Faucher la faucheuse

Lorsque faucher la faucheuse n’est plus qu’un jeu de mots, où cet acte devient nécessaire. Du deuil nous renaissons...

On m’a posé une question aujourd’hui, une question pourtant simple à laquelle je n’ai pas su répondre… Autour d’une tasse de café, je discutais avec un ami de longue date, perdu de vue depuis quelques années. Il me décrivait sa vie, son travail, son futur mariage et ses différents projets en cours. J’ai eu le droit à un débriefing complet qui m’a donné l’impression de ne jamais l’avoir quitté. De mon côté, j’étais un peu moins disert, me contentant de répondre à ses interrogations, évitant de me lancer dans un monologue descriptif de ma vie, ne la jugeant pas assez intéressante pour en mériter un. Ceci ne l’a pas étonné car il m’a toujours connu comme ça, je n’avais donc pas changé d’un poil pour lui. J’essayais néanmoins de lui parler de mon métier, et notamment des moments difficiles que l’on pouvait traverser comme la mort de certains patients. C’est à ce moment qu’il m’a posé une question qui a bouleversé ma journée: « Comment fais-tu pour te déconnecter de ton travail? Tu arrives à faire comme si rien ne s’était passé, « oublier » pour pouvoir dormir la nuit? »

J’ai répondu « Oui », tout simplement… Et je ne pense pas être le seul à répondre par l’affirmative à cette question, invoquant le fait que nous n’avons pas le choix si nous voulons vivre sereinement notre vie privée. Il y a d’un côté la vie professionnelle puis, passée une certaine heure, nous entrons dans l’autre côté: celui de la vie privée. Ça me semblait être la bonne réponse, la plus proche de la réalité car je ne pense jamais à Mr X. ou Mme Y décédés lorsque ma journée est finie. Mon ami m’a dit qu’il comprenait, mais qu’il n’arrivait pas à imaginer comment cela était possible. Je lui sortis un discours tout fait – auquel je crois – disant qu’il existe une distance entre le soignant et le soigné qui permet de faire cela. En respectant cette distance, nous évitons de nous identifier à nos patients et par conséquent à leurs maux, même mortels.

Néanmoins, j’ai beaucoup cogité cette question sur le chemin du retour, seul dans ma voiture. J’ai refait la discussion dans ma tête: j’ai répété mon discours, j’ai essayé de l’améliorer, je me suis dit que j’aurais dû utiliser un terme plutôt qu’un autre. Je me suis surtout dit que pour un profane, tout ceci pouvait sembler très froid… Puis des souvenirs ont ressurgi: certains tout récents, d’autres tellement anciens que cela me surprenait que je puisse m’en rappeler.

Il y a quelques années, j’étais un tout jeune kiné fraîchement sorti de l’école et je me retrouvais livré à moi-même en tant que remplaçant dans un cabinet de campagne. Inutile de vous dire à quel point je manquais de confiance en moi, cependant j’ai fait mon travail du mieux que j’ai pu et les patients m’ont gentiment accueilli. Je fus tellement bien accueilli que j’étais devenu un confident pour certains. Ce fut le cas pour Mme C., une cinquantenaire divorcée très dynamique, fougueusement jeune dans sa tête, maman d’un fils à difficulté et grand-mère d’une petite fille de quelques mois. Tous les jours je me déplaçais chez elle, elle ouvrait vigoureusement sa porte et de sa voix forte me souhaitait un « bonjour », riant quand je lui disais qu’elle venait de me rendre sourd d’une oreille. Tous les jours, elle me racontait des histoires: celles de son passé, celles de son présent avec sa petite famille et celles de son avenir. C’était toujours une franche rigolade avec elle. Jusqu’au jour où elle ne m’ouvrit pas sa porte. Je me permis d’entrer. Elle était assise à sa table de cuisine, la tête dans les mains, m’apprenant qu’on venait de lui diagnostiquer un cancer, des tumeurs malignes dans le foie. Sans trop la connaître, je savais que les larmes qui lui coulaient sur les joues ce jour-là étaient d’ordinaire rares, que cette nouvelle l’avait dévasté. Elle me confia que j’étais le premier à être au courant, et qu’elle ne savait pas comment l’annoncer à ses proches. Elle mourut quelques mois plus tard. J’ignore encore aujourd’hui si elle avait eu le temps, et le courage, de parler de sa maladie à ses proches.

