Lycée Jean Moulin de Pézenas en colère

Depuis le mois de février, le Lycée Jean Moulin de Pézenas, comme de nombreux autres établissements, est mobilisé. C'est à marche forcée que les responsables de l'Education Nationale mettent en place une réforme/révolution. Nous souhaiterions donc contribuer à la mise en place d'un débat public .

Depuis le mois de février, le Lycée Jean Moulin de Pézenas, comme de nombreux autres établissements,  est mobilisé.

Cette mobilisation fait suite aux difficultés posées par la répartition de la DHG (dotation horaire globale). Cette répartition a constitué un point culminant de tensions, de problèmes  pour les professeurs. Le public ne sait évidemment pas ce que cela signifie, mais, pour résumer, le rectorat distribue un volume d'heures à chaque établissement qui doit les répartir entre les différentes disciplines en respectant un socle minimal légal. La répartition minimale légale n'épuise pas toute la dotation. Ce qui reste est utilisé par chaque établissement à sa discrétion (autonomie des établissements). Selon les choix locaux, seront privilégiés telles ou telles disciplines en accordant des Heures à effectifs réduits (dédoublements en langues, travaux dirigés, travaux pratiques en sciences) , ou encore tel dispositif comme l'Aide Personnalisée... Certains surnomment cela, "gérer la pénurie" puisque c'est en privant ici que l'on peut donner là. Cette distribution du reliquat finit par s'apparenter à un assez triste spectacle.

C'est à marche forcée que les responsables de l'Education Nationale mettent en place une réforme/révolution. Un tel changement aurait  mérité une réflexion approfondie avec les professeurs qui sont parmi les premiers concernés. En effet anticiper les conséquences pour les élèves, au niveau des conditions de travail des professeurs et concernant la mise en oeuvre pratique dans les lycées n'est pas aisé et suppose du temps.  Nous considérons que l'administration n'a pas répondu favorablement à notre demande de discussion. C'est pourquoi nous souhaitons vous faire part de nos interrogations.

Nous souhaiterions donc contribuer à la mise en place d'un débat public et contradictoire car les décisions prises engagent pour de nombreuses années l'Education Nationale dans une direction qui nous semble dangereuse.

Voici quelques éléments que nous proposons au débat:  en premier lieu les raisons de notre colère sur le plan de nos conditions de travail et ensuite nos oppositions vis à vis de la réforme prévue pour entrer en vigueur en septembre 2019. 

Pour commencer, il nous faut évoquer la lassitude quant au blocage des salaires... c'est presque paradoxal dans une société qui a tant sacrifié aux progrès matériels et qui s'en glorifie encore ! Si les professeurs réclament peu, si l’idée d’un « sacerdoce » est ancré dans un imaginaire sociale, il n'en reste pas moins que nos conditions de vie sont celles des autres travailleurs : augmentation du coût de la vie et pression fiscale forte sur les classes moyennes. A la baisse de notre  pouvoir d'achat s'ajoute la perte de considération qui d'une certaine manière va avec... Et puisque la mode est souvent à la comparaison, nos salaires sont bas lorsque nous les rapportons à ceux des collègues qui exercent en Allemagne ou lorsque nous les rapportons à d'autres corps de métiers ou encore lorsque nous les rapportons à ceux de nos aînés. Cette faiblesse des salaires qui s'ajoute à des conditions de travail qui se dégradent, explique en partie la baisse d’attractivité de notre métier et sa baisse de niveau de recrutement. Est-ce ainsi que se prépare l'avenir ? La question est ouverte.

Nous nous opposons ensuite à la très nette dégradation de nos conditions de travail: des classes déjà surchargées avec bientôt 36 élèves avec la réforme en cours. Rien d'anodin dans ces augmentations : travail plus complexe, plus de pression, plus de nombre alors que le discours ambiant se gargarise parfois d'individualisation des parcours, d'accueil personnalisé, de formation sur-mesure...


S'y ajoute le fait suivant qui n'échappe plus à personne: les élèves d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'hier : bruits, violences verbales, inaptitude au travail sont le lot quotidien des professeurs sur fond d'individualisme exacerbé.


