Note de lecture #2: généalogie dystopique

Notre époque est gourmande en dystopie, comme l’ours avec le miel. Elle imagine le pire des mondes presque avec plaisir, ou du moins avec une certaine fascination.

Notre époque est gourmande en dystopie, comme l’ours avec le miel. Elle imagine le pire des mondes presque avec plaisir, ou du moins avec une certaine fascination. Rare sont les thématiques transcendant à ce point les différentes classes et le gouffres séparant souvent l’intelligentsia des gens ordinaires. La première peut s’épuiser en invectives sur la nature totalitaire des différentes idéologies politiques pendant que les secondes mangent du pop-corn en regardant l’adaptation hollywoodienne du dernier best-seller de la littérature jeunesse. Nos sociétés semblent obsédées par leurs propres capacités de s’autodétruire et par la mortalité d’une espèce humaine qui n’en finit pas d’épuiser son biome. Vivons-nous des temps dystopiques ? Il est en tout cas certain que nous vivons dans un présent saturé par la contre-utopie.

L’hégémonie du néo-libéralisme et de son imaginaire marchand (homo œconomicus, homo managerius…) a pour conséquence la traque systématique de toutes les pensées utopiques, de toutes les formes imaginaires d’une société autre et différente. Radicalement différente. Si on mesurait la liberté à l’écart entre le monde tel qu’il est et le monde tel que l’on peut l’imaginer, l’orgueil progressiste du XXIe siècle se dégonflerait rapidement. Malgré le combat d’une myriade de militantes* du quotidien, l’horizon semble chaque année un peu plus bouché, barré d’un mur infranchissable vers lequel, bien sûr, nous accélérons. C’est sur sa façade que se reflète le visage effrayé de l’époque : la dystopie, l’enfer séculier et réalisé - on pourrait même dire réaliste. C’est précisément parce qu’elle a tout d’un esprit du temps que la genèse de la dystopie et de son anticipation est primordiale.

La fondatrice oubliée

Si Le Meilleur monde d’Huxley est souvent considéré, en partie à tort**, comme l’une des sources de la dystopie d’anticipation, 1984 d’Orwell semble désormais indétrônable au cœur de son genre. Il s’est installé à la fois comme la synthèse des exercices précédents (notamment du Nous autres de Zamiatine et du moins connu La Machine s’arrête de E. M. Forster) et comme une brèche qui allait ouvrir la voie à de nouvelles générations d’autrices dystopiques, notamment une école américaine particulièrement prolifique (Bernard Wolfe, Ray Bradbury, Ira Levin, Harry Harrison, Robert Silverberg, etc.). Les récentes rééditions de 1984 et de Nous autres***, bien qu’elles aient déchaîné certaines passions autour de leurs nouvelles traductions, ont eu le mérite de remettre en lumière les œuvres fondatrices du genre et une bonne partie du canevas de l’imaginaire dystopique de notre époque.

Et pourtant… il manque une larrone à la foire. Même les lectrices du Kallocaïne de Karin Boye ignorent parfois que, publié en 1940, il a précédé de neuf ans 1984. Malheureusement, il a fallu attendre les années 1960 pour que le texte, à l’origine en suédois, soit traduit vers l’anglais. Aucune source ne permet de penser qu’Orwell avait pris connaissance de l’œuvre de Boye, pourtant très semblable à la sienne, notamment dans sa vision géopolitique des blocs irréductibles. Une nouvelle traduction de Kallocaïne, beaucoup plus confidentielle que les rééditions citées plus haut, est à présent disponible, en français, aux éditions des Moutons électriques (dans son format poche Hélios). Sa lecture permet de remplir un vide et de mieux comprendre le « premier âge » de la dystopie d’anticipation.

