Note de séance #1 : Vice d’Adam McKay – Cynismes aux sommets

La politique extérieure américaine est-elle une bénédiction ou un fléau ? Cette question a toujours divisé le champ politique entre atlantistes et anti-impérialistes, entre les partisans d’un gendarme du monde et ceux qui dénonçaient les guerres pétrolières.

La ligne de démarcation n’a pas épargné la gauche ; elle est devenue, au cours des années 1990 et 2000, la preuve de plus en plus flagrante d’un éclatement de la social-démocratie. Le social-libéralisme, vénérant autant le marché que son principal promoteur mondial, avait fait de la défense des États-Unis et de la « démocratie » une seule et même chose ; les critiques, altermondialistes et autres gauchistes étant renvoyés aux gémonies du populisme, de la haine, de l’autoritarisme, etc.

Et puis, il y a eu la guerre en Irak, ses centaines de milliers de victimes, les mensonges éhontés des administrations américaine et anglaise, la déstabilisation du Moyen-Orient et, finalement, l’État Islamique dont tout le monde connait les crimes. La gauche belliciste et libre-échangiste est sortie affaiblie et désavouée de cette période historique ; sa décrépitude morale a hâté l’apparition de la nouvelle gauche citoyenne-populiste des années 2010. Si l’incroyable cynisme du gouvernement de George W. Bush est aujourd’hui connu et documenté, il est toujours aussi difficile de concevoir comment l’État américain a pu être monopolisé par des faucons affairistes aussi décomplexés… Dans son dernier film, Adam McKay propose une réponse : Dick Cheney.

C’est l’image qui est reine

Le réalisateur s’est fait (re)connaître en 2015 avec The Big Short. Il y décrivait déjà les dérives de l’Amérique en racontant l’histoire d’une poignée de financiers qui avaient anticipé et parié sur la crise des subprimes. Dans Vice, McKay narre l’histoire véridique de Richard Bruce Cheney, dit Dick Cheney, et montre comment il a gravi les échelons du pouvoir pour devenir, petit à petit, l’un des barons du parti Républicain. Dauphin de Donald Rumsfeld, représentant au Congrès, chef de cabinet de la Maison Blanche, secrétaire à la Défense sous Bush père et finalement vice-président des États-Unis sous Bush fils, il incarne l’idéaltype de l’homme politique pantouflard, occupant, entre deux mandats publics, des postes de direction dans les grosses industries traditionnelles, en particulier celle du pétrole.

Vice est un film violent, cogneur ; son montage alterne volontairement entre de longues scènes d’exposition/développement et les flashs rapides, parfois à la limite du subliminal. Il expose explicitement sa technique aux spectateurs : comme Rumsfeld l’explique à Cheney, la palabre feutrée de deux hommes dans un bureau de Washington a pour résultat direct la mort de milliers de civils sur le terrain. Mais pour McKay, les mots ne suffisent pas, c’est l’image qui est reine. Ainsi, quand Nixon et Kissinger décident de bombarder le Cambodge (en pleine guerre du Vietnam), le réalisateur illustre les conséquences de leur choix avec la destruction d’un village sous les bombes. Cette logique culmine avec la scène de transplantation pendant laquelle les flashbacks et les flashforwards se succèdent montrant non seulement les « réalisations » passées de Cheney mais aussi leurs impacts dans la futur.

La thèse de McKay, est assez facilement résumable. Les attentats du 11 septembre 2001 et la faiblesse/incompétence de George W. Bush ont offert un boulevard à l’aile belliciste du parti Républicain que représentait Dick Cheney. Les intérêts des vieilles industries américaines – le pétrole, le tabac, la pharmaceutique – et du complexe militaro-industriel se serraient rencontré grâce au travail de sape de politiciens cyniques barbotant allégrement dans le secteur privé. L’espionnage de masse, la restriction des libertés civiles et le recul de l’État de droit américain serait également le fait de cette génération de néo-nixoniens et de leur théorie de l’exécutif unifiée/unitaire. Celle-ci fait fi de la séparation des pouvoirs et donne à l’exécutif – au président – une autonomie quasi-totale, en particulier pour les questions de sécurité nationale ; elle directement inspirée des travaux de Carl Schmitt.

