« Qu'est ce que faire du théâtre aujourd'hui ? » Rencontre avec Catherine Anne

Catherine Anne - Théâtre de l'est parisien ©  Eric Garault Catherine Anne - Théâtre de l'est parisien © Eric Garault

Auteure, metteuse en scène, comédienne et directrice du Théâtre de l’Est parisien, Catherine Anne présentera du 7 au 25 juin sa nouvelle création, Comédies tragiques. Lucie Beraha l’a rencontrée à cette occasion, dans le cadre de la nomination de la pièce pour le Prix Le Souffleur.

 

De la mise en scène à l'écriture, en passant par le jeu ; du travail en compagnie jusqu'à la direction d'un Théâtre, Catherine Anne navigue dans l'univers du théâtre comme on traverse des territoires, comme on explore des mondes. Son témoignage porte en lui la richesse d'un parcours qui n'a cessé de multiplier les points de vue et les points d'accroche. À la veille de la fermeture du Théâtre de l'Est parisien et quelques semaines avant la première de sa dernière création, Comédies tragiques, Catherine Anne revient sur son parcours, son rapport au théâtre, et nous livre les motifs profonds de son engagement à la direction du Théâtre de l'Est parisien.

 

Quel est votre parcours ? Comment êtes-vous arrivée au théâtre ?

Quand j'étais adolescente vers 14-15 ans, avec une bande d'amis, nous avons fondé un club théâtre au lycée où nous étions élèves. C'est là que j'ai commencé à travailler l'écriture, l'adaptation et la mise en scène. Très vite cependant, je me suis dit qu'il me manquait quelque chose du côté du jeu. À St Étienne, ma ville natale, j'ai alors pris des cours de comédie. Puis, je me suis orientée vers une formation de comédiens à l'ENSATT d'abord, au conservatoire national supérieur d'arts dramatiques ensuite. Je suis donc rentrée officiellement et professionnellement dans le métier par le parcours de comédienne, mais en ayant au départ travaillé de l'autre côté, sur la conception, la mise en scène et l'adaptation. Par ailleurs, j'écrivais depuis longtemps mais pas forcément pour le théâtre. Dans mes années d'étude, j'ai écrit un one woman show que j'ai joué à Avignon pour le off, puis un autre texte inspiré de ma lecture des œuvres de Reiner Maria Rilke. Enfin, à la sortie du conservatoire, j'ai travaillé en tant que comédienne avec des grands metteurs en scène (Claude Régi, Jacques Lassalle) sur des projets importants. J'ai également joué de grands textes classiques sous la direction de metteurs en scène plus jeunes. Et puis je me suis trouvée ré-embarquée dans le désir d'écrire et de mettre en scène. Une Année sans été, écrite en 1987, a inauguré un véritable tournant dans ma carrière. Premier texte édité, premier spectacle professionnel joué au Théâtre de la Bastille, la pièce a bénéficié d'un excellent accueil et a été suivie d'une longue tournée à travers la France.

Dès lors identifiée dans le métier en tant qu'auteur-metteur en scène, j'ai eu la chance de pouvoir exercer très vite avec le soutien financier et technique de théâtres importants. L'expérience a duré plusieurs années au sein de compagnies, mais il me manquait encore quelque chose sur la continuité et le rapport au public. D'où le désir fin 1990 de diriger un lieu pour pouvoir avoir du temps, mais aussi une adresse et des possibilités de passage vers le public. La cerise sur le gâteau étant de réunir autour de soi des artistes dont on aime le travail et de le montrer au public. Ce désir s'est réalisé en 2002 quand j'ai accédé à la direction du Théâtre de l'Est parisien.

 

Écrire et mettre en ses propres textes, qu'est ce que cela suppose au niveau de l'écriture ? Comment abordez-vous vos textes ?

La plupart du temps quand j'écris je n'ai aucune idée de mise en scène, j'ai dans l'imagination des situations de la vie, des décors de la vie, des paysages, rien de théâtral en somme. Et puis il y a les mots, la force, la musicalité, le sens, la saveur des mots. Ils sont mon premier matériau. Images et mots forment les deux axes fondamentaux de mon rapport à l'écriture. Enfin, l'écriture du théâtre est une écriture avec des failles, avec des espaces vierges pour que les acteurs (les scénographes aussi) puissent s'y engouffrer et amener quelque chose de nécessaire.

 

Qu'est ce qui vous pousse à écrire ? L'actualité ?

Toutes mes pièces ne sont pas liées à l'actualité. Pour ce qui est de Comédies tragiques en revanche, son écriture s'est élaborée en réaction à l'actualité. L'actualité sociale d'abord. La société dans laquelle nous vivons me semble un gigantesque rouleau compresseur et j'ai éprouvé le besoin d'écrire là-dessus. De surcroît, cette réaction m'était d'autant plus nécessaire que je suis dans la situation particulière de quitter ce théâtre dans un rapport de soumission à une décision que je n'ai pas jugé bon qu'elle soit prise. Le Ministère a en effet choisi de mettre un terme au projet mené au Théâtre de l'Est parisien. Je ne trouve pas que cette décision soit juste, au sens où je n'y vois ni justesse, ni justice par rapport au travail et aux résultats accomplis. Il y a dans mon écriture une réaction d'artiste à cet endroit là du plateau pour prendre position à l'intérieur d'une situation particulière qui est mon départ de ce théâtre. Bien sûr, cet aspect du contexte n'est pas central dans ma pièce, mais il a motivé l'urgence et la nécessité d'écrire cette pièce-ci, cette année là.

 

En tant que directrice d'un théâtre, quel théâtre souhaitez-vous mettre à l'honneur et quelle politique du théâtre défendez-vous ?

Le théâtre porté ici est un théâtre écrit aujourd'hui. Un des ingrédients essentiels du projet du Théâtre de l'Est parisien est de présenter au public uniquement des œuvres écrites par des auteurs encore vivants : des auteurs jeunes, moins jeunes, connus et moins connus. Des auteurs de théâtre, mais pas seulement, nous proposons également des spectacles conçus à partir d’œuvres non théâtrales. Le théâtre que nous proposons ici rassemble ainsi des styles très différents, mais il est toujours question d'auteurs vivants, des auteurs qui vivent dans notre monde et prennent la peine d'écrire sur ce monde à partir de ce qu'ils sont et de ce qu'ils traversent avec nous. C'est là le cœur du projet. Ensuite, le Théâtre de l'Est parisien traduit également le désir de faire du théâtre un endroit de rencontre, de côtoiement et de partage, un «endroit populaire» si je puis dire, même si le terme est toujours délicat à manier. En somme, un endroit où des gens de milieux différents, de cultures différentes, de niveaux culturels, sociaux différents, enfin d'âges différents, peuvent vivre ensemble quelque chose qui les relie au moment même où ils le vivent. Rien ne me touche plus qu'une salle de spectacle où des gens d'horizons différents se retrouvent pour vivre ensemble, pendant 2h, une représentation théâtrale. C'est ce qui fait que le théâtre est irremplaçable, et particulièrement dans le monde actuel, d'internet, des écrans et de la multiplication des supports. Ce qui se passe dans une salle de théâtre au moment d'une représentation est absolument unique. Parfois on s'ennuie, pas toujours, mais ce qui se vit au théâtre se vit dans le concret absolu de la présence commune des uns avec les autres. J'aime que le théâtre soit un endroit où quelque chose se vive et se partage entre des gens qui, sinon, ne se rencontreraient jamais. Écrire du théâtre pour une petite caste n'a qu'un intérêt limité. On peut se faire plaisir, mais pour moi le théâtre, c'est avant tout l'endroit du brassage et du mélange. C'est s'admettre comme un, faisant partie d'un grand tout où le mélange domine. En outre, l'un des grands axes de notre projet a été de chercher un point d'équilibre entre d'une part une programmation accessible aux enfants et de l'autre une programmation plus traditionnelle, adressée à un public adulte. Ce choix d'une programmation tout public découle du désir d'ouvrir le théâtre à un public non habitué. C'est ce que permet le travail en direction des enfants. Je ne compte pas le nombre de « premières fois », dont on m'a rapporté qu'elles ont eu lieu ici, au Théâtre de l'Est parisien, et c'est une grande fierté pour nous. De plus, le théâtre accessible aux enfants repose pour moitié sur des temps en famille et sur des temps scolaires, c'est donc un théâtre qui a le privilège de réunir tous les âges et toutes les couches de la société. C'est pour réaliser cette rencontre que je fais du théâtre. Enfin, si le public enfant m'intéresse c'est surtout parce qu'il est un public libre et créatif qui nous met à l'endroit brut du théâtre, à l'endroit où ce qui se passe sur le plateau interagit directement et immédiatement avec ce qui se passe dans la salle. J'aimerais pouvoir travailler pour des publics adultes qui soient aussi libres, aussi réactifs et aussi diversifiés que les publics enfants. Le dernier point de mon action au Théâtre de l'Est parisien concerne un certain rapport à la création, au public et aux artistes. J'ai exercé pendant 15 ans en tant qu'intermittente du spectacle ; quand je suis arrivée ici, j'ai changé de catégorie, je suis devenue salariée. C'est pourquoi j'ai éprouvé la nécessité de travailler avec des artistes à mes côtés. Dès le début, s'est alors élaboré un projet qui mettait au centre du travail une équipe artistique permanente renouvelée toutes les saisons, soit entre 3 et 6 artistes (comédiens, auteurs, metteurs en scène) engagés chaque saison pour travailler à mes côtés. Cet aspect du fonctionnement du théâtre est un ingrédient essentiel du rapport au public. Les spectacles qui sont créés ici le sont dans un rapport constant aux questionnements suivants : « qu'est ce qu'être en vie aujourd'hui? », « qu'est ce que faire du théâtre aujourd'hui ? », « comment répondre à ce qui se passe à l'extérieur des murs du théâtre ? ». Ce ne sont pas des marchandises conçues uniquement dans le souci de plaire. C'est donc ce que nous nous sommes efforcés de faire et je suis fière d'avoir été l'initiatrice d'un projet dont je reçois aujourd'hui tant d'échos positifs. Un livre est en cours de rédaction qui retracera ces années d'élaboration et de mise en œuvre du projet porté par le Théâtre de l'Est parisien. Voilà le théâtre, tant mis à mal, que j'ai envie de voir exister aujourd'hui.

 

Diriez-vous que vous êtes révoltée ?

Non, pas plus aujourd'hui qu'hier en tous cas. L'endroit du théâtre doit chercher constamment à se rapprocher de la vérité. On ne monte sur scène que pour dire la vérité ou une vérité, et pour se rapprocher des gens, dans leur simplicité, leur désarroi, leur sentiment de ne pas savoir. Ce n'est pas une posture arrogante, si le théâtre crée du lien, il offre de la douceur aussi. On a besoin de plaisir, d'intelligence, de beauté, le théâtre peut donner tout cela.

 

Dans Comédies tragiques, votre dernière création, la poésie sert de fil conducteur au cheminement des personnages dans l'univers grinçant de votre récit. Pourquoi ce fil conducteur de la poésie ?

Parce que c'est beau la poésie et parce que c'est gratuit. C'est le contrepoint absolu de notre monde présent.

 

Entretien mené par Lucie Beraha pour le Souffleur – Etudiants aux théâtres

 

Retrouvez toutes les informations concernant le prix du Souffleur sur leur site en cliquant ici.

 

 

Comédies tragiques

Création de Catherine Anne

Texte publié aux Editions Acte Sud Papier, 2011

 

Du 7 au 25 juin 2011

mercredi, vendredi 20h30 – mardi, jeudi, samedi 19h30 – relâche dimanche et lundi

 

Avec Thierry Belnet, Fabienne Luchetti, Damien Robert et Stéphanie Rongeot

 

Théâtre de l’Est parisien

159 avenue Gambetta Paris 20ème

Renseignements et réservations - 01 43 64 80 80

Mº Saint-Fargeau, Pelleport,Gambetta, Porte des Lilas

www.theatre-estparisien.net

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