Mais commençons par dire un mot sur Karin Boye. Divorcée et homosexuelle dans la très conservatrice Suède de son époque, elle assume un rôle d’animatrice dans l’avant-garde littéraire moderniste ; romancière, poétesse, traductrice (notamment de T. S. Eliot), elle s’implique également dans le mouvement socialiste et anti-fasciste des années 1920. Comme chez beaucoup d’intellectuelles sympathisantes, son voyage en URSS lui fait relativiser la notion d’État ouvrier. Même si elle s’éloigne des milieux socialistes en 1932, elle demeure engagée contre le fascisme et en particulier contre le nazisme dont elle est une accusatrice précoce et lucide. Elle décide de mettre fin à ses jours en 1940, à l’âge de quarante ans ; sa compagne l’imite quelques semaines plus tard, elle avait, quant à elle, vingt-neuf ans.

Totalitarisme et vérité

Comme chez Orwell, sa dystopie est une dénonciation claire et efficace du totalitarisme des deux grandes puissances de l’époque : l’Allemagne nazie et l’Union soviétique stalinienne. Comme chez lui, sa critique ne peut être résumée en un instrument de propagande anti-communiste, Boye s’étant toujours considérée comme une progressiste. Ils partagent une vision géopolitique de l’avenir : le monde est gouverné par une poignée de super-puissances (deux chez Boye, trois chez Orwell). Dans 1984, l’absence de dualité permettait d’approfondir la question de la propagande et la disparation de la vérité objective : les alliances changent et avec elle la vérité historique et factuelle, modifiée au fur et à mesure par le Parti en place. Dans Kallocaïne, le conflit est plus stable et la propagande plus classique, quoi qu’écrasante. C’est que Boye fait porter son roman sur le devenir psychologique de l’individu dans un monde totalitaire.

Vivant dans un système de contrôle total, plus auditif qu’optique d’ailleurs, soumise à la délation familiale, tout une chacune doit pratiquer une féroce discipline de soi. Malgré tout, subsiste un dernier refuge : l’esprit, l’intériorité. La dernière liberté dans cet univers est celle de penser et de ressentir dans son for intérieur. Or, au début de l’ouvrage, le chimiste Leo Kall invente un sérum universel de vérité ; une porte directe sur le cours des pensées ; c’est la fameuse kallocaïne. Les autorités en place comprennent rapidement les possibilités offertes par le produit et peu à peu la dystopie s’approfondit : dans un univers où l’esprit est totalement accessible, tout le monde est coupable. Ainsi le régime en place légifère et instaure le crime de pensée. La totalité du corps social est définitivement unifié dans le crime et dans sa répression permanente.

On le voit, la question de la vérité est aussi centrale chez Boye que chez Orwell, mais elle est traitée différemment. 1984 tente de démontrer que la nature humaine peut être transformée par un régime totalitaire ; ce qui est détruit et annihilé, c’est la capacité même de reconnaître une vérité au-delà des besoins immédiats de la machine technico-politique. Et même si Orwell identifie des marqueurs utopiques – l’importance de l’altérité, de l’amour, de la sensibilité, des sens et de leur interaction avec l’inaltérabilité de la nature – la leçon du livre est celle de la fatalité. Oui, l’humain est réductible, oui l’humanité peut être atrophiée ; on pourrait effectivement bâtir un monde totalitaire, débarrassé de l’histoire et de la vérité. Cette dernière n’est pas une donnée absolue de l’existence humaine, elle est construite et donc destructible.

Boye insiste au contraire sur la dimension fondamentale de la vérité ; chez elle, c’est le dernier dénominateur commun, le dernier caractère proprement humain. Même pour les cadres du Parti, elle n’est pas absente, simplement neutralisée – les individus les plus sensibles à l’idéologie totalitaire sont conscientes d’être elles-mêmes en proie à des pensées criminelles mais elles sont persuadées que, appartenant à une société monadique, unie, organique, le sacrifice de soi est une part logique de leur vie au service du Parti. La kallocaïne ne révèle d’ailleurs pas, en majorité, des pensées factieuses mais plutôt des sentiments incompatibles avec l’esprit totalitaire. La tristesse, la rage, le découragement, l’espoir sont des forces antitotalitaires parce qu’elles font exister l’individu à l’extérieur de la monade et elles sont, chez Boye, universelles, propre à toutes les humaines, même les plus idéologues.

