theochimin
Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 oct. 2022

theochimin
Abonné·e de Mediapart

Comment la domesticité s'inscrit dans la division du travail

J’ai lu récemment 'Servir les riches' d’Alizée Delpierre. Ce livre très intéressant décrit et analyse une sphère professionnelle bien particulière : celle des domestiques auprès des grandes fortunes. Au-delà d'un sentiment d'étrangeté vis à vis du monde des riches, ce livre m’a évoqué quelques réflexions sur la sphère du travail domestique, qui dépasseront le cadre de la sociologie.

theochimin
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a plusieurs points que je trouve marquants dans ce livre, même s’ils ne sont pas tous surprenants. Le premier est à mon sens le caractère profondément culturel de la domesticité chez les fortunes héritières. La domesticité fait partie de leur mode de vie, il y a un savoir-faire dans la gestion des domestiques et dans la cohabitation, qui appartient au capital culturel hérité par les descendants de l’aristocratie. De fait, l’archaïsme de la pratique de la domesticité saute d’autant plus aux yeux qu’on ressent l’application d’un modèle de domination obsolète : la mise à contribution de la totalité de la personne de la domestique. Les spécificités de ces types de métiers impliquent une porosité entre les sphères professionnelles, privées et intimes, autant (bien que de manière différente) pour les employeurs que pour les domestiques. La relation d’exploitation complexe qui en découle peine donc à s’inscrire dans les normes salariales classiques (beaucoup d’heures, contrats de travail à l’avenant…). Les métiers de la domesticité sont anciens, et si leurs spécificités permettent d’expliquer leur inadéquation avec le salariat, on voit quand même (surtout dans les témoignages des aristocrates) qu'il s’agit de faire rentrer tant que faire se peut une structure ancienne d’exploitation dans les catégories contemporaines. La forme du salariat montre donc ici certaines limites, car elle ne permet pas de suffisamment protéger les domestiques.

Celles-ci sont soumises, par le caractère totalisant de leur fonction, à une forte aliénation, qui dépasse l’exploitation classique des travailleurs. Ceux-ci voient leur vie centrée autour d’un travail productif certes, dont ils sont dépossédés, mais les domestiques voient leur vie tourner autour de celle de personnes singulières. On le voit avec les témoignages de certaines domestiques dont la vie sociale s’inscrit exclusivement au sein du foyer de leurs employeurs. Foyer au sein duquel elles sont subalternes et subissent des règles de vie parfois arbitraires, pour lesquelles elles n’ont pas de mot à dire. Les sacrifices en terme de vie privée auxquels elles sont confrontées sont ainsi bien plus importants que dans des domaines professionnels plus classiques. Bien que, on le voit dans le livre, le statut des domestiques peut être très différent les uns des autres (certains étant payés plusieurs fois le salaire médian), cette aliénation personnelle les concerne tous, ce qui permet probablement d’expliquer par ailleurs de telles rémunérations, par la totalité de l’engagement individuel exigé.

Il est également important de souligner le caractère extrêmement genré de la domesticité, qui n’est cela dit pas très surprenant étant donné qu’il s’agit de la gestion du foyer. Les domestiques sont non seulement en majorité des femmes, mais ce sont également les femmes riches qui les gèrent, avec la charge mentale que cela peut représenter, quand les hommes se contentent de les payer. Cela accentue à mon sens ce que j’ai évoqué précédemment : les femmes sont moins envisagées comme des travailleuses à part entière, et les fonctions qu’elles occupent dans le foyer sont moins envisagées comme du travail d’où une confusion entre vie privée et professionnelle qui les conduit à travailler quasiment en permanence. La féminisation de ce corps de métier, que l’on voit avec l’imaginaire bien entretenu de la « bonne », participe à la forme d’aliénation décrite plus haut, où la vie privée des domestiques se fond dans le foyer des employeurs, et où il est finalement admis que leur vie puisse être entièrement dédiée à celle d’autres personnes.

La situation professionnelle des domestiques est donc bien singulière et, comme le rappelle Alizée Delpierre, ambivalente : les domestiques sont dans la proximité avec les riches tout en étant exclues de leur monde. Au-delà de cet état des lieux sur la situation individuelle des domestiques, j’essaierai ici de situer la domesticité dans une économie, et de comprendre sa place et son rôle social.

