Compréhension, première partie

Parce que la puissance des mots est sans égal, un témoignage vaut toujours mieux que milles théories. Voici une lettre que peut nous permettre de mieux comprendre, sans excuser...

À Mossoul, le 16 Mars 2016

Mon très cher ami,

Je t’écris pour partager avec toi ma lassitude. Je suis las de ces conflits. Si cette lettre t’importune, pardonne-moi vieux frère. Mais tu m’as semblé être le seul qui puisse me comprendre. J’aimerais te parler de notre vie, mais aussi de ce qu’est devenue la mienne après ton départ.

Te rappelles-tu de nos dix ans? Nous étions en 1980 quand notre pays, l’Irak, est entré en guerre contre son voisin iranien. Tu sais comment était Saddam, il nous a pondu moult excuses pour crédibiliser cette guerre qui n’avait aucun intérêt, à part nourrir le sien. Je ne t’apprends rien, tu l’as vécu avec moi ce conflit. Tu sais aussi que j’y ai perdu mon frère et mon père, que je continue de pleurer encore aujourd’hui. J’imagine que, comme moi, tu pleures toujours ceux que tu as perdu. Environ un million de personnes périrent en huit ans de guerre… Nous nous sommes retrouvés dans un pays en ruine, tout était à reconstruire, y compris nos propres personnes, ce conflit ayant détruit notre enfance, notre innocence et notre quartier de Mossoul.

Trois années se sont passées, juste le temps de tout rebâtir et de panser nos blessures. Nous avions vingt-et-un an – en 1991 – quand nous nous sommes à nouveau retrouvés mêlés à la guerre du Golfe contre le Koweït. Cette fois, nous avons été appelés à combattre. Et tu as fui… Tu m’as proposé de partir avec toi, tu as essayé de me faire comprendre que nous n’avions plus aucun avenir ici, que nos vies ici étaient vouées à la souffrance, mais je n’ai pas osé te suivre.  Je me suis dédouané en te reprochant de quitter ta patrie, ta famille et ton meilleur ami. J’ai préféré t’en vouloir à l’époque plutôt que d’admettre ma peur de quitter ma ville natale pour l’inconnu.  Mais je te comprends tellement aujourd’hui. Tu as évité la mort et son spectacle: des milliers de personnes ont perdues la vie, surtout des civils. Un an de guerre, une année plongé dans un enfer sous les tirs de la coalition qui luttait contre Saddam. J’ai découvert ce qu’était le gaz moutarde et ses effets désastreux. Je te passe les détails mais j’ai survécu, je ne saurais te dire comment. J’aurais préféré mourir si j’avais su tout ce qu’il se passerait ensuite.

Notre pays a subit un embargo de 1991 à 2003. Peux-tu imaginer quel effet cela a pu avoir sur la population? Douze années à vivre dans une quasi-famine, douze ans durant lesquels des enfants moururent de faim et de maladies normalement jugées bénignes. Douze ans sans moyen de reconstruction après le précédent conflit du Golfe. Douze très longues années de pénuries. Durant ce temps se sont formés des groupes qui voulaient renverser le régime, des groupes de contrebande destinés à parer cet embargo mais aussi à fournir en armes une insurrection liguée contre les soldats de la coalition encore présents. J’ai vu des hommes prêcher la destruction d’un empire occidental lointain qui serait la cause de toute notre souffrance, d’autres prôner la révolte qui sanctionnera Saddam et ses décisions catastrophiques. En résumé, je n’ai entendu que des annonces de guerres prochaines. Pourquoi? Pourquoi vouloir se relancer dans une guerre alors que nous en avions déjà traversé deux? Les hommes étaient-ils devenus fous? Ou bien était-ce moi le véritable fou, dominé par la peur d’un autre massacre, rêvant que la paix tomberait du ciel?