Alors...«  la pédagogie à 36 ça existe ».... OUI ! en classe préparatoire où les caractéristiques sont la sélection et une relative homogénéité des profils, des envies, des goûts et des objectifs. Autant de points qui n'existent pas dans des classes des Lycées hors centre ville et qui rendent ces cours à 36 très difficiles pour les professeurs comme pour les élèves.
S'est rajouté et se rajoute à notre « coeur de métier », une multiplication des missions assignées aux professeurs : augmentation des tâches administratives, prise en charge de l'orientation des élèves, gestion du relationnel avec les parents, gestion qui s'avère complexe avec des parents souvent angoissés, accompagnement parcoursup, liaison 3ème-seconde, liaison Lycée-Superieur.

Or, le système profite déjà de la conscience professionnelle d’une majorité de professeurs : soutien, projets de voyages scolaires financés par des « actions » multiples….. qui permettent à des élèves de toutes origines sociales d’accéder à d’autres formes d’éducation, multiplication des devoirs pour aider, entraîner, améliorer les « moyennes »….. « Projet - Etablissement » qui implique à chaque fois un engagement de professeurs, des CPE dans un travail préparatoire de réflexion et d'organisation. Cette charge croissante et invisible devient difficilement soutenable et reste non reconnue...
La pression s’accroît donc sur les professeurs en raison de l’inquiétude des familles, inquiétude amplifiée par la réforme.

Quant à l'institution qui pourrait protéger... que dire ? Sinon qu'elle laisse les professeurs bien souvent sans soutien en cas de difficultés. Ils sont souvent critiqués, parfois isolés, toujours en première ligne et sans reconnaissance sociale. La crise du recrutement, l'absence de DRH, les Burn-out,  le succès du « #pas de vague » pourtant hors de notre « culture du silence » témoignent de la réalité de nos difficultés, de notre exaspération voire de notre souffrance.


Nous nous opposons à la Réforme engagée sur de nombreux points.

Nous affirmons  le sérieux des professeurs et considérons leur souffrance au travail comme une réalité tangible. Dans ce contexte, nous ne comprenons pas très bien ce que peut signifier "l’exemplarité des professeurs" stipulée dans les nouvelles lois. Ce "devoir d'exemplarité" ne rentre-t-il pas en contradiction avec la « confiance » mise au coeur de la Réforme ? S'agit-il d'un dispositif visant à circonscrire une certaine liberté de ton et d'expression ?

Contrairement à une légende urbaine, les professeurs sont tout à fait favorables à la réforme du système actuel. Nous alertons depuis longtemps notre hiérarchie sur les problèmes rencontrés dans nos classes et ceux posés par les consignes que nous devons appliquer : encadrer des élèves qui ne maîtrisent pas les bases du langage et du calcul, méthodes proposées illusoires pour gérer des classes extrêmement hétérogènes, consignes visant à limiter le redoublement, consignes pour corriger de « façon bienveillante » au bac. Nous savons que nombre de nos élèves, peu autonomes, échoueront à l’université. Apprentissage superficiel et manque de régularité dans le travail sont des thèmes qui ressortent systématiquement lorsque nous rencontrons nos collègues du supérieur. Aussi les universités proposent-elles des remises à niveau... Les symptômes évoquant une crise de la massification  sont à l'évidence nombreux et assez alarmants pour suggérer une refondation de l'Education Nationale.

Briser la mécanique de la reproduction sociale et culturelle devrait être la visée de toute réforme. A cette aune, si dans la réforme du Primaire (qui pose par ailleurs de nombreux problèmes), l'accent mis sur les fondamentaux nous paraît aller dans le bon sens. Il n'en est rien de la réforme du Lycée proposée, menée tambour battant et sans réflexion approfondie. Comme si son fil conducteur relevait in fine d'une autre logique...

Tambour battant, voire en forçant la marche puisque les programmes ont été sauf en Physique retoqués par le CSE sans conséquence aucune.