Un cinéma individualiste

Ce qui intrigue, c’est que pour une majorité d’européens cette vision n’est ni surprenante, ni inattendue. L’ère Bush est généralement considérée comme un âge sombre, même par les libéraux. Qu’apporte le film de McKay ? Une catharsis ? Un cri d’alarme sur les dangers de l’ère actuelle (le parallèle avec Trump est transparent) ? Ou alors un constat, froid et glaçant, sur le pouvoir lui-même ? Car après tout, ce que Vice dénonce ce n’est pas une vision idéaliste du monde mais au contraire, une conception performative du pouvoir, machiavélique et hypocrite, où le seul intérêt pris en considération est celui d’un individu ou d’une caste. Cheney ne croit en rien, seulement à la préservation de sa position sociale et politique.

Ce qu’on peut craindre, en sortant de la projection, c’est que ce cynisme n’ait contaminé toute une partie de l’imaginaire collectif occidental. La guerre culturelle menée par les néos-néos (conservateurs et libéraux) depuis plus de deux générations, a rendu cette conception de l’égoïsme et de de la soif de puissance naturelle, normale. Même quand elle se dissimule sous le voile de la communication, elle ressurgit chaque fois qu’on parle de realpolitik, de réalisme, d’état de fait, de there is no alternative (TINA). Le spectateur ou la spectatrice ne se trouve-t-il pas, après coup, dans cette situation de dégoût et de fascination coutumiers ? Devenue presque banale ? Cela n’en dit-il pas long sur la guerre culturelle que j’évoquais plus tôt et sur le camp qui l’a emporté ?

La grande faiblesse du long-métrage de McKay est une conséquence de sa qualité narrative : il s’inscrit directement dans la tradition du cinéma individualiste ultra-dominant aux États-Unis. Dans celui-ci, le scénario met toujours en scène le destin d’un ou d’un petit nombres d’individus, souvent présentés comme exceptionnels. Parfois ce sont leurs qualités qui les rendent « remarquables », parfois une situation à laquelle ils réagissent – un acte héroïque ou au contraire une déchéance sociale. Qu’elle embrasse leur subjectivité ou privilégie le réalisme et le minimalisme psychologique, la caméra capture la société comme la somme des actes posés par des individus particuliers. Elle ne montre jamais ou si rarement, le groupe ou la foule comme des personnages à part entière, des intersubjectivités créatrices et agissantes.

Statu quo contre transformation radicale

Bien sûr, des individus particuliers peuvent et doivent être tenus pour responsables de la politique américaine et de la traînée de sang qu’elle laisse sur son chemin, mais cette politique est incompréhensible si on ne l’inscrit pas dans une vision sociale plus large, dans le conflit entre les élites conservatrices et libérales américaines, dans le grand combat idéologique mené et pour l’instant gagné par la droite… L’efficacité de McKay vient directement de la transparence des liens de causalité qu’il déterre – le changement de doctrine exécutive mise en place par Cheney engendre très directement la torture et l’arbitraire, Abou Ghraib et Guantànamo. Or, il a aussi fallu la banalité du mal pour que des soldats et des fonctionnaires s’exécutent et pour que l’opinion publique américaine supporte une partie de ces crimes en les jugeant acceptables.

Vice prend une dimension presque biblique : le vice serait dans l’humain… Le moraliste le dénoncera, le réaliste le constatera et le libéral lui opposera un retour au compromis d’un État de droit sans égalité, d’une oligarchie limitée par une redistribution minimum. Cynisme et égo-centration du pouvoir sont incompatibles avec l’existence d’une véritable culture démocratique ; ils ne survivraient pas à la publicité totale de l’exercice politique, à la révocation des mandataires, à la suppression de la classe politique par la limitation des mandats successifs, au renversement de la pyramide bureaucratique pour remettre à l’échelon local le plus de compétences possibles... Et, ils ne survivraient pas non plus à l’égalité effective et à la disparition des classes sociales.

Si le pouvoir corrompt parfois avec l’argent des industries, il engendre le plus souvent sa propre dépendance, sa propre sidération hypnotique. La plus grande peur des politiciens occidentaux est l’immaîtrisable ; et par essence, le gouvernement du peuple ne peut qu’être turbulent, aussi turbulent que des centaines de milliers d’opinions et d’imaginaires se confrontant. La gauche, face aux Cheney et autres tenants de la théorie exécutive schmittienne, ne peut répondre par la modération ou l’imitation. Soit elle se condamne à fondre dans un libéralisme centriste et à rejoindre, in fine, le camp du statut quo ; soit elle accepte de transformer radicalement la société pour la rendre plus démocratique et plus égalitaire. Les partisans de la « troisième voie » portent toujours les tâches des bains de sang qu’ils ont acceptés ou provoqués.

Adam McKay, Vice, 132 minutes, 2018

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