Note de lecture #1 : Le bonheur des petits poissons

Simon Leys est connu pour ses écrits sur la Chine maoïste et son combat contre les intellectuelles francophones fascinées* par la Révolution culturelle. Un combat de longue haleine, où l’essayiste belge put mettre en avant ses qualités oratoires et son sens de la formule. Quand on revoit les images d’archives de ses passages télévisuels, on constate qu’il prend un plaisir évident à dégonfler les baudruches idéologiques ; et qu’il aime presque autant ces mots fusants, foudroyants amenant la sympathie et les rires du public.

Cette première et consistante polémique a nourri sa carrière. Il en est ressorti avec l’aura d’un intellectuel (comme celles là-même qu’il vilipendait) à qui l'on réclamait des avis, des articles, des livres… Si Leys a aussi écrit un très bel ouvrage sur Orwell qui a contribué à sa redécouverte dans le monde francophone et des études sur le monde politique, culturel et l’esthétique chinoise, c'est surtout à ses essais littéraires qu’il doit l'étendue de son public. La liberté éditoriale gagnée grâce à ses succès lui a permis de naviguer sur ses eaux de prédilections : celles de la citation, de l’anecdote, du « dit des autres ».

Le bonheur des petits poissons en est un bon exemple. Rassemblant des articles publiés dans le Magazine littéraire et dans quelques autres revues, il s’agit d’un pot-pourri mêlant la petite histoire aux grands mots ; la sagesse des uns à la bêtise des autres ; sagesse et bêtise étant bien sûr évaluée à l’aune des goûts de l'auteur. On y parle beaucoup de la littérature mais aussi de la Chine, du tabac et de tout un tas « d’informations saugrenues ». Le livre ne prétend à aucune linéarité, on peut le parcourir en tout sens ou alors simplement le picorer. Il fait sans doute le bonheur des amateurs de citations qui peuvent y puiser de quoi reluire pendant plusieurs dizaines de dîners mondains.

Comme il est étrange de constater qu’un homme ayant fait sa réputation sur la dénonciation d’une caste (ces intellectuelles pouvant parler de tout, de rien et surtout de ce qu’elles ne connaissent pas) finit par en adopter les us et coutumes. La prose de Leys est brillante, sautillante, finaude ; elle a toujours le bon mot sur le bout de la langue ; ainsi, c’est un plaisir de la lire ; on la dévore comme on mangerait une glace, petite bouchée sucrée après petite bouchée sucrée. Mais elle a tous les défauts des friandises : elle papote, radote, dit tout et son contraire, se permet des jugements cinglants parfaitement idéologiques sous couvert de sagesse universelle.

La pensée des autres est d’ailleurs la première victime de sa désinvolture. À force d’enfiler les citations et les réflexions, parfois profondes, elle les relative. Faire se succéder des idées puissantes, additionner les philosophiques abyssales finit par donner au livre le reflet d’un océan calme, animé par quelques vaguelettes, sur lequel on adorerait faire une croisière mais certainement pas être bouleversée, renversée et changée comme par une tempête ou un abysse. Au final, l’attitude de Leys est celle de la dilettante, et pas n’importe laquelle ; la dilettante installée, confort, rentière ; celle qui n’a plus rien à prouver, qui ne craint ni la précarité de son portefeuilles, ni celle de ses convictions. Il est loin le Leys un peu maladroit mais néanmoins flamboyant qui renvoyait dans les cordes la bêtise des puissantes.

Son ode au tabac et la liberté des fumeuses peut encore faire sourire (car enfin, sa critique de l’hygiénisme n’est pas dénuée de tout fondement même si sa démonstration est parfois ridicule) mais ses saillies sur la féminisation des mots (écrivaines, auteures) sentent la naphtaline. Son amour pour l’art, bien réel, n’en n’est pas moins tâché par un conservatisme obtus. La beauté de la langue est pour lui un donné, un héritage ; l’invention est à réserver aux génies, c’est à dire aux plus pures des héritières. Il préfère les vénérables racines à la fraîcheur des jeunes bourgeons ; les autrices immortelles à la créativité d’une langue qui change.

Voilà la contradiction finale : au-delà du style agréable et captivant de Leys, au-delà des belles pensées qu’il sait illustrer et mettre en avant… c’est sa désuétude qui rend ces essais délicieux ; laids parfois, beaux souvent. On regrette presque ce genre de chroniqueurs ou d’essayistes, de plus en plus rares dans les journaux, dont l’originalité – la vraie, qui n’est ni facile, ni péremptoire – se suffisait à elle-même, quitte à irriter celle qui la lit. Les écrits de Leys ne changeront pas le monde, pas même le monde d’un individu singulier… mais il y aura toujours des lectrices pour aimer voguer dans le sien.

Simon Leys, Le bonheur des petits poissons, JC Lattès, 2008

*Dans cet article, le féminin fera office d’indéfini

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