Les dessous de l'affaire judiciaire sur la Zad

Un jour de Novembre dernier, je me rends à la Zad de Notre Dame des Landes pour effectuer des entretiens dans le cadre de ma thèse de sociologie sur la lutte contre l’aéroport et la mouvement d’occupation de la Zad. J’y apprends, par la personne avec qui je réalise ce jour là un entretien, qu’une sanglante affaire s’est déroulée la veille au soir.

 Un type, arrivé sur la ZAD pendant les expulsions d’Avril-Mai, avait l’habitude de se promener avec des armes blanches et pouvait avoir des comportements menaçants, agressifs, violents et imprévisibles. Les habitants et autres personnes fréquentant le lieu ne se sentaient pas en sécurité en sa présence et tentèrent dans un premier temps de dialoguer avec lui pour lui faire prendre conscience qu’il constituait une menace, surtout en se baladant avec des armes. Il ne prit pas en compte les besoins de ces personnes. Ce soir là, il rentra dans la salle commune en possession d’une hache. Un des habitants se leva alors pour lui signifier qu’il était hors de question qu’il rentre dans un espace collectif avec cette arme. Celui-ci ne voulut rien entendre et finit par abattre sa hache sur son interlocuteur en visant la tête. L’agressé se protégea le visage avec sa main qui fut profondément entaillée par l’objet tranchant. Après cette agression, l’homme s’enfuit à travers champs. Les autres personnes présentes portèrent assistance au blessé et certaines partirent à la poursuite de l’agresseur pour éviter qu’il ne commette de nouvelles violences. Ils parvinrent à le retrouver, à le neutraliser et à le forcer à monter dans une voiture pour le sortir de la zone, l’éloigner des gens auprès de qui il en avait et qu’il était visiblement prêt à tuer. Ils auraient pu à la place appeler la police, signaler l’identité de l’agresseur et attendre que les forces de l’État viennent à leur secours en interpellant l’individu, en le mettant dans une voiture et en l’emmenant au commissariat. Ils auraient fait la même chose que les habitants de la ZAD à ces deux détails près qu’ils détiennent le monopole de la violence légitime, qu’ils sont donc les seuls habilités à exercer une contrainte physique envers quelqu’un sur le territoire Français ; et qu’ils n’auraient pas relâché l’individu menaçant quelque part où il aurait pu commettre de nouvelles agressions mais l’aurait enfermé derrière des barreaux.

Cet événement met bien en évidence les limites du fonctionnement du mouvement d’occupation de la ZAD de Notre Dame des Landes concernant la gestion de comportements violents et dangereux pour l’intégrité physique de toutes et tous. Les zadistes ont cherché à résoudre cette question en dehors de toutes formes de domination, et donc sans avoir recours à une contrainte physique collective, mais aussi sans les institutions régaliennes de l’Etat. Pour cela, elles et ils ont tout fait pour développer l’intelligence collective, la régulation des échanges et des potentiels conflits par la discussion, la compréhension mutuelle et la bienveillance. Des espaces ont été créé pour permettre à chacune et chacun d’apprendre à exprimer ses besoins, ses limites, ses angoisses et de les partager en assemblée collectives pour désamorcer les conflits et les violences qui peuvent surgir de la cohabitation et de l’usage commun de lieux, d’objets, d’activités. Des tentatives de régulation ont été amorcées comme le processus des limites qui avait pour but de fixer des règles minimales pour vivre ensemble ou le cycle des 12, groupe visant à accompagner les personnes qui le souhaitent dans la gestion de leurs conflits. Les comportements de harcèlement, d’intimidation, de menace, les agressions physiques ou psychiques, ont toujours été dénoncés collectivement et analysés pour que chacune et chacun soit en mesure de ne plus adopter de tels comportements et puissent aider celles et ceux qui en ont encore à s’en débarrasser. Grâce aux groupes de réflexions et d’échanges sur les violences et les dominations, les réunions qui permettaient de mettre en discussion les désaccords et les conflits, les réactions compréhensives et attentionnées face à la violence contenue dans certaines personnes, de nombreuses situations conflictuelles ou d’agressions ont pu être réglées positivement, en faisant évoluer chacune et chacun vers une plus grande capacité à agir dans la non-violence et la bienveillance.

En cela, le fonctionnement de la ZAD sur la neutralisation de la violence semble bien plus pertinente et efficace que celui de notre société moderne. L’État, par sa police et sa justice, règle les conflits entre les habitants du pays qu’il administre en organisant des enquêtes extérieures aux intéressés pour définir les responsabilités et punir celles et ceux qui portent atteinte à autrui (et surtout aux biens d’autrui mais c’est une autre question) sans chercher à faire croître la compréhension mutuelle et favoriser la bienveillance entre les gens. Les victimes obtiennent réparation par la vengeance, en retournant leur propre douleur vers l’agresseur. Elles se sont senties et ont été dominées par untel, untel doit à son tour être dominé par la puissance de la Justice. A lui de ressentir la souffrance et de subir des violences. Nul pardon dans la gestion des comportements violents. Il faut soigner le mal par le mal. On en profite pour réduire l’individu à sa violence, l’humilier et lui infliger une contrainte extrême : l’enfermement dans un espace clos où il ne pourra plus porter atteinte à d’autres personnes que celles qui sont comme lui des agresseurs. En répondant à la violence par la violence, les institutions judiciaires et carcérales entretiennent cette spirale plutôt que de lutter contre. Les comportements agressifs et dominateurs ne sont pas travaillés collectivement à la racine pour les endiguer, éviter qu’ils n’adviennent, ils sont réprimés par une domination supérieure à même de les écraser sans pour autant les apaiser. Et l’exercice d’une justice qui émane d’institutions surplombantes a pour effet de rendre les gens incapables de gérer leurs conflits eux-mêmes, inaptes à neutraliser par eux-mêmes les élans agressifs, violents et dominateurs qui peuvent naître en eux ou chez les personnes qu’ils côtoient.

Mais certaines situations de violence sur la ZAD n’ont pu être réglé par la médiation et les discussions collectives. Il a fallu parfois que des gens qui portaient trop atteinte à la vie des autres et à l’ensemble du mouvement partent de la zone après des menaces collectives de contraintes exercées sur eux pour les faire partir. Certaines fois, les menaces ont été mises à exécution quant ces individus persistaient à vouloir rester. Dans des situations d’urgence où une personne représente clairement un danger pour la vie des autres, comme ce fut le cas lors de cette soirée de Novembre, les autres personnes en présence n’ont pas d’autres choix que d’exercer une contrainte physique pour empêcher qu’un mal plus grave ne soit fait. Dans notre société, celles-ci doivent faire appel à la police pour l’exercer à leur place, ou alors elles sont elles-mêmes hors la loi et peuvent subir les foudres de la justice. A la Zad, elles ont décidé de se charger elles-mêmes de l’exercice de la contrainte parce qu’elles s’opposent à la logique punitive et violente de la justice de l’État. Comme il n’y avait pas de réponses collectives, instituées, face à ce genre de situations, ces personnes ont improvisé sur le moment et fait le choix de mettre l’agresseur dans une voiture et de le libérer à plusieurs kilomètres en dehors de la zone. Cette solution n’était probablement pas la plus judicieuse mais y en a-t-il une qui soit vraiment satisfaisante ? En tous cas certainement pas celle qui consiste à condamner à l’enfermement. Les chiffres des récidives après sortie de prison le montre assez clairement. 

J’apprends il y a une semaine, quelques mois après cette histoire, qu’une affaire judiciaire en est cours sur la séquestration de l’agresseur à la hache. Cela m’inquiète beaucoup parce que je sais qu’on va bien sûr mettre de côté des questions essentielles d’un point de vue sociologique et politique mais complètement hors sujet pour ce qui est du droit français. Je découvre que la justice incrimine des individus sur la base du témoignage de l’homme séquestré, sans plus d’indices. Dans cette histoire, il est très compliqué de savoir qui a finalement physiquement mis l’homme dans la voiture puisque les recherches dans les champs et bois pour le retrouver ont pu mobiliser des gens d’un peu partout. Et il paraît hautement improbable que celui qui s’est fait trancher la main fut en mesure ensuite de séquestrer son agresseur. Pourtant, il est aujourd'hui en détention provisoire.

Cette affaire est évidemment un bon moyen pour les gouvernants de discréditer encore un peu plus celles et ceux qui cherchent à construire d’autres façons de vivre que celles prônées par leur idéologie de la croissance, de la compétition et de la méritocratie. La justice, que l’on pensait indépendante de l’État mais que l’on sait maintenant aux mains des élites gouvernantes, aurait-elle placé sous détention provisoire des gens qui auraient neutralisés un type armé d’une hache et agressant des individus lors d’une soirée ailleurs que sur la Zad en exerçant sur lui une contrainte physique, soit en l’assommant soit en l’isolant dans un endroit pour qu’il ne puisse pas sortir et perpétrer d’autres violences ? Et sans savoir d’ailleurs si c’est bien eux qui ont procédé à cette neutralisation. On reproche à des personnes d’avoir séquestré une victime en bande organisée alors qu’elles ont simplement éloigné un individu dangereux d’un lieu où il commettait des violences tout en le laissant libre. Pour cela, on embarque des suspects et on perquisitionne leurs habitats sur simple témoignage. 

Alors que le mouvement d’occupation de la Zad de Notre Dame des Landes a constitué une tentative, certes fragile et limitée, pour sortir de la spirale de la violence qui ne cesse de sévir dans notre société, spirale alimentée par une justice punitive et vengeresse plutôt que tournée vers le pardon, la réparation et la bienveillance, l’affaire judiciaire en cours veut raconter l’histoire inverse, faire passer les zadistes pour des individus violents, agressifs, vengeurs et donner une image positive des institutions policière et judiciaire, seuls à même de faire triompher la non-violence et le respect mutuel. Il faut combattre cette propagande et insister sur le fait que la personne soi-disant séquestrée a en fait été neutralisée par des personnes soucieuses de l’intégrité et de la dignité de chacune et de chacun. Il faut rappeler que la zad est un lieu où l'on prend en charge à bras le corps les questions liées à la justice et au respect de la dignité de chacune et de chacun, quel que soit son origine sociale, géographique et quel que soit son identité. Il faut mettre en évidence les multiples tentatives et créations collectives des zadistes pour parvenir à un monde où les conflits peuvent s'exprimer sans violence, dans la discussion et la bienveillance, où les structures collectives ne sont pas source de domination et de soumission. Les 5 personnes interpellés et placées sous contrôle judiciaire ou en détention provisoire participent à cette construction là. 

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