C’est dans ce contexte que nous sommes arrivés à l’année 2003, lorsque les États-Unis arrivèrent pour nous « débarrasser » de Saddam. Nous rêvions d’une liberté, d’une vie dans un État démocratique. J’ai intimement cru que nous pourrions enfin nous reposer de tous ces conflits, que le plus difficile était derrière nous. Je pensais que les choses allaient changées, j’y ai vraiment cru… mais je n’avais pas prévu que les soldats américains détruiraient toutes les structures institutionnelles, ainsi que l’armée. En quel honneur? Parce que le pays aurait détenu des armes de destruction massive, totalement fictives actuellement. Ils ont détruit le peu de choses qui nous donnaient encore la maigre impression d’appartenir à un pays, ces choses qui nous auraient aidé à nous reconstruire. Et ils partirent… Le pays fut littéralement mis à sac et abandonné. Ils firent « table rase », nous laissant une page vierge où tout était à réécrire. Nous n’avions cependant aucun moyen de le faire correctement. Nous vécûmes dans une anarchie, une véritable jungle où le plus fort l’emporterait. Les dirigeants mis en place par les américains à la tête de l’Irak n’étaient qu’un leurre, c’était en majorité des chiites qui voulaient montrer leur emprise sur les sunnites irakiens. À croire que cela a été fait exprès. C’est ainsi qu’un énième conflit religieux s’est mis en place, entre sunnites et chiites. Une partie des sunnites étaient déjà au sein de l’organisation Al-Qaïda présente ici, mais certains se sont émancipés, jugeant l’organisation trop faible et trop obnubilée par l’ennemi américain. Ils fondèrent ainsi l’Organisation État Islamique (OEI) en Irak et au Levant, organisation qui aspirait à la création d’un véritable État – dont la naissance serait en Irak – luttant contre tous ceux qui s’opposeraient à leur doctrine. L’opération « liberté irakienne » tant vantée par les américains et son président Bush Junior aura eu l’effet totalement inverse de celui attendu: ils voulaient détruire le joug politique de Saddam et les groupuscules extrémistes d’Al-Qaïda présents en Irak, mais ils ont participé – en grande partie, si ce n’est totalement – à la naissance d’une organisation djihadiste encore plus puissante que la précédente.

L’OEI s’est étendue et renforcée en profitant de la porosité des frontières, créée par les réseaux de contrebande, mais aussi de nombreux conflits voisins qui affaiblissaient la résistance aux frontières. La Syrie s’est retrouvée dépassée par les forces de l’OEI qui ont annexé une grande partie du territoire syrien à Daech. L’OEI s’est donnée une crédibilité en véhiculant un message théologique qui touche beaucoup de gens présents ici. J’ai moi-même failli céder – comme beaucoup d’autres l’ont fait, le font et le feront surement encore – au chant des sirènes… Je l’ai fait d’une certaine façon car je ne peux pas me permettre de m’opposer à eux si je veux avoir la vie sauve. Mais est-ce vraiment une vie?  Je ne saurais y répondre, tout est confus dans ma tête…

Ces sunnites présent à la tête de l’OEI ont mon âge, ils ont traversé les mêmes épreuves que moi. Je ne peux que comprendre leur colère et leur haine. La seule chose qui me différencie d’eux se base sur un fait: pendant que je passais mon temps à rêver d’un monde en paix, profitant des rares moments de « calme », eux n’ont jamais cessé de nourrir leur vengeance et leur exécration pour l’ennemi que furent les États-Unis, puis le monde occidental, puis les mécréants pour finalement s’étendre à toute l’humanité. Il est impossible de les raisonner, car comment veux-tu faire croire qu’une possible paix est possible lorsque tu n’as connu que guerre et souffrance? Comment peux-tu comprendre l’expression « être en paix » lorsque tu n’y as jamais goûté? Comment veux-tu négocier avec eux, eux qui ignorent le sens même de ce terme, qui n’ont observé que tortures, brutalité, armes et mort? Moi-même, j’ignore ce qu’est la paix, j’ai longtemps cru en ce concept qui me semble aujourd’hui totalement imaginaire. À vrai dire, c’est pour cela que je t’écris: j’aimerais savoir si tu as goûté à cette paix tant rêvée, existe-t-elle vraiment? De là où tu es, peux-tu me dire que tu es en paix? S’il te plait, dis-moi que mes rêves ne sont pas vains, qu’ils peuvent devenir réalité. Si tu ne me le confirmes pas, j’ignore ce que je serais capable de faire maintenant, après avoir traversé toutes ces choses.

