Vote de crainte ou de conviction?

Voter pour, voter contre, ne pas voter, à l'heure où chacun donne sa décision je vous épargnerai la mienne. Cependant, on ne peut occulter l'influence des sentiments et la puissance avec laquelle ils nous font nous exprimer. Un sentiment me semble important aujourd'hui...

La peur. Drôle de sentiment n’est-ce pas ? La peur, celle qui parfois nous empêche d’essayer. La peur, celle qui parfois nous fait désespérer. La peur, celle qui parfois nous enlève notre raison. La peur, celle qui parfois fait que nous nous mentons. Soyons honnêtes, nous avons peur de la peur. Nous aimerions nous en débarrasser, en vain. Néanmoins, elle est certainement l’un des principaux moteurs de nos vies tant elle nous force à accomplir de choses pour la fuir. Et quand bien même nous n’arrivons pas à la fuir, elle nous oblige à emprunter des chemins de traverse inattendus de façon à la contenter afin qu’elle devienne plus rassurante. Dans le pire des cas, elle nous rend amorphes et nous fait régresser, elle nous enlève nos capacités d’adaptation et nous laisse figés. Mais à chaque fois, elle nous prive de notre libre arbitre. En d’autres termes, nous sommes les otages de notre peur.

 

Ma peur d’aujourd’hui me demande de choisir un candidat pour éviter l’autre. Le pistolet sur la tempe, elle me somme de lutter contre la candidate qui déteste ma religion, mes origines, mes valeurs de fraternité, ma propre existence. Existe-t-il une plus grande peur que celle du rejet de son identité ? Je ne crois pas... Quelle serait la meilleure façon de lutter contre ce fascisme, et donc contre le rejet de moi-même ? Choisir le camp adverse. « Faisons barrage ! » nous dit-on, transformant le vote en une utopie de bataille collective. Aux urnes citoyens ! Allons voter ensemble, encore une fois pour désigner le moins pire de ce « show » politique pathétique. Alors, guidé par ma peur, j’irai très certainement aux urnes « En Marche ! », peut-être même en « moonwalk », néanmoins j’irai déposer mon bulletin...

 

Mais des flashbacks me surprennent et s’invitent dans mon esprit. Je revois la « loi Macron » de 2015 promulguée grâce au 49.3. Je revois la « loi travail » habilement appelée loi El-Khomri — parce que l’appeler « Loi Macron II » n’aurait pas été sérieux — passer elle aussi par le 49.3. Je nous revois tous ensemble dans la rue, avec nos hashtags « #onvautmieuxqueça » et nos pancartes citant du SCH : « se lever pour mille deux c’est insultant ». Je nous revois tous assis par terre, chaque soir, bouillonnants d’idées et tentant de nous autoéduquer à une démocratie lointaine et oubliée. Je nous revois horrifiés face à la déchéance de nationalité, malgré la peur de l’autre que le contexte a tenté d’instaurer. Je revois l’arrivée quasi prophétique à la présidentielle d’un candidat inconnu il y a trois ans, que l’oligarchie nous envoie sans même prendre la peine de nous masquer le subterfuge, comme si nous étions trop demeurés pour le découvrir. Je me revois halluciner sur l’absence de programme, hallucination qui ne fera pas le poids face à celle qu’engendrera la lecture de son « projet » enfin dévoilé, accompagnée d’une forte impression de « déjà-vu »...

 

Ces flashbacks ne me facilitent pas la tâche, ma main tenant l’enveloppe en tremble. Dois-je renier tous nos efforts passés ? Toutes les joies et les peines que nous avons traversées ensemble ? Dois-je accepter la cécité face au projet capitaliste qui se dessine devant nous, dans la continuité du précédent contre lequel nous nous sommes battus — non sans mal compte tenu des violences policières subies par mes camarades ? La décision est d’autant plus difficile à prendre qu’aucun de mes proches n’arrive à me convaincre... « Vote Macron ! Convaincs-toi qu’il est le moins pire des deux. Sinon — les abstentionnistes — VOUS aurez propulsé le fascisme en tête du pays ! » Mais je ne suis pas dupe, j’aurais aimé l’être. Malheureusement, je ne peux pas occulter le fait que « le pire » n’est là que par la faute du « moins pire ». C’est précisément parce que nous choisissons le « moins pire » depuis des années, sans véritablement broncher ou souvent trop tard, que « le pire » a pu se hisser aussi haut. Soyons honnête, Macron n’est que le souffle ultime d’une politique libérale vouée à mourir, emportant avec elle dans son trépas le plafond de verre qui empêchait jusqu’ici celle-dont-je-ne-prononcerai-pas-le-nom d’accéder à la marche suprême du pouvoir politique. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle se transforme en certitude lorsque je vois le chantier de reconstruction dans lequel s’embourbent les « Gauche » et « Droite » traditionnelles. En d’autres termes, en votant Macron, je parie sur l’arrivée du fascisme au pouvoir très prochainement. De ce fait, l’abstentionnisme et le vote Macron seraient tous deux la cause de la montée de l’extrême-droite. Voyez-vous ici l’aberration du raisonnement cherchant absolument un bouc émissaire parmi les votants ? Voyez-vous aussi que les abstentionnistes ne se contentent pas de mettre les deux candidats dans le même sac ? Bien au contraire, nous sommes bien conscients de la dangerosité du parti frontiste et nous mesurons l’impact de son élection le 7 mai. Il n’est pas question de choisir entre la peste et le choléra, mais entre une tumeur maligne et un cancer généralisé, l’une étant les prémices de l’autre.

 

Alors finalement, que dois-je faire ? M’abstenir et ainsi donner une chance au parti de l’ancienne flamme tricolore ? Ou bien renier tous mes combats précédents, voter Macron et donner une victoire — certes reportée mais assurée — au nouveau parti de la rose bleue ? J’ai la vague impression d’être un « plus grand perdant » en allant voter. Ma raison me dit de m’abstenir, de rester fidèle à moi-même et d’user de mon libre arbitre. Mais je serais bien bête de sous-estimer la puissance de la peur...

 

Mais ce qui m’importe le plus, c’est le 8 mai. Comment réagirons-nous à l’élection ? Quelles revendications ferons-nous ? Comment les mettrons-nous en place ? Comment nous faire entendre ? Comment changer la donne et renverser l’échiquier politique ? Quelles initiatives citoyennes pourrons-nous faire naître de tout cela ? Voilà ce qui me stimule ! Antonio Gramsci disait lors d’un de ses discours : « La conception socialiste du processus révolutionnaire est caractérisée par deux traits fondamentaux que Romain Rolland a résumé dans son mot d’ordre : Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». À défaut d’avoir l’intelligence — seulement le pessimisme — j’aime à croire que je possède cet optimisme de la volonté car nous en aurons grand besoin pour ces 5 prochaines années, si ce n’est plus...

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