Définition

Pour ce faire, on va déjà tenter de proposer une définition économique de la domesticité. Les métiers domestiques appartiennent à la catégorie des métiers de service et consistent en la délégation de tâches. Sur l’ensemble des tâches assurant la satisfaction de nos besoins au jour le jour, un certain nombre sont effectuées par le travail d’autrui, et le reste par nous-même (ou d’autres, mais dans une sphère informelle). La domesticité correspond en la délégation de tâches normalement effectuées par soi-même (faire le ménage, préparer à manger, faire les courses, etc.) à autrui sous la forme de travail. Ce qui fait toute la spécificité de la domesticité est que ce travail reste dans la sphère privée de l’employeur, d’où l’indistinction entre espace privée et espace de travail évoqué plus haut.

On peut, en mettant pour l’instant de côté cette dimension privée spécifique, prendre la mesure de la place occupée par ces métiers dans la division du travail1 : il s’agit de réaliser toutes les besognes que le confort économique peut permettre de déléguer2. Il est évident que cette délégation n’a aucune nécessité sociale, et le fait que le recours à la domesticité soit minoritaire dans les rapports de production provient du fait que son organisation n’est pas déterminée par une optimisation de l’accomplissement des tâches. En effet, alors que le principe de la division sociale du travail est d’organiser la production de manière efficace, la domesticité se distingue du reste de l’économie des services ainsi : elle est sous-optimale (bien que les domestiques développent des compétences et une efficacité redoutable, là n’est pas vraiment la question). Le recours aux domestiques est moins efficace que le fait d’effectuer soi-même ses besognes, contrairement au reste de l’économie, composée d’activités socialement rationalisées et organisées afin de gagner en efficacité à l’échelle sociale. On pourrait ici se demander si toute activité dont la réalisation par le travail spécialisé d’autrui serait plus efficace que le fait de faire soi-même n’aurait pas historiquement pu trouver sa place dans la sphère publique de la société. La domesticité concernerait les besognes qui auraient historiquement trouvé leur place dans la sphère privée, car il serait plus efficace collectivement de les faire soi-même. Le fait qu’elles puissent malgré cela être elles aussi confiées à des travailleuses n’est possible que parce que nous vivons dans une société inégalitaire.

Un symptôme des inégalités ?

La domesticité apparaît comme un symptôme. Elle met en évidence des inégalités qui sont bien sûr sociales, mais également territoriales, et évidemment de genre. Celles-ci sont une condition indispensable à l’apparition du travail de domestique. Car comme on l’a défini comme sous-optimal à l’échelle sociale, ce travail n’existe que parce qu’il prend sens dans une certaine situation : celle où la productivité de chacun n’est plus la même, ou celle où la répartition du capital est tellement déraisonnable qu’elle permet à certains d’être oisifs. Plus simplement, on la trouve là où il y a inégalité de productivité, ou inégalité de patrimoine3. Si la deuxième situation est aisément envisageable, et toute son injustice évidente4, il peut être intéressant de s’arrêter sur la première, qui permet de proposer une perspective économiquement légitime de la domesticité. En effet, si la valeur dégagée par un travailleur est particulièrement élevée, il pourrait être socialement inadéquat qu’il dirige sa force de travail vers des tâches secondaires, qui occuperaient inutilement son précieux temps alors que d’autres personnes pourraient le faire à sa place. Ainsi c’est d’assigner son temps à une activité aussi peu productive que le ménage par exemple qui serait ici le choix sous-optimal.

Cette présentation schématique est celle qui justifie de l’existence de la domesticité. Mais c’est une perspective qui n’a de validité que d’un point de vue dominant. Dans un cadre capitaliste, l’exercice de la productivité élevée d’un individu particulier n’a d’intérêt que pour lui-même, et à la rigueur son employeur. Il n’est pas utile à la société qu’un trader puisse travailler 60 heures par semaine. Si son temps de travail était limité, cela pousserait au contraire à former d’autres individus et à socialement homogénéiser le niveau de compétences. Disposer de compétences permettant à son travail d’être valorisé est source de pouvoir. Le dégagement du temps des personnes particulièrement aisées leur permet donc d’affirmer leur position privilégiée, bien au-delà de ce à quoi ils seraient limités si par exemple ils ne pouvaient exercer leur productivité que 35 heures. Leur dégagement d’un temps excessif de travail est ce qui leur permet d’accentuer leur position de domination, et c’est permis par deux choses : le caractère relativement confortable de leur travail5, et la domesticité. On voit ici clairement la manière, que j'ai évoqué dans mes précédents billets, par laquelle le travail peut apparaître comme fondateur d'inégalités sociales. Dans ce cadre là, effectivement, le recours à la domesticité est optimal. Mais il ne l’est que du point de vue du dominant, car à l’échelle sociale cela reste une manière discutable d’attribuer les ressources.

