Mort de l'audiovisuel public grec : mort de la démocratie

Depuis 23:05 (heure locale) mardi 11 juin, les chaînes de télévision publiques grecques ont cessé d’émettre. Les écrans de télévision n’affichent plus qu’un vide noir. Comment une telle décision a-t-elle pu être prise en si peu d’heures ? Et quelles conséquences pour la démocratie en Grèce ?

Les faits
Depuis quelques semaines déjà, les bruits de couloirs couraient : la radio-télévision publique (ERT) allait probablement être réformée. Mais rien ne laissait présager des événements du 11 juin. En milieu de journée, le porte parole du gouvernement, Simos Kedikoglou, annonce (devant les caméras... de la télévision publique !) la fermeture le soir même du service audiovisuel public qui comprend trois chaînes nationales (NET, ET1, ET3), une chaîne par satellite diffusant dans le monde entier (ERTworld, destinée principalement à la Diaspora grecque), ainsi qu’une petite vingtaine de stations radios, nationales et régionales. Dans sa déclaration, M. Kedikoglou accuse le service public d’être “une vache sacrée”, insistant sur le fait qu’en ces temps d’efforts pour sortir de la crise “on ne peut accepter des enclaves d’opacité et de gaspillage d’argent public”. Dans son discours particulièrement dur envers ses anciens confrères, le représentant du gouvernement d’Antonis Samaras n’hésite pas à qualifier la redevance télévisuelle d’impôt abusif... Qualifiant ERT de “scandale que tous regardent au quotidien” il déclare “tout cela s’arrête aujourd’hui. De façon définitive !” En quelques heures le Ministère des Finances annonce que l’entité légale de ERT n’existe plus, les 2656 salariés se retrouvant de facto sans emploi.

Comment l’exécutif grec a-t-il pu mettre fin en quelques heures à l’une des institutions démocratiques du pays ? Le Premier Ministre, Antonis Samaras, et le Président de la République Hellénique, Karolos Papoulias, ont fait appel à l’article 44 de la Constitution grecque, qui stipule qu’ “en certains cas exceptionnels de nécessité - urgente et imprévisible - le Président de la République peut, sur proposition du Conseil des Ministres, adopter des ordonnances”. En l'occurrence, l’ordonnance en question, signée le 10 juin par le Président et publiée le 11 juin dans le Journal Officiel, prévoit que les Ministres des Finances et de l’Ordre Public et de la Protection des Citoyens peuvent, sur accord commun, décider de la fermeture et de la gestion des biens des institutions publiques. Le cas exceptionnel de nécessité est défini ici comme étant “l’urgence liée à l’application des mesures adoptées dans le cadre du Mémorandum”. Effective dès sa parution, l’ordonnance est donc appliquée le jour même avec l’annonce de la fermeture du Service Public de Radio-Télévision.

Pour qu’elle soit permanente, cette ordonnance doit être présentée devant le Parlement Grec au plus tard sous 40 jours et être adoptée formellement sous trois mois. Si elle ne remplit pas ces conditions, l'ordonnance est considérée comme nulle et n’a plus de valeur légale.

Dès mercredi 12 juin, le parti communiste grec (KKE) a déposé au Parlement quatre amendements pour annuler l’ordonnance. Le gouvernement de coalition, composé de trois partis (Nouvelle Démocratie, PASOK et DIMAR) est lui-même divisé, puisque le PASOK et DIMAR ont fermement condamné cette décision. Seul parti à s’être réjoui de l’annonce, l’Aube Dorée, le parti d’extrême droite, - sans pour autant apporter son soutien à Antonis Samaras, qu’il qualifie d’ ”employé des usuriers” - se réjouissait de voir disparaître ceux qui selon lui, le diffamaient depuis trop longtemps publiquement. Le parti d’extrême droite s’est malgré tout positionné contre ce décret “anti-constitutionnel” et a dénoncé lui aussi un abus de pouvoir en déplorant que “parmi les employés de ERT qui perdent leur emploi il y a aussi des pères de familles, qui gagnaient leur salaire honnêtement, travaillant vraiment durant leurs horaires, pas comme de nombreux chiens, qui ne savaient même pas où étaient les studios de la télévision d’État.”

Il est intéressant de noter que même si ce décret est rejeté au Parlement, les décisions prises en son nom durant son temps de validité ne sont pas annulées. La dissolution de la RadioTélévision Grecque est donc un fait.

