La légende laïcarde des circulaires Jean Zay, ou comment justifier l’islamophobie en agitant le cadavre du Front Populaire

 Un argument est très à la mode dans les milieux des laïcards de gauche. Quand on fait remarquer aux partisans de la laïcité absolue que le « débat » français sur le voile et, en particulier, la loi de 2004 votée sous Luc Ferry ont posé les bases d’une institutionnalisation de la xénophobie anti-musulmane (je dirai plus loin islamophobie), ils rétorquent : « Vous n’avez rien compris, la tradition laïque est profondément de gauche, d’ailleurs le ministre de l’éducation du Front Populaire, Jean Zay, avait produit des circulaires très claires qu’on aurait dû utiliser directement pour interdire le voile à l’école au lieu de se lancer dans toutes ces simagrées. »

Les ennemis de ce grand retour au principe laïc seraient-ils renvoyés dans les cordes ? Avec Jean Zay, figure du progressisme éducatif, et le Front Populaire comme faire-valoir, est-il permis de remettre en cause la tradition laïque et de gauche de la République Française ? Sauf que… cet argument est profondément malhonnête et une simple lecture des dites circulaires le prouve. Il est surprenant qu’autant d’esprits brillants se soient dispensé d’un simple travail de comparaison entre le projet politique du ministre Zay et celui du ministre Ferry. Peut-être leur intelligence a-t-elle été aveuglée par un excès de foi républicaine ?

Toujours est-il que les circulaires s’inscrivent dans un contexte très particulier : les années 1936-37. En 1934, le spectre des ligues fascistes et réactionnaires fait trembler la République, si bien qu’en mai 1936, le Front Populaire arrive au pouvoir grâce au soutien (soviétique) des communistes. Les milieux révolutionnaires sont en ébullition : les grèves et les occupations d’entreprises s’enchaînent. C’est une époque de grande violence politique et cette violence se trouve évidemment projetée dans les établissements secondaires. On dessine à la craie croix gammées ou faucilles et marteaux sur les murs ; les bagarres entre jeunes des deux bords sont récurrentes et même les professeurs et chefs d’établissements ne se gênent souvent pas pour faire de la propagande active, aussi bien brune que rouge.

Voilà la raison qui justifie les circulaires Jean Zay. Il le dit lui-même, dans la première d’entre elles, datée du 1er juillet 1936 : « [l]’ordre et la paix doivent être maintenus à l’intérieur des établissements scolaires ». Il ajoute, et c’est extrêmement important pour la suite : « mais en même temps vous veillerez à ce que les chefs d’établissements évitent les incidents et les éclats et que l’on procède, dans toute la mesure possible, par la persuasion plutôt que par la contrainte. » La persuasion et non la contrainte, loin de l’actuelle et inflexible volonté d’imposer une version intégrale de la laïcité.

Le sujet principal des deux premières circulaires (1er juillet 36 et 31 décembre 36) est avant tout la sanctuarisation politique de l’école. La première parle des « insignes », et le mot n’est pas innocent ; la seconde détaille les raisons qui poussent le ministère à agir : l’inexpérience des mineurs les rendrait particulièrement sensibles à la propagande. On y parle de « tract », de « recruteurs » et de « propagandistes » politiques, de « programme d’un parti » et « d’enrôlement ». Là encore le but est « la paix » et la « sérénité » pour faire de l’école un « asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ». En quatre mois, le ton s’est durci et il n’est plus question de clémence – la neutralité politique de l’éducation est un enjeu important pour lutter à la fois contre les fascistes, les réactionnaires et les révolutionnaires.

C’est en mai 1937 qu’arrive la troisième circulaire, la seule qui a pour sujet la religion. Elle vise précisément la « propagande confessionnelle ». Je cite le passage central : « L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. ». C’est ici que se trouve la plus grosse fissure dans la filiation entre Zay et Ferry : la laïcité de 1937, c’est la lutte contre le prosélytisme, et pas n’importe lequel : le prosélytisme chrétien lié à la Réaction. Ce qui sera central en 2004, ce n’est pas le prosélytisme, mais le caractère « ostensible » des signes religieux. Une croix cachée sous une chemise passe encore, mais un voile, ça non !

