Note de lecture #3 : aux marges citoyens !

Il arrive qu’un roman ne fasse pas l’actualité mais qu’il soit fait par elle. C’est à la coïncidence de sa sortie et d’un événement qu’il doit son aura particulière et une bonne part de sa signification. C’est ce qui est arrivé avec État de nature de Jean-Baptiste de Froment, publié au Forges de vulcain en janvier 2019.

Roman tirant sur le conte, il nous plonge dans une France uchronique très semblable à la notre. Elle est dirigée par une présidente qui termine son troisième et dernier septennat. Avec la disparition de « la Veille », les jeux sont de nouveau ouvert et Claude, conseiller de l’ombre, espère bien en profiter. C’était sans compter sur l’émergence d’un fronde, dans le département rural de la Douvre, et sur le charisme quasi-religieux de la jeune préfète du lieu, Barbara. L’entièreté du roman est une valse entre ses deux personnages très symboliques.

Claude est Jupiter, l’allégorie est transparente : technocrate, proche des milieux économiques, issus de la plus haute des hautes écoles élitaires, il est relativement jeune et n’est pas loin de se croire la réincarnation de Machiavel ou de César. Son cercle de conseillers, sa « gens claudia », oscille entre cours magistral de pacotille, cénacle de conseillers romains décadents et secte affectionnant la figure de son « élu ». Dans le roman, Claude n’est pas seulement l’illustration du pouvoir ou de l’État mais aussi celle d’une nouvelle génération de politiciens, abreuvés de théorie communicationnelle et d’un pseudo-réalisme froid et managérial. Il est le jeune loup qui ne respecte rien et qui finira, comme le veut la moral de tous les contes, par être puni pour son pêché d’hubris.

Barbara, par négation, une jeune femme sincère, presque candide, dont la puissante empathie magnétique revitalise les cœurs les plus desséchés par des années d’intrigue. Elle n’incarne pas une personnalité bien définie mais plutôt une idée : celle de l’Espoir ou de l’illusion du Bien Commun. Son ascension politique est rendue possible par des stratèges honnêtement convaincus par ses qualités mais espèrent justement la diriger depuis l’ombre. Comme elle devient l’héroïne de la province reculée, de la France véritable, elle est aussi une réincarnation de Jeanne d'Arc, de la Pureté, et tout au long du roman, sera tissé le fil qui la relie à la mythologie chevaleresque de la Douvre dont elle serait l’héritière. Ce n’est qu’au contact du sexe, du pêché et de la radicalité - joyeux triptyque ! -  réunis dans un personnage fort inspiré par Julien Coupat et censé représenter l’ultra gauche, qu’elle finit par être rattrapée par ses propres faiblesses et sa mortalité.

Il faut rendre grâce à Jean-Baptiste de Froment d’une écriture limpide, rendant le roman très accessible. Sa maîtrise de la narration emprisonne la lectrice qui désire, bien sûr, savoir comment tout cela finit. En réhabilitant ce genre du conte politique, très efficace pour parler du réel à travers la fiction, il participe à redorer une littérature politique et grand public, à défaut d’être populaire. Il est paradoxale de voir ce normalien, haut fonctionnaire à particule et ancien conseiller de Sarkozy dans le rôle de l’écrivain moquant la médiocrité des élites. Sans doute sa position lui donne-t-elle une bonne vue et une expérience qui peut manquer aux critiques extérieures. L’expérience de son père, comme député de la Creuse, n’a sans doute pas manqué non plus de l’inspirer.

Mais malgré ses qualités et le plaisir sincère qu’on peut prendre à la lecture, État de nature n’en reste pas moins un conte assez sage. Sa morale finale sanctionne le jeune loup et la jeune espérante et elle remet sur les rails une politique plus classique, plus traditionnellement cinquième République. Ô tentation des extrêmes, tu finiras par nous brûler les doigts ! Son livre n’est certainement pas un vecteur de changement ou de transformation politique même s’il ne tombe pas non plus dans le cynisme… disons, qu’il s’agit d’une interprétation mesurée de la réalité. Mesurée... et malheureusement trop tiède. La résonance entre la révolte douvrienne et celle des gilets jaunes est certes heureuse mais le respect pour le peuple qu’on ressent entre les lignes semble surtout venir des racines de cette population campagnarde.

D’ailleurs, l’élément le plus intéressante de l’ouvrage est sans doute ce jeux avec la légende et la mystique. Le coup de grâce de Barbara n’est pas donné par son amant d’extrême gauche ou sa compagne jalouse mais par une allégorie de la Douvre. Comme si c’était la France elle-même, son cœur mythologique, qui devait être, à la fin, le deux ex machina. C’est quand le roman frôle le fantastique, quand il décrit ce surnagement de significations et de symboliques, qu’il se départit des limites de son didactisme. Et qu’il devient vraiment, prenant.

Jean-Baptiste de Froment, État de nature, Aux forges de Vulcain, 2019, roman

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