 

ERT : Elliniki Radio Tileorasi : Radio Télévision Grecque
Pour replacer la fermeture de la radio télévision publique dans son contexte, il faut noter que ERT est née de Yenned, la chaîne créée par la junte militaire pendant la dictature des colonels. C'est par définition, comme toutes les télés publiques qui se respectent, la voix de l'État. Sur-effectifs ou pas, la volonté du gouvernement de créer une télé à sa main - avec l’annonce de la création d’un nouvel organisme audiovisuel public d’ici à septembre, avec le tiers des effectifs - est le vrai enjeu de cette affaire, au moment où l'instauration d'un régime fort est la seule solution pour imposer les mesures profondément antidémocratiques des mémoranda successifs.

Il existe un certain nombre de régions grecques dont le seul accès à l’information passe par les chaînes d’ERT, parfois même uniquement par la radio. Comme dans tout service public, l’accent était donné sur un contenu de qualité, le documentaire y occupait une place de choix, ainsi que les émissions culturelles. Les bulletins d’informations couvraient un éventail d’événements beaucoup plus large que les chaînes privées et de façon plus objective.

 

Les répercussions démocratiques
Avgoustinos Zenakos est journaliste et responsable de rédaction au mensuel UNFOLLOW, un mensuel papier d’investigation, doublé d’un blog actif, créé après les événements de la Place Syntagma, après l’été 2011. Lors de notre conversation téléphonique, il me fait part de ses réfléxions.

“Depuis ce matin, je suis plusieurs conversations, certaines entre des collègues du secteur, qui rentrent dans le processus de se demander à quel point les employés d’ERT sont en sureffectif ou si ERT était dysfonctionnelle, etc... À mon avis, quelle que soit la part de vérité dans tout cela, - et en aucun cas je ne dis qu’il n’y a pas un fond de vérité là-dedans - on ne peut avoir cette discussion avec un gouvernement qui éteint l’antenne de la télévision publique. Un gouvernement qui procède ainsi est un gouvernement non démocratique. La télévision publique est un bien public. Il s’agit d’ondes publiques, c’est un droit de la société. Le gouvernement, le pouvoir exécutif, n’a pas le droit, sans consulter personne, ni le Parlement, ni l’ESR (l’équivalent du CSA), qui est l’autorité compétente selon la Constitution, de baisser l’interrupteur et de plonger la télévision publique dans l’obscurité”.

“La télévision publique a d’autres missions, que de diffuser des émissions. Disons que demain il y ait un séisme ou une vraie situation d’urgence. Que va-t-il se passer ? Vous voyez ce que je veux dire ? Quand un gouvernement fait une chose pareille, il ne faut pas tomber dans le piège, pas même un peu, d’accepter de discuter sur le problème posé. La démocratie est avant tout une manière de faire de la politique, une façon de gouverner. C’est la manière, pas le contenu, qui compte dans le processus démocratique. Le contenu arrive ensuite. C’est la manière qui est importante. Quand un gouvernement contourne la manière, toute discussion s’arrête. Quel que soit le contenu. C’est comme si quelqu’un disait “Je préfère avoir un empereur éclairé”. On n’accepte pas cela en démocratie, même s’il s’agit du plus éclairé et du meilleur empereur au monde. C’est ça mon avis. Le gouvernement qui fait cela est un gouvernement non démocratique, les partis qui le soutiennent devraient retirer leur soutien sur le champ et le faire tomber et le pays devrait procéder à de nouvelles élections. On ne peut pas discuter avec ce genre de gouvernement.”

 

Les réactions
Dès la fin des programmes vers 23h mardi soir, les journalistes de ERT ont déjà décidé de rester sur place. À partir du siège du groupe, à Agia Paraskevi, dans la banlieue nord d’Athènes ils continuent d’émettre, via Internet et via “902”, la chaîne du parti communiste, une émission d’information en continu. Durant toute la nuit défilent des invités du monde intellectuel et politique. Devant les grilles, les Athéniens se massent en signe de soutien, et un concert est improvisé. Les MAT (l’équivalent des CRS) se regroupent dans les rues alentour mais ne sont pas encore intervenus, malgré plusieurs injonctions de la part des forces de l’ordre faites aux journalistes d’évacuer les lieux, sous peine d’être arrêtés. Les commandants des CRS transmettent leurs ordres et indiquent que ceux qui seront arrêtés n’auront pas le droit de toucher la prime de licenciement prévue ni de déposer leur candidature pour être embauchés dans la nouvelle structure qui sera mise en place.