Marche forcée car la consultation limitée des professeurs n'aura presque aucune incidence sur les contenus. Alors que des associations de professeurs ont - elles aussi réagi pour alerter : l’APBG regrette que la consultation des profs de SVT n’ait pas été prise en compte, l’APHG se satisfait de sa place dans le tronc commun et les spécialités mais s’inquiète de la disparition du caractère national de la formation et aujourd'hui les Clionautes réagissent quant à la teneur des exercices demandés en Contrôle continu, l’APMEP revient sur la place des Maths entre tronc commun et spécialité, l’APSES rejette un programme « sans concertation », avec un ministère qui passe « en force »…

Comment expliquer que ces nombreuses inquiétudes issues d’associations sérieuses et peu réputées pour leur extrémisme ou leur caractère subversif ne soient ni prises en compte ni entendues ? Marche forcée car nous ne savons rien des épreuves terminales et les épreuves de contrôle continu qui commencent en Première viennent à peine d'être publiées….. Aucun sujet 0….. Nous avons préparé nos élèves de Seconde à l’aveugle et c'est sans boussole que nous avons travaillé sur leur orientation. Nous ne devrions pas porter une telle responsabilité.

Sans parler du Nouveau programme en seconde avec « Sciences Numérique et Technologie », discipline pour laquelle les professeurs sont insuffisamment formés.

Cocasse aussi, la réforme s'appliquera aux élèves de Première 2019 alors qu'ils n’auront pas bénéficié des programmes « nouvelle mouture » de Seconde dont la mise en oeuvre débutera également en Septembre 2019...

Vous avez dit cohérence ?

Sur le plan de la formation des élèves, cette réforme pose problème :

Le français, discipline « fondamentale » incontournable, est présent dans le tronc commun et dans une spécialité (Humanité). Mais ce n'est pas le cas des mathématiques qui disparaissent quasiment de la maison commune. Leur étude passera donc par le choix de la spécialité "mathématiques" réputée difficile... Quelle solution proposée à des élèves non scientifiques mais qui souhaitent maintenir une formation de qualité en mathématiques sans pour autant y exceller ? Dans les conditions proposées, soit ils renoncent, soit ils choisissent la spécialité et rejoindrons alors les meilleurs... Qui prendra en charge cette hétérogénéité ? Et surtout comment la gérer ? Quels seront les attendus Parcoursup ? Quel parcours de formation pour être instituteurs, infirmiers... ? Que devient le projet  de formation à une rationalité commune que l'Education Nationale a toujours cherché à transmettre aux élèves dans la Patrie de Descartes? La Réforme Chatel supprimait les Mathématiques dans la filière L , sauf pour les rares élèves qui choisissaient cette spécialité Mathématiques adaptée à leur niveau. Aujourd'hui les anciens élèves de ES risquent de devoir sacrifier une formation Mathématiques devant le niveau présenté dans la Spécialité.

Sur le plan des spécialités :

Le système de choix mis en avant par la réforme n’existe pas dans un milieu rural comme le nôtre. En effet, il n’est pas question de « traverser une rue » pour pouvoir suivre une spécialité offerte dans l'établissement voisin... qui se situe au moins à 25 kilomètres.

Les informations ne cessent d’être contradictoires : il est bien sûr inimaginable que les élèves de Seconde se regroupent de façon idéale à 36 dans chaque spécialité ouverte dans les établissements. Que faire des élèves surnuméraires ? Ouvrira-t-on un autre groupe ou bien basculeront-t-ils de façon mécanique sur un 4° "choix"... Ce qui signifie que pour une question de « places », les élèves pourraient ne pas avoir accès à la spécialité souhaitée, maths ou SVT ou Science Po ? Devront-ils alors abandonner leur orientation souhaitée ? Ce faisant devront-ils faire le deuil de leur formation postbac ? Comment choisir les élèves qui auront accès à telle ou telle spécialité ? Le niveau scolaire ? Le tirage au sort ? Une plate forme informatique ???

