Incendies en Bolivie : la honte d’Evo Morales

L’attention médiatique portée à l'Amazonie ces derniers jours a occulté un autre désastre écologique : en 3 semaines, près d’un million d’hectares de la forêt sèche de la Chiquitania, un écosystème unique au monde situé à l’est de la Bolivie, ont été dévastés par les flammes. La colère monte dans le pays à l’encontre du président Morales, dont l’inaction semble relever au mieux de l’incompétence.

Le dimanche 25 août au matin, après presque trois semaines d’incendies dévastateurs, Evo Morales a annoncé que la Bolivie était « totalement ouverte » à l’aide internationale. En début de semaine, lors d’un déplacement à Roboré, une des communes les plus touchées par les feux, il déclarait pourtant que la situation était sous contrôle et que l’arrivée d’une aide internationale en Bolivie n’était « pas nécessaire » car le pays était « préparé ». Le gouvernement annonçait alors l’envoi de six camions-citernes supplémentaires et d’un troisième hélicoptère pour l’évacuation de personnes vivant dans les zones à risque. Mercredi, un cabinet d’urgence environnementale, conduit par le président lui-même, était constitué. Dans la foulée, Evo Morales déclarait avoir « autorisé la location » d’un avion Supertanker 747 d’une capacité de 75.000 litres venu de Californie, dont l’arrivée initialement prévue jeudi a été repoussée à vendredi. Samedi, la province de Jujuy en Argentine, sollicitée par le gouverneur de Tarija (Bolivie) Adrián Oliva, envoyaient des renforts terrestres ; mais les renforts aériens promis, deux hélicoptères et un hydravion, restaient cloués au sol en attendant l’autorisation du gouvernement bolivien. Dans le même temps, le gouvernement de Santa Cruz, la région la plus touchée par les incendies, réclamait l’autorisation de l’aide internationale, tout comme les habitants de Roboré, rassemblés le soir-même devant une caserne militaire. Dimanche matin donc, dans une formule particulièrement alambiquée, le président bolivien cédait à l’urgence : « Rien n’interdit la coopération volontaire [de pays étrangers] ». Il est peu dire qu’on a vu des gouvernements plus réactifs face à une crise de cette ampleur.

On peut s’interroger sur les raisons d’une réaction si tardive. Peut-être le gouvernement n’était-il pas bien informé de la gravité de la situation, alors qu’il est toujours difficile de prédire l’évolution d’un tel phénomène dans des régions parfois reculées ? A-t-il pris la juste mesure du danger ? Les regards du monde entier tournés vers l’Amazonie ont-ils détourné son attention ? Mercredi, Evo Morales parlait « d’agitation médiatique » au sujet des incendies en Chiquitania. Il est vrai que, comme partout ailleurs, les réseaux sociaux boliviens n’ont pas été épargnés par les fake-news, avec la publication de photos anciennes de forêts en flammes, parfois hors continent sud-américain, ou encore cette fausse citation prêtée à Evo Morales : « nous ne sommes pas la droite pour demander l’aide internationale à Roboré ». Bien que démentie par le site de fact-checking Chequea Bolivia, cette fake-news reflète tout de même un sentiment qui est allé croissant tout au long de la semaine dernière : la récupération politique de la tragédie.

Il ne faut pas oublier que le 20 octobre prochain ont lieu les élections générales en Bolivie, qui verront le renouvellement de 130 députés et 36 sénateurs, mais aussi l’élection du nouveau président. Evo Morales est candidat à sa propre succession, alors que la constitution bolivienne de 2009 qu’il a lui-même fait adopter n'autorise normalement pas plus de deux mandats consécutifs, et qu’il a perdu un référendum sur cette question, le peuple bolivien ayant voté « non » à plus de 51% contre la modification de l’article 168 de la constitution limitant à deux le nombre de mandats du président ou de la présidente. Par un tour de passe-passe juridique, le Tribunal Constitutionnel Plurinational a finalement autorisé Evo Morales à passer outre le résultat du référendum et à se représenter. Dans ces circonstances, les déclarations du président bolivien en début de semaine dernière sur le contrôle de la situation et la préparation du pays face aux risques environnementaux avaient franchement des allures d’arguments électoraux.

Image partagée sur les réseaux sociaux en Bolivie - "Le feu s'est réactivé, s'il vous plaît M. Morales, aide internationale urgente. Assez de suffisance et de cruauté." Image partagée sur les réseaux sociaux en Bolivie - "Le feu s'est réactivé, s'il vous plaît M. Morales, aide internationale urgente. Assez de suffisance et de cruauté."
L’obstination à ne pas demander l’aide internationale, jusque dans la formule grotesque de dimanche matin qui ouvrait finalement la voie à l’envoi de renforts argentins et péruviens notamment, apparait comme une marque de fierté pour le moins mal placée au regard de l’urgence. Mais il faut signaler qu’au-delà de sa gestion de la crise, c’est la responsabilité même d’Evo Morales dans les incendies qui est pointée du doigt : en effet, le 9 juillet dernier, il promulguait un décret autorisant la technique des brûlis en forêt pour la préparation de terres agricoles dans les départements de Beni et Santa Cruz. Précisément là où les feux font des ravages depuis trois semaines. Mercredi, le président bolivien se défendait de toute responsabilité par une formule savamment populiste : « Il est important de contrôler les brûlis, mais je veux que vous sachiez, si les familles modestes, les petits agriculteurs, ne pratiquent pas le brûlis, de quoi vont-ils vivre ? ». Les habitants des villages dévastés apprécieront. La trêve électorale initiée dimanche par Evo Morales, annonçant une suspension de sa campagne pour une semaine, n’aura pas fait long feu – c’est le cas de le dire. Quelques heures plus tard, le ministre de la présidence Juan Ramón Quintana franchissait allègrement toutes les frontières de la décence et de l’humilité qui semblent pourtant requises en de telles circonstances, en accusant l’opposition d’être à l’origine d’un nouveau départ de feu samedi à San Lorenzo afin d’obliger le gouvernement à céder sur la question de l’aide internationale. Et la fake-news devint réalité. Cette pirouette ignoble ne fait que confirmer l’impression qu’Evo Morales avait fait d’une gestion solitaire de la catastrophe un outil de campagne, pour mieux se présenter en héros sauvant son pays des flammes. Raté.

En attendant, la Chiquitania brûle. Les dernières estimations donnaient presque un million d’hectares dévastés, soit 32% de la surface de la forêt sèche, la plus grande de ce type au monde – avant les incendies. Il est à l’heure actuelle impossible d’estimer les conséquences sur la biodiversité exceptionnelle de la région, encore relativement peu étudiée : parmi toutes les espèces recensées, 35 espèces animales et 55 espèces végétales sont endémiques. Certaines pourraient disparaitre ou être sérieusement menacées. Le Collège d’Ingénieurs Agronomes de Santa Cruz estime qu’il faudra 200 ans pour que la forêt recouvre des dégâts causés par les incendies.

En France, la couverture médiatique du désastre est minime, toute l’attention étant portée sur la zone amazonienne : dimanche soir, parmi les grands médias, seuls 20 minutes et BFMTV avaient évoqué le sujet pendant la semaine.

Paysage de la Chiquitania, San José de Chiquitos - juillet 2019. Paysage de la Chiquitania, San José de Chiquitos - juillet 2019.

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