Arrêt Madou

Tous les matins, je passe par Madou. La station de métro, sous la place du même nom. Qui était Madou ? La plupart des Bruxellois ne sauraient pas vous répondre sans consulter Wikipédia.

Jean-Baptiste Madou, peintre, lithographe, a vécu au XIXe siècle. Sa renommée était suffisamment grande pour qu’à sa mort en 1877, on baptise, sur le site de la porte de Louvain, une place en son honneur. Aujourd’hui, de « place », il ne reste que deux larges trottoirs bétonnés devant une tour vitrifiée de trente-deux étages.

Située sur la petite ceinture de Bruxelles, cet ensemble de boulevards qui suit le tracé des anciens remparts de la ville, Madou vomit tous les matins son lot de travailleurs. Le quartier environnant est occupé par des bureaux, des associations, une tour de fonctionnaires européens et une autre, un peu plus loin, siège d’Actiris, le service « pour l’emploi » de la région bruxelloise. Je fais partie de la marée, montante le matin, descendante le soir ; j’ai le plaisir de prendre les métros bondés des heures de pointe et de hanter les sandwicheries constellant les alentours.

La station Madou est aussi une sorte de petite galerie marchande ; le long d’un tunnel qui suit la ligne des boulevards, quelques magasins s’égrènent : un supermarché ouvert avec le chant du coq, une boulangerie-snack au nom orgueilleusement français, une boutique aux dégradés rouges vendant du soin de soi en fiole. D’autres canaux perpendiculaires ont pour fonction de distribuer les travailleurs vers leurs zones laborieuses respectives. C’est dans ceux-ci que vivent un certain nombre de sans-abris. Tous les matins, je passe devant leurs installations de fortune, les matelas en carton, les couvertures effilochées, des bouteilles et des canettes pleines ou vides, des vêtements, des tas de brols indéfinissables et colorés.

Dans la voie que j’emprunte, celle qui débouche devant la Rue des Cultes, c’est un groupe régulièrement renouvelé de trois ou quatre hommes, la quarantaine ou plus vieux, qui semblent se connaître et vivre en communauté. En deux mois, j’ai croisé trois fois des policiers dans ce couloir. Les deux premières fois, ils imposaient une présence silencieuse, suspicieuse mais en retrait. La troisième, ils enfilaient leurs gants noirs et recevaient des renforts pour « faire le ménage ». Il s’agit, semble-t-il, d’une sorte de cycle. Régulièrement, les affaires des sans-abris sont évacuées et le tunnel vidé pendant un jour ou deux et puis les matelas et leurs occupants se réinstallent.

Quel est l’intérêt de ce jeu de sol musical ? Quelles gratifications y trouve la police et la commune ? Y a-t-il un accord tacite qui lie les occupants et les autorités ? Allez savoir. La réalité est, en tout cas, toute contenue dans ces dix mètres de couloir, où des milliers de travailleurs défilent chaque jour. Parfois, ils donnent une pièce. De temps en temps, ils répondent ou s’excusent de ne pas pouvoir le faire. Souvent, ils ne regardent même pas. Leurs regards sont rivés à leurs pieds, leur téléphone ou sur un horizon de murs sales. Ce couloir mériterait un nom, quelque chose de plus terre à terre que Madou, quelque chose comme le Passage de la honte.

En 2017, le premier ministre Charle Michel déclarait devant la Chambre des Représentants : « Nous voulons renforcer les efforts pour mieux soutenir les sans-abris ». Dans notre pays, les banalités et la langue de bois ne cherchent même pas à dissimuler leur vacuité derrière une promesse absolue – comme Macron a pu le faire en France : « Je ne veux plus de femmes et d’hommes dans les rues d’ici la fin de l’année ». Dans la moitié nord du pays, à Anvers, le conseil communal organise la privatisation des services d’aides aux sans-abris – Anvers est l’un des fiefs de la NV-A, premier parti du gouvernement dont le leader, Bart de Wever, également bourgmestre de la ville, est considéré comme le vrai chef d’orchestre de la majorité au pouvoir. Voilà pour le contexte.

Dans la station Madou, le 26 juillet dernier, un sans-abri est mort. Il est mort dans l’indifférence la plus totale ; les articles qui parlent de son décès ne mentionnent pas son nom et il est peu probable qu’il réémerge passé le fait divers. Ce matin-là, le 26, c’était un jeudi de canicule. La ville suffoquait, dans le métro la chaleur était abrutissante même à l’orée du jour. Ce matin-là, je suis passé dans le couloir à côté des matelas en carton et des baluchons. Et je crois me rappeler, je crains de me rappeler, qu’il n’y avait qu’un occupant, emmitouflé – par cette chaleur ! – sous un drap. Je suis passé à 7 heures 50. Quelqu’un – je n’imagine pas quelqu’un d’autre qu’un agent du service des métros – s’est inquiété de la totale immobilité de cette silhouette vers 9 heures.

Combien de personne sont passées devant le corps sans vie sans même en avoir conscience ? Combien de gens auront, comme moi, ignoré ce contour à peine vivant ou déjà crevé et combien parmi ceux-là ne sauront même pas, ne sauront jamais, qu’ils sont passés à côté d’un cadavre sans même s’en rendre compte ? Enfin combien, parmi ceux qui savent, en auront quelque chose à faire ?

Des dizaines de sans-abris meurent chaque année à Bruxelles, une simple recherche sur Google permet d’en avoir l’idée ; la longue litanie des titres laconiques se déroulant comme à l’infini : « Un SDF retrouvé mort à la Gare Centrale », « Un SDF retrouvé mort en centre-ville » « Un SDF retrouvé mort derrière la statue du Schtroumpf blanc », etc. On notera la finesse du journaliste ayant rédigé le dernier titre. Et presque autant d’articles ou d’éditoriaux pour sonner l’alarme, secouer l’opinion, faire du bruit autour d’un scandale sans nom, etc. Sans que rien ne change, ou alors, au contraire, en laissant se dégrader, de plus en plus, une situation déjà intenable.

Tous les matins, depuis, je traverse le couloir et j’ai l’impression d’être dans une tombe. Je me demande si les vacanciers alignés sur leurs serviettes de bains, le long de la Méditerranée, se disent parfois qu’il contemple un cimetière. Tombe, cimetière, ces mots ne sont pas les plus heureux, parce qu’ils impliquent la commémoration ; or aucune fleur ne viendra déposer ses couleurs dans la station Madou. Je devrais dire : tous les matins, depuis, j’ai l’impression de marcher dans une fosse.

Il y a cinquante-neuf stations de métros à Bruxelles. En 2017, soixante-deux sans abris sont morts dans les rues de la capitale. Même si les fosses devenaient des tombes, même si le nom des défunts étaient connus, même si notre société ne calculait pas la valeur d’un individu au confort de son matelas, il faudrait encore en creuser trois pour rendre grâce aux morts d’une unique année.

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