Israël : « On manifestera jusqu'à ce que cesse le massacre »

texte & photos par Ariane Kupferman

TEL AVIV — Tel Aviv s'est remise à manifester au début du mois de juillet, à la découverte des corps de trois jeunes Israéliens assassinés en Cisjordanie, puis de celui d'un adolescent Palestinien brûlé vif à Jérusalem-Est. La semaine passée, des centaines de personnes se sont réunies pour dénoncer l'occupation et les raids aériens sur Gaza. Les sirènes alertant de l'approche d'une roquette tirée par le Hamas ont retenti – deux fois – mais la plupart des manifestants n'ont pas bougé ; ils ont regardé le missile être intercepté, les deux fois, avant de reprendre leurs slogans.

La contre manifestation de l'extrême droite, le 17 juillet 2014

La contre manifestation de l'extrême droite, le 17 juillet 2014

Et pour cause, ils avaient face à eux plus dangereux qu'une roquette du Hamas : plusieurs dizaines de militants de droite et d'extrême droite, drapeaux bleus et blancs fièrement tendus, criant « Mort aux Arabes et aux gauchistes ». Alors que les manifestants espéraient déplacer le lieu du rassemblement, ils ont été poursuivis par les casseurs, et la soirée s'est soldée dans des éclats de verre et de chaises brisées. Un blessé a été transféré à l'hôpital.

Michael Sappir affirme que c'est la première fois qu'il est témoin d'une telle scène – « extrêmement inquiétante » – à Tel Aviv. Ce militant du parti des travailleurs Da'am, anti-occupation, a cependant redoublé d'efforts depuis le début de l'opération Bordure Protective : « Les manifestations ont deux fonctions. La première est de nous permettre de nous rendre compte, tout à chacun, que l'on n'est pas seul et que d'autres autour de nous sont également opposés à ce massacre. C'est important pour un mouvement de garder un moral collectif, surtout dans de pareilles circonstances. La seconde fonction, c'est de rappeler aux Israéliens que la crise actuelle n'est qu'une composante de notre échec à en finir avec l'occupation et la situation terrible dans laquelle nous avons plongé les Palestiniens et qu'il faut trouver une solution juste à cela. »

Pour Yehuda Shaul, l'un des fondateurs de l'organisation Breaking The Silence, qui réunit des anciens soldats de l'armée israélienne dénonçant des actions de Tsahal dans les Territoires Occupés, la situation actuelle est désolante : « Gaza paraît trop loin dans les esprits des Israéliens et malheureusement, personne ne s'inquiète de savoir ce que l'on y fait. L'armée opère sans retenue et ne crée presque pas de débat au sein de notre société. » Les nombreuses roquettes tirées sur le territoire israélien ne font que renforcer un discours « très agressif et bruyant, sur la même ligne que les propos du gouvernement », selon les termes de l'ancien combattant, qui a passé deux ans de son service en Cisjordanie. Michael Sappir, lui, se dit « reconnaissant d'être protégé par le Dôme de Fer » mais également « horrifié qu'il habilite Israël à continuer de tuer de plus en plus de Palestiniens à Gaza, dont une majorité de civils, tout en nous permettant à nous, qui sommes en sécurité, de nous positionner comme victimes. » Il ajoute que cette crise entre le Hamas et Israël rend les personnes en général « moins réceptives à toute autre rhétorique que la leur mais le débat est plus vigoureux également ». Il se montre plutôt satisfait du nombre de manifestants venus faire part de leur opposition aux décisions prises par Benjamin Netanyahu et son cabinet : « Plus de monde que je ne le pensais a osé sortir et exprimer ses opinions malgré le climat hostile – ceci dit, ce n'est encore qu'une minorité ».

Yehuda Shaul, un des fondateurs de l'organisation Breaking The Silence.

Yehuda Shaul, un des fondateurs de l'organisation Breaking The Silence.

La marginalisation de cette gauche israélienne, souvent décrite comme « radicale », pose effectivement problème lorsqu'il s'agit de dénoncer l'occupation. « La plupart des Israéliens ne savent rien de l'occupation » affirme Yehuda Shaul. Il raconte que le slogan initial de Breaking The Silence, lors de sa création en 2004, était "Bringing Hebron to Tel Aviv". L'enjeu était de raconter ce que les vétérans avaient vu en Cisjordanie et les actions qu'ils y avaient commises : « le silence autour de cette occupation n'est pas seulement lié au fait que les gens ne savent pas ; la plupart ne veulent pas savoir. Et cela fait sens, personne n'aime entendre parler des horreurs qu'il a perpétrées ».

Aujourd'hui, l'ONG demeure critiquée, « mais moins que d'autres, en grande partie du fait de notre identité. Est-ce que nos témoignages d'anciens soldats ont davantage de poids ? Oui. Est-ce que cela veut dire que les gens vont vouloir nous écouter et ouvrir les yeux ? Certainement pas. » À cela, Michael Sappir ajoute : « En temps normal, les Israéliens font comme s'il n'y avait pas de Palestiniens mais aujourd'hui, on ne parle que d'eux. C'est donc à la gauche d'apporter les éléments manquants et délibérément mis de côté par le gouvernement et une grande partie des médias. »

Un manifestant pro-palestinien, lors du rassemblement du 17 juillet 2014 au soir. Sur la pancarte on peut lire : "Israéliens et Arabes refusons d'être ennemis"

Un manifestant anti-Occupation, lors du rassemblement du 17 juillet 2014 au soir. Sur la pancarte on peut lire : "Israéliens et Arabes refusons d'être ennemis"

Le 17 juillet, Breaking the Silence a organisé une lecture publique de témoignages d'anciens combattants à Gaza. Quelques heures avant le début de l'événement, Yehuda Shaul martelait la nécessité de répandre la vérité. Lorsqu'on lui a demandé s'il s'inquiétait de l'intention de militants de droite de venir troubler la soirée, il espérait simplement que la police ferait son travail. La présentation de ces témoignages ne s'est pas tenue sans quelques heurts ; Alors qu'il lisait le texte d'un soldat ayant tiré dans les jambes d'un enfant de Gaza, l'activiste Moriel Rothman a été pris à parti : « Et les enfants à Sderot, alors ? Traître ! » ont crié quelques personnes, rapidement évacuées par les forces de police.

Les militants de droite se sont massés de l'autre côté de la rue, séparés de la place par un no man's land sécuritaire que patrouillaient les policiers. Aux alentours de 23h, les manifestants ont finalement fait le choix de se disperser tant que les forces de l'ordre étaient encore présentes. La nouvelle est tombée à ce moment-là : l'armée israélienne entre dans Gaza.

Ariane Kupferman a depuis ouvert son propre blog sur Mediapart. Vous pouvez retrouver cet article ainsi que les suivants sur son blog. Une version en anglais de cet article est disponible ici. An English version of this article is available here.

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