J’attends ta réponse avec impatience, en espérant avoir l’occasion de la lire un jour, avant que la lassitude ne m’emporte…

Abbas

 

Avec cette première lettre, j’essaie d’expliquer la genèse de l’OEI dans son berceau irakien. L’idée m’est venue lorsque Valls affirma qu’essayer de comprendre le djihadisme était une façon de l’excuser. Pourtant, il me semble évident qu’il est essentiel de comprendre ce morceau de notre histoire contemporaine si nous voulons avoir une chance de l’enrayer, d’autant plus lorsque des erreurs aboutissant à cette recrudescence du djihadisme ont déjà été commises par certains pays alliés, dont font partie les USA. La compréhension n’a rien à voir avec l’excuse, elle peut au contraire s’avérer salvatrice pour l’humanité.

La meilleure façon de comprendre le phénomène est, à mon sens, de se mettre à la place des gens qui le vivent. Cet exercice empathique aboutit à cette lettre fictive. Néanmoins, elle s’appuie sur des faits historiques et des témoignages réels. Je n’ai absolument rien inventé, j’ai simplement agencé et légèrement romancé quelques informations que j’ai pu récolter. Le point commun frappant entre tous les témoignages qu’il m’a été permis de lire et d’entendre est la mise en exergue de la violence, qui n’engendre que la violence. La haine se nourrit d’elle-même dans un cercle vicieux: plus les gens sont confrontés à cette haine, moins ils arrivent à sortir de ses ténèbres et plus elle s’agrandit. Cela semble évident et très simple à comprendre, pourtant – au lendemain des attentats de Novembre 2015 – la réponse faite à grands coups de bombardements sur les territoires de l’OEI ancre profondément cette haine dans cette région. Les faits passés le confirment: cette réponse de la coalition ressemble étrangement à celle proposée par les USA en 2001 en Afghanistan et 2003 en Irak dont les conséquences ont été la naissance d’un Djihad 3.0 (troisième génération) nommé Daech, étonnamment plus puissant et mieux organisé que son prédécesseur. La grande différence réside en un point: la seconde génération – représentée par Ben Laden – possédait une organisation verticale, pyramidale avec une tête pensante au sommet. La troisième génération – représentée par Abou Bakr al-Baghdadi – possède une organisation réticulée, comparable à une pieuvre aux multiples tentacules, toutes autonomes les unes des autres et sans lien réel avec la tête pensante. À vrai dire, il n’y aurait pas de véritable tête pensante mais seulement un livre clé de 1500 pages auquel tous les groupes extrémistes se réfère: « l’Appel à la résistance islamique mondial » écrit par Abu Musab al-Suri, ancien d’Al-Qaïda et théoricien de Daech. C’est pour cela qu’il est très difficile de contrer, de prévenir certaines attaques terroristes car les cellules ne sont pas forcément liées les unes aux autres et se dirigent indépendamment les unes des autres. De ce fait, on comprend aisément que les frappes aériennes opérées par la France et ses alliés sont injustifiées, mais surtout inefficaces. Au mieux, deux ou trois « tentacules » ont été détruites, mais la véritable conséquence de ces attaques est très inquiétante: en continuant ainsi, nous participons au renforcement de l’OEI, voire pire. Peut-être que nous nourrissons la naissance d’une quatrième génération de djihadistes, encore plus virulente et sanguinaire, comme cela s’est déjà produit par le passé.

En tant que citoyen humaniste, il me semble essentiel de promouvoir la force de la culture face à la culture de la force. J’ignore quelles sont les bonnes solutions à adopter, mais grâce à la compréhension du phénomène, j’ose deviner quelles sont celles à éviter. Désolé de vous être sourd monsieur Valls mais j’ai essayé de comprendre sans excuser les faits, et j’en conclus que je ne soutiendrai jamais votre soi-disant « guerre ».

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