Il n’est donc en aucun cas possible d’envisager la domesticité comme une forme de redistribution car, au-delà de son caractère aliénant et potentiellement dégradant, sa finalité est le dégagement pour ceux qui en bénéficient de conditions de vie encore plus propices au développement de leur capital financier, social, culturel, etc. Il serait donc bien plus sain socialement que les riches n’aient pas les moyens d’employer du personnel, plutôt que de « créer de l’emploi » domestique.

Ce que la domesticité induit sur la notion de travail

Pourtant, le fait d’employer autrui chez soi a été encouragé dans les dernières décennies, afin en particulier de développer le recours de la classe moyenne au travail à domicile. Le développement depuis une trentaine d’année du phénomène de « particulier employeur » peut en effet paraître une bonne idée à des responsables politiques. C’est une manière de venir créer de l’emploi à peu de frais, en transformant du travail domestique, non reconnu économiquement et majoritairement assuré par les femmes, en du « vrai » travail, qui rentre dans le PIB. D’où un phénomène de création d’emploi apparemment ex nihilo. Cependant, on l’a vu, la finalité est d’accomplir les mêmes tâches, de manière moins efficace, et dans une finalité inégalitaire6. La finalité sociale du développement de la domesticité est donc plus que discutable.

On pourrait cependant imaginer que cela puisse au moins permettre une reconnaissance du travail domestique, auquel sont majoritairement contraintes les femmes. La reconnaissance de ce travail créerait une possibilité pour elles de se faire remplacer par de la main-d’œuvre extérieure. Le développement de l’emploi à domicile pourrait donc permettre d’accompagner l’émancipation des femmes par le travail, en les libérant des contraintes domestiques. C’est vrai dans une certaine mesure. Mais la conséquence de ce transfert de travail est le développement d’inégalités tout aussi genrées, car la main d’œuvre domestique est, on le voit dans le livre, majoritairement féminine7. Il s’agit donc plus d’un transfert des tâches domestiques de femmes privilégiées vers des femmes plus défavorisées. Et la charge mentale repose, de manière inchangée, sur la femme du couple, privilégiée ou non. Cette forme de reconnaissance du travail domestique est donc loin d’être un progrès.

La domesticité pose finalement un problème fondamental : le fait que le travail puisse déterminer avec une telle profondeur la vie, en particulier celle des femmes. Là où la catégorisation salariale pose une frontière entre la vie privée et le travail en le normant, et permet de dégager une sphère privée où, du moins en apparence, nous sommes égaux8, elle peine à garantir une vie autonome aux personnes domestiques, et ne dit rien de l’organisation du travail privé, de sa répartition au sein du foyer. Cette répartition est structurellement déséquilibrée, reflète les inégalités au sein du foyer, et tend, par les mécanismes que l'on a vu, à les accentuer.

Il me semble donc qu’il faille envisager la domesticité non seulement comme une sphère économique aux contraintes singulières, mais surtout comme une extension de la sphère domestique (ou privée) et de ses dynamiques inégalitaires constitutives. Elles sont certes économicisées, normées par le salariat des domestiques, mais de manière superficielle. Car la réalité est que les domestiques ne sont pas rémunérées principalement pour leur travail, comme le serait une femme de ménage, mais pour la mise à disposition de leur personne au sein du foyer dans une position subordonnée.


1Répartition du travail à l’échelle sociale.

2Cette place n’est pas strictement occupée par les métiers de la domesticité, on peut aussi penser par exemple aux livreurs de repas ou aux femmes de ménage, qui se situent à la limite de la sphère privée.

3Si l’on voulait schématiser à outrance, on dirait que la productivité serait la source de la richesse des nouveaux riches, et le patrimoine la source de la richesse des anciens.

4Il n’est pas difficile de montrer leur caractère parasitaire. Les personnalités riches oisives qui recourent à la domesticité ne produisent rien et leur capital est alloué à leur confort et leur entretien plutôt que de l’être ailleurs. Certains revendiquent une légitimité du fait qu’ils « créent de l’emploi », mais ils pourraient aussi bien faire le ménage et s’occuper de leurs enfants eux-même tout en créant de l’emploi socialement utile.

5Les bourgeois ont le bon goût d’affirmer travailler une quantité astronomique d’heures par semaine. C’est assez facile quand ce travail consiste généralement en l’exercice d’un capital social et culturel.

6Sans parler du caractère ultra précaire de l’emploi créé.

7Le livre concerne les riches, mais c’est également le cas pour la classe moyenne.

8Et citoyens.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte