Chili 2019, chronique d'une insurrection contre le néolibéralisme

Le 25 octobre 2020, à la suite d'un referendum historique, les Chilien-ne-s ont approuvé le projet de rédaction d'une nouvelle constitution, avec une écrasante majorité de 78% des suffrages. Comme hommage à la lutte des chilien-ne-s et à des fins d'information, je souhaitais partager, un article universitaire que j'ai eu l'occasion d'écrire sur les racines de ce mouvement.

Le drapeau mapuche lors d'une manifestation Avenue Bernardo O'Higgins © Théo Guéret Le drapeau mapuche lors d'une manifestation Avenue Bernardo O'Higgins © Théo Guéret

En Octobre 2019, le gouvernement chilien a décidé d'une augmentation de 30 pesos du prix du ticket de métro de la capitale, Santiago du Chili. Cet évènement en apparence anodin a déclenché un mouvement social sans précédent, réprimé par la police chilienne avec une violence sans commune mesure depuis le retour de la démocratie en 1990.

Photo prise le 12/11/2019 sur la "Plaza de la Dignidad" © Théo Guéret Photo prise le 12/11/2019 sur la "Plaza de la Dignidad" © Théo Guéret
Il m'est alors venu l'idée de comprendre les racines de cette insurrection, d'en rechercher les racines sociales, politiques, historiques et économiques mais aussi les objectifs de ce mouvement inédit. Fait peu connu, le Chili, pays de 18 millions d'habitant-e-s, est le premier pays, d'un point de vue historique, à avoir connu des politiques néolibérales. Dès 1975, suivant immédiatement le coup d'État militaire de 1973, le gouvernement chilien applique drastiquement les préceptes de l'école de Chicago et de Milton Friedman. Le Chili des années 1970 connaît alors, dans des proportions sans commune mesure, les mêmes orientations économiques que les pays occidentaux depuis 1990. Regarder l'histoire récente du Chili et la révolte de ses citoyen-ne-s, c'est aussi regarder la trajectoire du néolibéralisme dans un exemple paradigmatique. Connaître cette histoire, analyser les failles de ce modèle, c'est dans une certaine mesure savoir vers quel modèle de société les pays occidentaux tendent. Les politiques économiques qu'a connu le Chili sous la dictature, non remises en cause depuis le retour de la démocratie, nous les connaissons ou allons prochainement les connaître en France. Un exemple simple : le système de retraite. Au Chili, il est privé et individualisé, chaque citoyen-ne cotise au sein d'un AFP au cours de sa vie laborieuse, et bénéficiera d'une retraite indexée sur ces cotisations individuelles. Il n'y a donc aucune solidarité générationnelle; je cotise pour moi même, en aucun cas pour les autres. Ce système ne trouve-t-il pas écho dans un récent projet de loi français ? Bien sûr la comparaison a ses limites, mais je suis convaincu que l'étude de l'histoire politique chilienne comporte de précieux enseignements.

 A bien des égards, l'insurrection de 2019 n'a pas été un mouvement social classique : des manifestations massives et quotidiennes, plus de 30 morts, plus de 100 personnes ayant perdu au moins un oeil, un couvre feu militaire, des cas de torture..., autant de dispositifs répressifs qui marquent l'exceptionnalité du mouvement. Et pas n'importe quel mouvement, un mouvement victorieux. Dans une année 2020 morose (pour ne pas dire pire), il est essentiel de se souvenir que le peuple chilien a lui connu une victoire sans précédent. La vague de "l'Apruebo" ("J'approuve" en espagnol, en référence à la question posée lors du referendum) a emporté le Chili, à la suite d'une explosion sociale en 2019, fruit de plus de 30 ans de trajectoire politique. C'est dans une optique de compréhension et d'analyse de cette trajectoire que je me suis placé, afin de comprendre pourquoi les citoyen-ne-s chilien-ne-s étaient si mobilisé-e-s, si déterminé-e-s. Ils et elles disaient vouloir se mobiliser "jusqu'à ce que vivre en vaille la peine" (Hasta que valga la pena vivir) et que "la dignité soit une habitude" (Hasta que la dignidad sea costumbre), le referendum victorieux est une étape essentielle de ce processus, mais il en reste encore beaucoup. Comprendre le mouvement chilien, c'est aussi rendre hommage à cette lutte victorieuse, à celles et ceux qui ne sont plus là pour la célébrer (mort-e-s ou emprisonné-e-s), mais aussi à un peuple meurtri qui a relevé la tête depuis plus d'un an, pour se saisir de son avenir. 

Libertad para lxs presxs de la revuelta,

Le lien de l'article : (pdf, 7.0 MB)

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