Histoire européenne : plusieurs délibérations où des anticipations très lointaines étaient convoquées. Par exemple, un traité forestier publié en Allemagne en 1713 planifiait la culture « soutenable » -  le mot existe depuis le Moyen Age -  du chêne sur trois siècles. A la fin du XIXe siècle, le Parlement britannique a été le siège d’intenses débats sur la gestion de ses réserves du charbon en se demandant si elles dureraient cent ans ou mille ans. Oui, la démocratie est capable de raisonner à très long terme, si elle assume la finitude et la fragilité de notre Terre. Encore convient-il de bien préciser les enjeux : la modernité industrielle  a cru qu’il pouvait s’arracher à la Terre et se libérer des déterminations naturelles - les sciences humaines et sociales se sont d’ailleurs construites en chassant la Nature, la matière, l’énergie, de leur grille d’interprétation des sociétés. Mais désormais, cette « grande séparation » n’est plus possible.  Il faut désormais penser la démocratie dans tous ses métabolismes socio-écologique et sans le mythe d’une croissance indéfinie, repenser la liberté sans l’arrachement dominateur à la nature. Je partage entièrement  l’analyse de Bruno Latour selon laquelle le pire ne sera évité que si les « terriens » – êtres humains et non-humains – qui savent qu’ils appartiennent à la Terre emportent la véritable bataille culturelle en cours qui les oppose aux « modernes », ceux qui pensent depuis quelques siècles déjà que la Terre leur appartient. S’il existe une guerre des civilisations sur notre planète, alors c’est celle-là ! 

Les scientifiques débattent actuellement sur l’opportunité de baptiser  « Anthropocène » l’époque actuelle de l’histoire de la Terre. De quoi s’agit-il ?

L’anthropocène signale justement le retour de ce que la modernité industrielle avait évacué : l’idée d’une histoire commune entre la Terre et les humains, d’un devenir des sociétés intricablement tissé d’êtres et de processus naturels qui ne nous sont pas extérieurs.  Après l’Holocène, époque post-glaciaire climatiquement stable depuis 12000 ans, les scientifiques du système Terre affirment que nous sommes entrés dans un nouvel âge géologique et que c’est l’impact des activités humaines qui est la cause de ce tournant géologique, d’où le nom, qui vient d’anthropos, humainet kainos, nouvel âge.

Comme l’illustre la prochaine Conférence Climat, cette nouvelle époque se définit donc par l’impact de l’action humaine sur la trajectoire géologique de la Terre, mais aussi par un retour en boomerang, souvent violent, de la Terre sur nos existences et notre géopolitique. Exit le mythe de l’histoire comme arrachement à la nature !  Cela aurait l’avantage de bien indiquer que, désormais, l’homme est responsable du devenir du globe. Mais cette notion peut avoir un effet inhibant : elle pose les enjeux à de si grandes échelles, de façon si technocratique, que l’on se demande ce que les citoyens peuvent bien encore faire.

D’où un découragement généralisé ?

D’où, surtout, quand l’ONU semble inefficace, la tentation de s’en remettre à des promesses de sauver la planète par sa mise à prix dans un grand marché financier du carbone ou de la biodiversité, ou par des méga-technologies de manipulation du climat. Ces technologies, appelées « géo-ingénierie », qui bénéficie du soutien des appareils militaires et des grands groupes tels Google ou Microsoft. Il s’agit de résoudre le problème du réchauffement en imaginant des solutions technologiques dont certaines sont assez inquiétantes, sinon délirantes. Certains envisagent d’installer des miroirs sur les satellites pour renvoyer dans l’espace une partie du rayonnement solaire, d’autres ou d’injecter du souffre dans l’atmosphère pour filtrer les rayonnements solaires. Un scientifique a même imaginé une fusée qui pousserait la planète plus loin du soleil afin de la refroidir ! Il est fascinant de voir que les mêmes qui niaient le changement climatique nous expliquent aujourd’hui qu’ils ont la solution technique.  Tout cela ne vise qu’un but : éviter à tout prix de faire de l’environnement une question démocratique.

Justement, entre expertise technique et délibération politique, comment garder le bon dosage ?

Dépolitiser l’écologie peut conduire au pire. Au nom de la crise environnementale, une élite scientifique, une superpuissance ou une multinationale prendrait des décisions d’urgence, d’exception, au mépris de tous les principes démocratiques. Quand le secrétaire d’Etat américain John Kerry compare le changement climatique à « une arme de destruction massive », il établit de facto une comparaison avec l’Irak. Ce qui revient à aligner la perception de l’enjeu climatique sur un cadre d’interprétation et d’action militaire, unilatéral, hégémonique. Foucault a analysé l‘affirmation d’un « biopouvoir » depuis la fin du XVIIIe siècle, par lequel les Etats-nations ont pris en charge la vie biologique de leurs sujets. Cela a donné le meilleur (politique de santé publique…) comme le pire (sciences et politiques raciales, eugénisme…). Il est en train de se passer la même chose avec la Terre : nous assistons à l’avènement d’un géo-pouvoir qui prend pour objet de savoir et d’intervention non plus seulement vie humaine, mais désormais l’ensemble des processus biologiques, biogéochimiques et géoclimatiques de la planète terre dans son ensemble.

Revenons à l’anthropocène : dans votre ouvrage avec Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous (Seuil, 2013), vous pointez certains problème de cette nouvelle dénomination.

Le discours convenu de l’anthropocène revient à faire de l’humanité toute entière, et de façon indifférenciée, la responsable du réchauffement. Or on sait que les plus pauvres de la planète émettent mille fois moins de gaz à effet de serre que les plus riches et que deux tiers du carbone rejeté dans l’atmosphère est le fait de 90 entreprises seulement. Voilà pourquoi certains proposent de parler de « capitalocène ». Pour eux, ce n’est pas le genre humain, mais un système économique inégal soumis à l’accumulation capitaliste qui fait dérailler la géologie de la planète. Un chiffre milite en ce sens : depuis le XVIIIe siècle, la population a été multipliée par 10 et le capital par… 134. Dans son essai « La Grande divergence », l’historien Kenneth Pomeranz s’est demandé pourquoi, alors que la Grande-Bretagne et la Chine avaient, vers 1750, un développement économique comparable, seule la première avait connu un décollage industriel. Un facteur clé est qu’en important le bois, la laine, le coton et le sucre issus des plantations esclavagistes d’Amérique, ainsi que bien d’autres produits agricoles, la Grande-Bretagne bénéficiait à bas coût, de la capacité productive de dizaines de millions d’hectares du reste du monde... En dialogue avec les sciences, il y a désormais tout un champ de l’histoire et des sciences sociales qui s’intéresse aux flux d’équivalent-hectare, de matière, d’énergie, ou de déchets et pollutions entre les différentes régions du globe. Il en ressort que, selon des modalités qui changent au cours de l’histoire, les ressources sont généralement drainées vers les pays et les groupes sociaux dominants tandis que les nuisances écologiques sont « externalisées » vers les régions et les classes dominées . Là où Braudel parlait d’économie-monde, là où Wallerstein parlait de système-monde pour décrire une mondialisation inégalitaire, il nous faut donc aussi parler d’ « écologie-monde » pour comprendre les inégalités et l’endettement écologique qui sont à la source de notre mode de développement. Or, cette inégalité est camouflée par le terme « anthropocène ».

Le capitalisme serait alors le grand pollueur à abattre pour sauver la planète ?

Le philosophe américain Fredrick Jameson a remarqué qu’il nous est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. On se repaît de films apocalyptiques, mais quand quelqu’un parle de réformer le capitalisme, on lui rétorque : « Cher ami, vous nagez en pleine science-fiction ». Il est temps de libérer les imaginaires ! Partout dans le monde sont expérimentés des modes de vie plus frugaux, des nouveaux rapports à la consommation de ressources naturelles. Ce qui est en cause, ce n’est d’ailleurs pas simplement le capitalisme, c’est toute notre modernité industrielle. Comme l’ont montré Philippe Descola ou Eduardo Viveiros de Castro, considérer la nature comme objet, un « magasin », un extérieur qui s’adapte à loisir à nos besoins, est une bizarrerie occidentale, qui en se globalisant s’avère insoutenable…

Oui, mais nous ne sommes pas des Amérindiens…

Un livre comme La chute du ciel du chamane Davi Kopenawa et l’anthropologue Bruce Albert  (Plon, 2010) apporte en effet un superbe récit non-occidental de la crise écologique actuelle et on trouve les échos des cosmologies amérindiennes dans la notion de « bien vivre » qui fait aujourd’hui son chemin. Mais l’Occident, lui aussi, recèle un riche héritage intellectuel en matière de critique de la démesure et de compagnonnage avec les êtres non-humains plutôt que de domination. L’encyclique « Laudato si’ »que le pape François vient de consacrer à l’environnement cite François d’Assise [XIIIe siècle], qui parlait de « sœur notre mère la Terre » et qui va tout à fait dans ce sens. La question écologique est une question sociale, qu’on ne pourra résoudre sans s’attaquer aux inégalités, mais c’est aussi une question morale, voire spirituelle. Il ne faut pas condamner à l’homme à n’être qu’un bon gestionnaire des ressources de la planète.

CHRISTOPHE BONNEUIL est historien au CNRS, et directeur de collection aux éditions du Seuil. Il est le coauteur de « L'événement anthropocène, la Terre, l’Histoire et nous  » (Seuil, 2013, avec Jean-Baptiste Fressoz) et de Prédation. Nature le nouvel eldorado de la finance (La Découverte, 2015, avec Sandrine Feydel)

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