Luc Ferry, qui utilisait déjà « l’argument Zay » en 2004, l’avait déjà déformé en tronquant une citation dans son discours à l’Assemblée Nationale du 4 février. Je vais citer un long passage, car cela est nécessaire pour comprendre et le bidouillage et le retournement idéologique complet de Zay par Ferry :

« Il fallait donc rappeler fortement – et quoi de plus fort qu’une loi dans notre république ? – tout à la fois le respect des convictions intimes – et donc des appartenances discrètes – et l’interdiction nécessaire des signes et des tenues qui manifestent de manière excessive l’appartenance religieuse. Aucune liberté individuelle ne peut être limitée sans raison sitôt qu’elle ne se manifeste pas par un usage abusif ou excessif. Mais en quel sens, demandera-t-on, parle-t-on ici d’excès ? La réponse à cette interrogation se trouve à mes yeux dans la définition qu’un ancien ministre de l’Éducation, Jean Zay, donnait déjà dans une circulaire du 1er juillet 1936 des insignes à proscrire du champ de l’école : « tout objet dont le port constitue une manifestation susceptible de provoquer une manifestation en sens contraire ». Il est clair que dans le contexte actuel, celui [le voile] évoqué au commencement de cette intervention, les signes et les tenues manifestant ostensiblement une appartenance religieuse peuvent être interprétés comme l’indice d’une forme de militantisme. Par là, ils sont susceptibles – même si on peut le regretter – d’entrer dans la catégorie décrite par Jean Zay. »

Il y a beaucoup à dire sur ce passage. Commençons par la citation de Jean Zay. Ce que Luc Ferry passe sous silence c’est le début de la phrase : « Vous voudrez bien considérer comme un signe politique tout objet dont le port constitue une manifestation susceptible de provoquer une manifestation en sens contraire. » (c’est moi qui souligne). Encore une fois, le contexte est crucial. En 1936, le nombre de musulmans en France est dérisoire. La cible principale de cette circulaire, c’est le militant politique fasciste, réactionnaire ou révolutionnaire. Ferry tente justement un rapprochement audacieux en assimilant le port d’un signe « religieux » (qui semble pourtant bien plus culturel que religieux dans le cas du voile) au militantisme. Comment une pratique concrète, inscrite dans les habitudes et le quotidien, pourrait-elle devenir un acte militant, c’est-à-dire une lutte, un combat ? Admettons même qu’une poignée de filles ait effectivement commencé à porter le voile par « militantisme » : cela tient tout au plus du cas exceptionnel et médiatique qui ne méritait pas une loi républicaine et un débat national.

Mais, pour poursuivre avec la citation de Ferry, ce qui devient fondamental, ce n’est plus le caractère prosélyte, mais le caractère ostensible des symboles religieux (ou culturels). Le simple fait de montrer son appartenance à un groupe religieux (ou culturel) devient un usage « abusif ou excessif » de la « liberté individuelle ». On se pince. Surtout que rattacher au texte de Jean Zay, produit dans une période de troubles politiques extrêmes, cet excès est renvoyé à la provocation d’une « manifestation en sens contraire ». Dans le contexte des années 1930, cela signifiait des combats verbaux ou physiques entre les partisans de deux idéologies opposées ; dans le contexte des années 1990 et 2000, cela sous-entend que le fait de porter un voile, directement mis en avant dans l’entièreté du discours, devrait être interdit car il risque de provoquer des conflits entre musulmans et non-musulmans. Ce qui plane dans ce texte, c’est la crainte d’une guerre civile religieuse dans les établissements scolaires français !

