Show (no) must go on...

Je crois fermement, depuis quelques années maintenant, que le monde tourne autour de la notion de légitimité. Cette dernière est, à mon sens, la notion-clé qui régit notre société actuelle dans tous les domaines, notamment en politique.

À l'origine, la légitimité est une autorité qui est fondée sur des bases juridiques ou sur des bases éthiques ou morales, et permet de recevoir le consentement des membres d'un groupe d'importance variable. Un homme intègre aux valeurs éthiques et morales irréprochables est un homme totalement légitime pour un poste de pouvoir. Mais la définition a quelque peu changée ces dernières années : la légitimité s'accorde de plus en plus sur des critères sentimentaux et de mérite. Prenons l'exemple d'une élection présidentielle : qu'importe les critères éthiques ou morales qu'un candidat puisse avoir (ou qu'il n'a pas devrais-je dire...) et qu'importe les affaires juridiques dans lesquelles il peut tremper, ce qui compte est ce que l’électeur ressent : une sympathie pour ce candidat. L'électeur doit penser : « Qu'importe ce qu'il dit, ce qu'il a fait ou compte faire, je l'aime bien malgré tout, c'est MON candidat et je pense qu'il a les capacités de ME représenter ». Il faut que l’électeur ait une proximité quasi-fusionnelle avec son futur président. S'il s'identifie à lui, c'est gagné ! Le candidat devient légitime.

Je n'ai rien contre cette légitimité, je pense qu'elle est une qualité nécessaire à chaque homme politique. Il ne faut pas la négliger : enlevez-là à un président, il perd toute sa crédibilité et son poste. Il suffit de prendre l'exemple de Gamal Abdel Nasser qui fut le président égyptien dans les années 50-60. Après le renversement de la monarchie qui lui permit d’accéder au pouvoir, il fut adulé et considéré comme un quasi-prophète. Sa légitimité était telle qu'on imaginait sans hésiter une union de pays arabes - une république panarabe - dont il aurait pu être le président. Qu'importe ce qu'il pouvait dire ou faire, il était intouchable car son peuple n'avait d'yeux que pour lui. Puis arriva la guerre de Six Jours et la défaite cuisante qu'infligea Israël à Nasser. Dès lors, après la victoire de l’État Juif sur la grande république musulmane, le peuple arabo-musulman rejeta en masse le président égyptien. Il perdu toute sa légitimité en quelques jours, ses relations diplomatiques se détériorèrent de même que sa santé. Il mourut trois ans plus tard.

Ainsi, on comprend aisément qu'il est indispensable à un homme ou une femme politique d'avoir une certaine légitimité auprès de la population. Mais ce qui est regrettable, c'est que l'on se contente uniquement de cela aujourd'hui. Nous avons oublié que la légitimité se mérite et qu'elle n'est pas le mérite. On ne se soucie guère des programmes politiques, mais seulement du capital sympathie qu'on éprouve pour un candidat en occultant ses compétences. Ainsi, une véritable course au mérite est née et sa règle est simple : les candidats doivent se rendent légitimes en délégitimant leurs adversaires.

On s'est rendu compte de cela en 2012, lorsque François Hollande fut élu face à Nicolas Sarkozy. La majorité votant à gauche s'est dit qu'il valait mieux ce candidat - pourtant le simple « remplaçant » du favori Strauss-Kahn – plutôt que le président sortant, au vu de son mandat précédent et son bilan. (D'ailleurs, vous remarquerez comment DSK est passé du statut de grand favori à celui de paria après l'affaire du Sofitel...) En résumé, nous n'avions pas voté pour le plus légitime mais contre le moins légitime. Dès lors, ce phénomène n'a cessé de se répéter - notamment aux dernières régionales de 2015 - et se répète actuellement pour les présidentielles de 2017. Observez les primaires de la droite et du centre, voyez à quel point les candidats essayent de « couler » Sarkozy, ce dernier tentant de sortir la tête de l'eau en affirmant être le candidat du peuple, osant parler d'une élite qu'il conspue, celle « qui ne prend pas le métro, [qui] voit les trains de banlieue en photo, [qui] regarde avec une larme à l’œil les collèges de ZEP [et qui] n’a jamais mis les pieds dans les exploitations agricoles au bord du gouffre même si elle aime, avec son panier en osier, aller acheter des œufs frais, le matin chez la fermière (sic) », oubliant que le peuple sait qu'il fait partie de cette élite. Il attache tellement d'importance à sa légitimité qu'il en oublie la bonne mémoire de son peuple qui se souvient du Fouquet's, de ses comptes de campagnes et de meetings mirobolants. Avoir un discours inadapté à son statut l'effraie beaucoup moins que la perte de sa légitimité causée par ses déboires juridiques.

La gauche n'y échappe pas non, entre les SMS de François Hollande dévoilés par Valérie Trierweiler et la sortie du livre « Un président ne devrait pas dire ça ... ». Néanmoins, la délégitimation est plus faible dans ce camp car elle est jugée inutile, vu la côte énorme d'impopularité qu'affiche le président sortant. Le candidat qui s'autoproclamait comme « l'ennemi de la finance » fut en réalité son meilleur ami une fois élu, de quoi lui faire perdre toute sa légitimité et (probablement) son second mandat. C'est sa « guerre de six jours ». Quant à la délégitimation d'Emmanuel Macron - plus féroce-, elle se base sur son passé et son présent très proches du néolibéralisme.

Cette bataille du mérite ne se déroule pas qu'en France, mais partout dans le monde. Les États-Unis n'y dérogent pas. Le second débat opposant Clinton à Trump est décrit comme étant le plus violent depuis la création des débats présidentiels. Ce qui n'est pas étonnant car les candidats ont passé leur temps à s'envoyer des piques. Lors du premier débat, les deux programmes économiques ont été abordés durant les quinze dernières minutes seulement! Beaucoup trop peu pour ce sujet que les spécialistes jugent comme étant parmi les plus importants. En résumé, nous voyons deux candidats faibles essayer de s'affaiblir plus encore, faisant fi de leurs programmes. On en oublierait presque que parmi les deux se trouve le futur président des États-Unis...

Est-ce donc cela la politique contemporaine ? Un show compétitif sans aucun gagnant mais uniquement des mauvais perdants, chacun affirmant qu'il a moins perdu que l'autre ? Un show où le fond n'existe pas, où la forme est exclusive ? Une sorte de "belle" coquille vide ? Je trouve ça bien dommage, dans un monde en constante évolution avec des problématiques non négligeables – politiques, économiques, sociales, écologiques – où tant de choses peuvent être faites, d'être autant aveuglé par ce spectacle ridicule. Je pense qu'il est temps de rendre à la légitimité ses lettres de noblesse, de lui redonner son rôle principal : souligner les valeurs éthiques, morales afin de mettre en exergue la véritable compétence d'une personne. Mais qui pourra assumer ce rôle aujourd'hui?

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