THEATRE DE LA bASTILLE

 LECTURES
  Au fil des lectures se font parfois des relations inattendues. Elles jaillissent, incontrôlées, s'enveloppent sur des émotions profondes qui ne prétendent pas se former en pensées. Pas encore.
J'ai lu dans un temps rapproché le livre impressionnant de Jean Améry, Par delà le crime et le châtiment et un roman d'Eri Di Luca, Acide, arc en ciel. Et voici que le magazine Philosophie publie dans son numéro de mars une lettre d'un jeune philosophe allemand à Vladimir Jankélévitch. (juin 1980).
Emery raconte son exil durant la deuxième guerre mondiale, son arrivée en Belgique, la résistance, son arrestation, la torture.... Il dit comment et pourquoi il revendique son ressentiment. Il ne peut pas pardonner.
Jankélévitch a, après la guerre, évacué l'Allemagne -sa philosophie, sa musique, et il est un excellent pianiste- de toute pratique. Grand philosophe, professeur à la Sorbonne où je fus l'un de ses nombreux élèves, il disait par là qu'il ne pouvait passer outre l'horreur. À ce jeune professeur qui l'invite, il dit qu'il ne peut aller en Allemagne. Mais il répond à sa lettre qui l'a touché, venez à Paris, "vous serez reçu avec émotion et gratitude comme le messager du printemps." À mon tour, je lis ceci avec émotion.
Eri Di Luca fut un italien de l'extrême gauche. Longtemps simple ouvrier, il est aujourd'hui l'un des plus grands écrivains italiens. Je trouve dans son roman ceci : " Savoir prendre congé opportunément, c'est laisser derrière soi une porte toujours ouverte." " Le mot amour sonnait de nouveau à mes oreilles et j'en apprenais de nouveaux signes : qu'il était sans finalité, sans but, c'était un amour errant."
Le magazine Philosophie a retrouvé le professeur allemand qui écrivit, jeune, à Jankélévitch et publie la réponse de celui-ci. Il ouvre sa porte.
Améry n'a pas eu cette opportunité. Il n'a pas pu.
Qu'est-ce donc qui les dépasse tous les trois ?
                                                                                                                                                   Jean-Marie Hordé

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