Lettre ouverte

Retour en arrière avec ce petit billet traitant des essais cliniques de Rennes de Janvier 2016, dont l'enquête amène plus de questions que de réponses...

J’aimerais parler avec toi, jeune étudiant qui vient de sortir du système scolaire et qui te lances à la poursuite de ta nouvelle vie, celle du travail. Tu es idéaliste, tu voudrais pouvoir vivre de ce qu’il te plait, trouver un métier qui te corresponde et le faire évoluer. Tu te dis que l’université française est bonne, compétente et que sa formation te permettra à coup sûr de décrocher un emploi, ton emploi. Alors tu as choisi ta filière, prêt à t’y inscrire. Cependant, tu te rends compte que l’accès à l’enseignement n’est pas donné. Tu as de la chance, tu n’as pas choisi de grandes écoles aux droits d’entrées mirobolants qui aurait pu t’assurer une entrée sans difficulté dans le monde du travail, tu es « juste » à l’université qui demande une somme raisonnable pour ses frais de fonctionnement. Mais pour toi ce n’est pas raisonnable, ça représente un sacré pécule quand même. Sans compter qu’il te faut te loger, te nourrir, parfois te divertir aussi parce que tu es humain et la vie ne se limite pas aux études et au travail pour toi. Malheureusement tu n’as pas la chance de certains de tes amis, qui ont leurs parents derrière eux qui les soutiennent financièrement. Toi, tu es autonome sur ce domaine, parce que tes parents ne peuvent t’aider plus qu’ils ne le font déjà, ou bien parce que tu as choisi de ne pas les solliciter pour te prouver que tu peux t’en sortir seul dans la vie, tu es grand maintenant. Alors tu ne te décourages pas, tu retrousses tes manches et va à la recherche de l’argent. Tu te renseignes auprès de certaines banques, mais tu oublies vite cette idée, tu n’as aucune envie d’être endetté dès le départ de ta vie étudiante. En parallèle, tu te renseignes sur les bourses d’études que tu peux toucher, mais après un tas de calculs permettant de savoir dans quel barème, dans quel échelon de bourse tu te situes, tu te rends compte que ça ne paie qu’à peine le loyer de ta chambre U, que tu as eu du mal à obtenir soit-dit en passant. « Ok pas de problème » te dis-tu, tu vas trouver un job étudiant pour mettre un peu de beurre dans tes épinards. Après quelques temps de recherche, tu en trouves un, souvent dans la restauration. Ça y est ! Tu as de l’argent pour tenir tes mois, tu te restreins un peu dans ton mode de vie mais tu arrives à tenir tes fins de mois tant bien que mal. Tu te fais invectiver par les nombreux clients que tu sers parce que tu débutes et es un peu long au service, mais tant pis ça en vaut la peine. Tu dors peu, parce que le boulot occupe une grande partie de ton temps libre, mais il te faut aussi réviser tes cours et tes examens, alors tu prends sur ton temps de sommeil pour cela. Cependant, tu aimerais pouvoir aller au cinéma, suivi d’un bon restaurant que tu affectionnes sans devoir sortir ton livre de comptes à chaque fois, la goutte de sueur perlant sur ton front, dissimulant mal le stress quotidien que tu vis. C’est là que t’apparait un signe, un coup de pouce que la vie te donne : dans le journal, tu tombes sur l’annonce d’un laboratoire qui mène des examens cliniques pour une nouvelle molécule. C’est assez bien payé, largement assez pour te satisfaire et t’encourager à décrocher ton téléphone et les appeler. Qui plus est, c’est un laboratoire qui a reçu l’aval du ministère de la Santé, ça a l’air assez sérieux. Tu sais même que pour certains laboratoires, l’État peut donner des subventions dans ce style d’études. Tu te dis que, indirectement, l’État va compléter la bourse qu’il t’octroie. Ça te semble assez juste, tu te retrouves donc dans les locaux du laboratoire en compagnie d’autres personnes qui sont présentes pour la même raison que toi, tu discutes un peu en disant que c’est la première fois que tu participes à ce genre d’expérimentation. On vous guide dans une salle, on vous installe, vous met à l’aise et on débute le test. On vous administre le « médicament ». Tu ressors une heure plus tard, en sachant qu’il te faudra revenir d’autres fois avant de toucher ton petit chèque. Malheureusement, tu n’auras pas l’occasion de t’y représenter. Il s’avère que cette molécule t’as été nocive, au point de te faire tomber dans un état de mort cérébrale. Tu te demandes pourquoi toi, qui voulait juste pouvoir vivre heureux dans ta petite vie d’étudiant qui te plaisait tant, malgré ses difficultés qui t’ont renforcé et rendu plus courageux, plus brave et plus apte à vivre dans cette société. Tu n’auras malheureusement pas eu le temps de grandir dans cette société, toi qui aspirais à la changer quand tu as vu les contradictions qu’elle portait en elle. J’ai envie de te dire qu’on le fera pour toi, tout ce que tu as vécu n’aura pas été vain rassure-toi.