L’avenir de la monade

La fin du livre ne répond pas à la question posée par la kollocaïne : comment une société peut-elle conservée une cohérence, une stabilité, si toutes ces membres sont coupables ? Le réalisme cynique faisait partie intégrante de l’ancien système, notamment vis-à-vis de la productivité des masses, avec lesquelles le pouvoir devait parfois faire preuve d’indulgence, mais qu’adienvrait-il dans le monde la transparence absolue ? L’hypothèse de Boye est en fait moins pessimiste que celle d’Orwell : en laissant à la lectrice le dernier mot, elle laisse ouverte une porte de secours… Après tout, ces sociétés pourraient bien s’effondrer sous le poids de leur propre insignifiance. La vérité pourrait aussi subsister grâce à l’hypocrisie des autorités si la kallocaïne n’est pas employée systématiquement mais de manière ciblée ; pour que la seule mention de son existence suffise à verrouiller le monde social.

Ces possibles n’existent pas dans l’univers orwellien, où la vérité est, in fine, modifiée dans son essence. Elle ne permet plus d’objectiver le réel, elle devient pur instrument. Si le glissement est total dans 1984 et qu’il suppose une rééducation psychologique violente, Orwell démontre que la dystopie la plus aboutie nécessite un contrôle, non seulement sur le moyen d’exprimer la vérité – la langue – mais aussi une transformation radicale du type anthropologique de l’individu. Dans son œuvre, la monade parvient à vaincre sa contradiction, en l’intégrant au processus de contrôle global. Son dépassement devient impossible. Boye accorde une plus grande confiance à la nature humaine, ou, disons, à la capacité innée des individus de ressentir, même au-delà des barrières de l’idéologie et du poids performatif de la société. Elle insiste sur l’importance de certaines émotions premières, comme l’amour, la jalousie, l’espoir, la honte, le désir (notamment de puissance, thème pour le coup partagé avec Orwell)…

Ce point de discorde nous laisse devant un paradoxe : malgré les mises en garde, malgré le travail d’imagination d’autrices comme Boye ou Orwell, le potentiel totalitaire des sociétés contemporaines est rarement pris au sérieux. On s’accorde pour critiquer le crédit social chinois et ce qu’il implique de sociétés de contrôle (qui pourraient être la forme la plus neuve du totalitarisme contemporain) mais l’utilisation de plus en plus généralisée de la communication politique en Occident et l’affaiblissement de la vérité objective qui l’accompagne est largement sous-estimée ou ignorée. L’accès à la vérité objective semble acquis pour une grande majorité des intellectuelles et des universitaires – alors que jamais l’humanité n’a possédé autant de pouvoir technique de l’abolir.

La difficulté se situe sans doute dans la manière dont le potentiel totalitaire se présente : comme un écart, une exagération, une inflation d’attitudes et de comportements autoritaires tolérés parce que ressentis comme protecteurs par les élites. Jusqu’où la société de contrôle algorithmique, biométrique ou les techniques de surveillance doivent-elles aller pour apparaître explicitement comme liberticides ? N’assiste-t-on pas à une transformation de la question du totalitarisme dans laquelle les structures explicites sont moins importantes que les structures comportementales et imaginaires ? Le lecture de Karin Boye nourrit en tout cas la réflexion et complexifie notre rapport à la dystopie en lui redonnant son pouvoir critique : parce que l’analyse de la dystopie est toujours une confrontation, emprunte d’une contre-proposition utopique.

 

* Dans cet article le féminin fait officie d’indéfini

** À la différence de Nous autres et de 1984, l’ouvrage d’Huxley n’est pas une charge entière contre un monde eugéniste et médicamenté. Le contre-feux utopique est pratiquement absent du livre et il est tout à fait possible d’en faire une lecture « positive » et d’y voir le sommet d’une société transhumaniste réussie.

*** Sous le titre « Nous » chez Actes Sud.

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