Il y a deux ans, je m’occupais d’un patient âgé qui venait de fêter sa huitième décennie. C’était un grand homme très faible et alité, mais à sa stature j’imaginais qu’il dut être un homme fort et vigoureux dans sa jeunesse. J’allais chez lui trois fois par semaine pour tenter d’améliorer sa respiration, chose qui était devenue difficile pour ce vieux monsieur. Malgré tout, cela ne l’empêchait pas de sourire constamment. Puis un jour, je suis arrivé chez lui, trouvant l’infirmière à son chevet. Elle m’a dit: « il n’est pas bien ». J’observais mon patient, il faisait des pauses respiratoires – des apnées – de plus d’une minute, caractéristique qui se retrouve fréquemment chez des patients en fin de vie. Là, je me suis dit qu’il était en train de mourir devant moi, me sentant totalement impuissant. Finalement, il reprit conscience et retrouva une meilleure respiration, mais je savais pertinemment qu’il ne vivrait pas bien longtemps après cet épisode. Il quitta la vie une semaine plus tard.

L’année dernière, je m’occupais d’un vieux monsieur de 90 ans atteint de la maladie de Parkinson. Contrairement à la grande majorité de mes patients, je n’appréciais guère cet homme acariâtre et je détestais me lever les matins pour commencer ma journée chez lui. Il m’avait confié ses clés pour ne pas sonner, tous les matins j’ouvrais sa porte et je montais à l’étage où je le trouvais enfoncé dans son canapé devant la télévision. Sauf une fois, où je le trouvais allongé au sol, inconscient avec un pouls très faible et une respiration inexistante. J’ai dû faire une réanimation cardio-pulmonaire chez ce vieil homme (du « bouche-à-bouche » sur une bouche dont l’hygiène laissait franchement à désirer…), il reprit connaissance à mon grand bonheur, bien avant que le SAMU n’arrive. J’ignorais depuis combien de temps il gisait au sol avant mon arrivée, mais je savais son pronostic vital engagé pour la suite. Il décéda trois semaines plus tard.

Durant ma deuxième année d’étude, je fis un stage dans le service des grands brûlés de Lille. Désolé pour les clichés du Nord, mais ce fut un homme d’environ cinquante ans, éméché avec un fort accent du Nord qui vint nous consulter. Il nous dit qu’il avait une brûlure, apparue spontanément deux ans auparavant sur sa fesse, et que la douleur lui était insupportable aujourd’hui. Je me rappelle que nous fûmes très surpris par ce concept de « brûlure spontanée » évoluant depuis deux ans. À l’examen, nous avons vu une large plaie circulaire d’environ 14 centimètres de diamètre, à travers laquelle nous pouvions voir certains muscles et tissus graisseux ainsi que l’os fémoral au travers. Je passe les détails, mais ça n’avait absolument rien à voir avec une brûlure. C’était un cancer de la peau, un carcinome épidermoïde. Vu l’aspect de la lésion, le chirurgien donnait tout au plus un mois à vivre au patient. Il en vécut un de plus.

Ces exemples ont un point commun: la mort. Et à chaque fois, j’ai su passer outre. Cela ne m’a pas empêché de sortir avec mes amis, de bien dormir mes nuits, je n’y pensais même pas une seule seconde à la fin de mes journées. Je croyais que cet oubli délibéré était dû à la relation soignant-soigné. Mais j’avais tort, parce qu’en fait je n’ai jamais oublié. Je m’en rends compte avec ces exemples: je me rappelle des moindres détails, des dialogues au mot près, je me rappelle de chacune de ces personnes comme si je les voyais encore.

Alors pourquoi avoir si longtemps cru que ces moments s’effaçaient de ma mémoire? Je me suis toujours dit qu’en tant que soignant, il était normal que j’oublie mes soignés… ceux-là mêmes dont je me souviens parfaitement aujourd’hui. J’aimerais pouvoir répondre à la question de mon ami: comment m’est-il possible de voir la mort un matin, et faire la fête le soir même? Le philosophe me dira qu’en côtoyant la mort on apprend à mieux apprécier la vie. Les humanistes me diront que j’essaie de vivre pour eux, faire ce que mes patients ne pourront plus faire. Les misanthropes me diront que je me fous en réalité de ces personnes que je ne connaissais pas tant que ça. Mais ce qui m’importe, c’est la réponse que j’aimerais apporter, mais qui ne me vient pas…

Peut-être que la réponse est simple: la mort ne m’effraie pas. Elle est l’une des rares certitudes de la vie: nous mourrons parce que nous naissons. Elle fait partie intégrante de nos vies, et nous y passerons tous. Ce qu’il se passe après la mort est ce qui effraie le plus souvent les gens, moi cela m’est complètement égal. Et dès lors qu’une chose ne vous effraie pas, elle cesse de hanter votre esprit, même quand vous l’approchez de près. Elle cesse de vous obnubiler, vous n’y pensez plus, tout simplement. Ainsi, vous pouvez vivre votre vie malgré l’omniprésence de la mort.

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