J’aimerais aussi parler avec vous, mon ami salarié qui travaillez pour une grande entreprise au chiffre d’affaire indécent à citer. Vous touchez le SMIC, et cela vous suffit pour survivre. Votre femme travaille aussi, et à vous deux vous avez assez pour nourrir vos deux enfants. Vous économisez pour l’avenir, vous vous démenez à la tâche, vous rentrez harassé du travail, mais avez toujours de la force pour embrassez votre femme et vos enfants. Les fêtes venant de passer, vous espérez une augmentation pour renflouer vos comptes parce que c’était Noël et rien n’est plus important à vos yeux que le bonheur de vos enfants pendant cette fête, alors vous avez dépensé sans compter pour eux. Sauf que votre patron se fiche de votre vie, et par conséquent de votre augmentation. Mais bonne nouvelle ! Pendant que vous lisez votre journal, vous voyez que l’État va augmenter votre SMIC ….. de 0,6%. Oui, vous allez gagner 9 euros brut de plus par mois, à se demander mais qu’allez-vous donc faire de toute cette oseille … Pendant que vous réfléchissez à ça, votre œil est attiré par la petite annonce d’un laboratoire pour l’essai clinique d’un nouveau médicament. Vous en parlez à votre femme, qui vous dit que ce n’est pas nécessaire, l’essentiel pour elle étant que vous soyez tous ensemble et en bonne santé. Elle vous émeut, vous vous dites que votre femme est fantastique, alors en cachette vous allez au laboratoire, en vous disant que le chèque que vous percevrez permettra de lui payer le week-end en thalasso dont elle rêve tant. Vous tombez sur un jeune étudiant, au grand sourire et à la joie de vivre flagrante, qui se confie à vous en vous racontant sa vie et appréhendant sa première fois dans ce style d’expérience. Vous le rassurez un peu, et vous lui dites que vous aussi vous avez un peu peur, mais qu’il ne faut pas s’inquiéter car c’est une boite sérieuse – appuyée par le ministère – qui vous prend en charge. Vous êtes dans le même groupe, alors vous restez en compagnie de ce jeune qui vous rappelle votre jeunesse. Vous repartez ensuite, souhaitant une bonne journée à votre jeune ami du jour, et rentrez chez vous. […] Puis une ambulance vient vous chercher, vous êtes à l’hôpital. Vous ne comprenez pas très bien ce qu’il se passe, mais les mines autour de vous sont graves. On parle de « lésions neurologiques » mais tout cela est vague pour vous. De toute façon, vos sens sont brouillés, vous entendez un simple murmure malgré le nombre incroyable de personnes autour de vous, vous devinez à leurs visages que ce ne sont pas vraiment des murmures, vos oreilles vous font défaut. D’ailleurs vous ne reconnaissez personne, même pas celle qui se tient à vos côtés, qui s’avère être votre femme. Vous récupérez votre ouïe au bout de quelques heures, et vous comprenez que vous risquez d’avoir de lourds handicaps pour le reste de votre vie. Serait-ce à cause de ce test passé quelques jours plus tôt? Vous ne le savez pas, mais vous pensez immédiatement à ce petit jeune qui était avec vous, personne ne peut vous renseigner à son sujet. Merde …

 

Tout ceci est fictif, bien que ce soit inspiré des faits arrivés récemment à Rennes. Ce qu’il faut savoir, c’est que les accidents sont rares en France actuellement. Cela est du à une règlementation stricte dans ce domaine, induisant un ralentissement des essais cliniques dans notre pays. En effet, 1 795 essais cliniques ont été conduits en France en 2014, dans le cadre de 563 études cliniques contre 559 en 2012. Néanmoins, le nombre moyen de patients recrutés par essais est passé à 23 en 2014 contre 38 en 2012, nous faisant passer sous la moyenne européenne à 29 et mondiale à 35. Pour comparaison, le nombre moyen de patients aux États-Unis s’élevait à 123 en 2014. De ce fait, la France a réduit son risque d’accident en respectant son principe de précaution. Mais cela ne plait guère aux industriels qui s’inquiètent des lourdeurs administratives et règlementaires françaises. En effet, en 2014 plus de 2 000 demandes d’autorisations ont été émises à l’Agence nationale de sécurité des produits de santé, qui n’en a accepté qu’une petite partie, cela dans un délai médian de 55 jours, délai qui ne cesse de s’accroitre. Or, nous savons tous que le temps c’est de l’argent. En 2014, le dirigeant de Biotrial – laboratoire à l’origine des essais cliniques de Rennes – prévoyait de tripler son chiffre d’affaires d’ici quatre à cinq ans, ajoutant : « Et ça pourrait aller beaucoup plus vite si la France acceptait de réduire les délais d’autorisation pour les essais cliniques. Dans notre secteur, un jour de retard, c’est un million d’euros de manque à gagner ». À croire que les essais cliniques ne sont pas fait pour notre santé, mais plutôt pour celle des comptes en banque de ces entreprises. Un comble quand on sait que ces entreprises sont celles qui nous « soignent » grâce à leurs médicaments.

Comme quoi, dans ce monde, tout est régit par l’argent, même notre propre santé.

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