Dans des débats de ce type, mieux vaut ne pas faire parler les morts. Les circulaires Jean Zay ne visaient pas le voile et ne peuvent pas être simplement exhumées de leurs caveaux ministériels pour justifier une version extrême de la laïcité. Jean Zay voulait contrer l’influence de groupes politiques anti-républicains, dont certains usaient abondamment des symboles religieux chrétiens. Surtout, c’était bien le prosélytisme politique ou religieux qu’il fallait combattre, pas l’appartenance elle-même. Cette nuance est un gouffre. Le discours de Ferry parle sans cesse de « communautarisme » et « appartenance religieuse » ; à ses yeux, le fait même d’être religieux devient source de « contre-manifestations » et de « trouble à l’ordre public ». On ne juge plus le projet politique mais l’être, on ne veut plus empêcher le recrutement mais transformer les croyances des individus. Nous voilà fort loin de l’époque de Jean Zay et de ses préoccupations. Enfin, il faut toujours se rappeler que la laïcité originelle était le produit d’un combat séculaire contre une religion dominante et que derrière l’hypocrisie d’une laïcité actuelle s’appliquant de manière égale à tous, la loi de 2004 a été construite en visant spécifiquement l’Islam, une religion minoritaire et minorisée.

 


 

Pour terminer, j’aimerais parler un peu d’organisation de la société et des défis inhérents à notre époque. J’ai, parmi d’autres, deux convictions profondes : (1) la religion n’a rien à faire dans la politique – ce point n’est jamais négociable et il constitue le vrai fondement du principe laïc – et (2) avant un certain âge, les enfants ne devraient pas être formés dans un cadre religieux ou idéologique ; je pense que le choix de croire est basé sur un savant équilibre entre le sentiment de foi ou son absence, quelques axiomes profonds au socle de la pensée et l’esprit critique ; croire sans équilibre, c’est faire du dogme et ériger l’ignorance et l’aveuglement en nécessités.

Cela étant dit, j’ai une autre conviction : aujourd’hui, l’islamophobie est devenue l’un des leviers centraux d’une politique visant à opposer les classes populaires entre elles. La religion qui est conçue comme « l’ennemie » des valeurs occidentales, c’est l’Islam et je ne peux pas simplement prétendre que, contre le pouvoir parfois nuisible des religions, on peut être parfaitement neutre et que, dans le cas du voile, on peut simplement suivre son instinct athée sans penser aux conséquences politiques et sociales de ses actes.

Il me semble que, dans une société libérée de la haine et de la nécessité d’opposer son essence à une menace intérieure, il faudra discuter de la question du rapport des enfants à la croyance. Or, cette question n’est pas la plus brûlante : celle qui la supplante, c’est le devoir de se trouver du côté de la victime et non de celui du bourreau. Les partisans de la communauté unique auront beau jeu de crier au communautarisme en préférant cibler quelques millions de croyants plutôt que des dizaines de millions d’individus atomisés qui ne sont pas plus républicains que les fidèles d’une Église, d’une Synagogue ou d’une Mosquée.

S’accrocher, à s’en briser les ongles, à l’espoir que les « valeurs » de la République existent encore dans les faits (et non dans les paroles) est dangereux. La République, comme projet politique, est morte avec la victoire du néo-libéralisme pour qui l’histoire, et donc la politique, s’est achevée. Le « repli identitaire » de certains groupes de population est exactement le même symptôme que le repli républicain de quelques autres. Et quitte à jeter Dieu par-dessus bord, je me demande comment on peut s’aveugler au point de sacraliser une Idée, la République, à une époque où ses manifestations politiques concrètes – liberté, égalité, fraternité – sont en recul constant.

Le cas des circulaires Jean Zay tient plus de la mythologie que de l’argumentation critique et je ne peux qu’exhorter mes camarades : si vous tenez vraiment aux valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, comprenez qu’elles sont mouvement et non état, qu’elles sont entrées en conflit avec la République molle et mesurée des libéraux il y a bien longtemps et que la justice compte plus que toute conception politique fixe et arrêtée. Si vous sacrifiez les musulmans français sur l’autel de la République, comme Jules Ferry sacrifiait les colonisés sur le même autel au début du siècle dernier, vous ne valez pas mieux que les néo-libéraux qui ont détruit votre idéal.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.