Comment maintenir le caractère national du bac avec 40 % des épreuves en contrôle continu avec des barèmes de corrections locaux et donc sans harmonisation nationale ? Cette harmonisation bénéficiait aux élèves « moyens-faibles »évidemment. Les établissements évalueront donc les élèves selon les caractéristiques de leur bassin. Mais est-ce à l'échelon local que sera conduite l'harmonisation ?

Un nouveau problème apparaît : la plateforme Parcoursup anonyme toutes les donnée sauf le « genre » de l’élève et  « l'établissement d'origine ». L'algorithme de la plateforme serait-il génétiquement inéquitable tout comme la réforme qu'il reflète ?  Comment ne pas craindre un creusement des inégalités dans l’accès aux filières sélectives et donc aux métiers les plus rémunérateurs ?

Nous nous opposons donc à ces inégalités parce que nous sommes fonctionnaires de la République.  Nous nous y opposons au regard des crises qui touchent toute notre société marquée par des clivages croissants : évasion fiscale , gilets jaunes, actes terroristes…. qui montrent bien que le pacte républicain est menacé et que le rôle de l’école dans la construction d'une cohésion sociale est un enjeu de plus en plus fondamental.

 

Quant à la simplification annoncée des épreuves bac, là encore les annonces ne reflètent pas la réalité. Si les élèves avaient entre 12 et 16 épreuves selon les filières et les options, les élèves composeront une vingtaine de fois avec le nouveau système. Certes le « bachotage » tant critiqué de Terminale sera limité mais il faut mesurer le changement de nature que ces « E3C » vont entraîner : un stress continu (pour éliminer le stress du dernier mois de Terminal), une évaluation qui par manque de temps ne pourra plus être ni formative ni sommative. Les évaluations seront immédiatement déterminantes et le temps manquera aux élèves fragiles qui ont besoin de ces deux années pour maîtriser les méthodes ET PROGRESSER. Là encore, les meilleurs seront privilégiés. Or les meilleurs sont souvent issus de milieu socio-culturel favorisé et ces familles mènent des « stratégies » parfois dès l'école primaire pour assurer à leurs enfants la meilleure formation. Les enfants de professeurs sont d'ailleurs ciblés comme réussissant mieux. Oui, ils rentrent dans deux catégories : ils ont une culture forte de la connaissance et ils connaissent les arcanes du système. Mais force est de constater que leurs enfants restent en très grande majorité dans leurs écoles de secteur contrairement à d'autres CSP qui font le choix précoce de sortir leurs enfants de la carte scolaire en leur faisant bénéficier en région, des Lycées de Centre-ville par exemple qui bénéficient de règles assez différentes dans la pratique.

 

La réforme veut offrir la liberté de choisir. Mais ce n'est pas le choix d’une formation « plus approfondie » mais « plus pointue » puisqu’on passe de 3 Spécialités en Première à 2 spécialités en Terminale. Ce choix est une source d’inquiétude quand on engage sa formation post-bac dès la Seconde. Comment disposer d' une vision claire de son parcours lorsqu' on n'appartient pas à la petite élite programmée pour rentrer dans les classes préparatoires ou en PACES ?

 

La réforme n'améliorera pas les conditions dans lesquelles travaillent les élèves. En effet les effectifs dans les classes ne diminueront pas et les problèmes organisationnels n'améliorerons pas la fluidité du système. Quant au libre choix, comme souvent il se place au service de celles et ceux qui maîtrisent les codes et sont en capacité de bien choisir. Pour la plupart, le libre choix s'apparentera à la "libre" reproduction et reconduction de sa classe sociale. Comment se tourner vers le plus difficile et le plus aride, à 15 ans, lorsqu'on n'y est pas contraint ?

Pour terminer, rappelons que l'apparition de nouvelles machines, permettant des gains de productivité, contribuaient aussi à la destruction des emplois.

La nouvelle organisation des enseignements est une nouvelle machine, celle-ci conduira-t-elle à la suppression de postes ? Quelle salle des professeurs pourrait ne pas s'en émouvoir ?

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Collectif Pézenas.

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