De son côté la chaîne du KKE, 902, voit sa diffusion numérique coupée par l’entreprise privée DIGEA, qui gère la TNT en Grèce, sous prétexte qu’ils retransmettent l’émission des journalistes de ERT. En ce moment ERT n’est donc accessible que via streaming en ligne sur certains sites qui lui apportent leur soutien et sur Athènes et Thessalonique en analogique.

 

Mise à jour 1 (jeudi 13 juin 2013 - 02:44 GMT+01)
Les chiffres de la redevance ont été précisés.
La section suivante est ajoutée.

D’après les chiffres de The Press Project, présentés en réaction à la déclaration de M. Simos Kedikoglou :

- M. Kedikoglou a dit qu’ “il n’y avait pas de marge de tolérance pour des “vaches sacrées” [...] - - Nous ne pouvons pas tolérer des enclaves d’opacité et de gaspillage d’argent public. ERT est un cas caractéristique d’opacité unique et de gaspillage incroyable.”
- ERT n’est pas une “vache sacrée”. En mai le Ministère des Finances reconnaissait que ERT avait un excédent budgétaire de 40,97 M€ et contribue à hauteur de 50% de ses recettes (129 M€) au remboursement de la dette. Les employés ont subi toutes les réductions de salaires imposées aux autres salariés des Entreprises Publiques.

- Pour “ERT les contribuables paient un impôt abusif [la redevance ndla] avec leur facture d’électricité : près de 300 M€ par an !”
- La redevance en Grèce est de 4,25 € par mois. Sur cette somme, 25% sont alloués à la LAGIE (Opérateur du Marché de l’Électricité). Sur les 300 M€ donc de redevance, les 75 M€ sont transférés à la LAGIE, en plus des 40 M€ allant directement au Ministère des Finances (en tant qu’actionnaire principal), ainsi qu’une somme à deux chiffres en millions qui part en TVA. La nouvelle structure prévue par le gouvernement, selon le projet de loi déposé mercredi, “aura des recettes issues d’une redevance, en compensation de l’accomplissement de son objectif de service public”.

- Sur les allégations de privilèges des employés, qui facturent un énorme nombre d’heures supplémentaires :
Les heures supplémentaires et frais de déplacement sont estimés à 8 M€ par an et sont “utilisés” principalement pour la couverture d’événements organisés par le système politique. Le salaire mensuel moyen à ERT est de 2840 € bruts [92 M€ pour les rémunérations, divisés par 12 mois et 2656 employés. Au total les employés sont 2907 si on prend en compte les positions spéciales, les conseillers, etc.] À titre d’exemple : une présentatrice de JT “en position spéciale” touche un salaire net de 2152 € nets par mois, un réalisateur avec ancienneté depuis 1998, en CDI depuis 2006, est payé 1050 €. Sur une année seulement, 1,4 M€ sont déboursés pour le salaire de onze conseillers spéciaux et 16 personnes à des “positions spéciales”.

- “ERT est devenu un scandale que tous regardent au quotidien, mais personne n’a jamais osé s’y frotter. Tout cela s’arrête. Le gouvernement a décidé de fermer ERT. Son personnel sera indemnisé normalement.”
Depuis le mois de novembre sont dues aux salariés des heures travaillées mais non payées : heures supplémentaires, suppléments de nuit et de jours fériés ainsi que 10 000 congés.

 Les manifestants devant les bâtiments de la radio-télévision publique, avenue Mesoyion à Ayia-Paraskevi, (non loin du Lycée Franco-Hellénique Eugène Delacroix), se rassemblent de plus en plus nombreux, tandis que le mot d'ordre de grève générale en protestation contre la fermeture abusive de ERT est largement suivi dans les transports et la presse. 

 

Le gouvernement grec a-t-il réussi son coup ? En quelques heures il a transformé un outil de propagande gouvernementale, jusqu'ici relativement docile, suivi dans toutes les campagnes, en un outil contestataire critique de sa politique, retransmis dans le monde entier (sur internet principalement désormais...). Cela ressemble à un faux-pas politique qui pourait être fatale à la coalition gouvernementale, sinon à la politique des memoranda imposés par la  Taskforce de la Troïka (BCE, FMI et UE). 

Théo Koutsaftis 

 

Lire aussi :
l'article de Marie-Laure Veilhan sur Le Club de Mediapart
http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-laure-veilhan/110613/le-gouvernement-grec-ferme-la-radio-television-publique-par-coup-detat-ministeriel

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