Des héros arbitraires

Trois militaires en vacances sauvent miraculeusement la vie des passagers d’un Thalys. Voilà le gros titre à la mode, l’aubaine médiatique d’une morne fin d’août. Avec la violence politique qui redevient une donnée banale de la vie en Europe, les héros et les martyrs resurgissent eux aussi – nos gazettes hésitent, bafouillent, elles n’ont plus vraiment le goût du lyrisme et couvrir les braves de lauriers devient pour elles un exercice malcommode.

Trois militaires en vacances sauvent miraculeusement la vie des passagers d’un Thalys. Voilà le gros titre à la mode, l’aubaine médiatique d’une morne fin d’août. Avec la violence politique qui redevient une donnée banale de la vie en Europe, les héros et les martyrs resurgissent eux aussi – nos gazettes hésitent, bafouillent, elles n’ont plus vraiment le goût du lyrisme et couvrir les braves de lauriers devient pour elles un exercice malcommode. Ces derniers jours, les « héros » se sont affichés partout, ils ont eu droit à de belles photos, à de mini-portraits, aux poignées de main du président Hollande et du premier Michel et même à un coup de téléphone d’Obama en personne. On n’en finit plus de louer leur bravoure et d’imaginer le pire : et si ces forts soldats n’avaient pas pris ce train-là mais le suivant ? Ou celui d’après ? Le massacre. Le sang qui coule à flot. L’Occident blessé une nouvelle fois en plein cœur.

Personne, à ma connaissance, n’a osé briser ce moment d’union sacrée autour de la figure héroïque de nos trois Sylvestres que le destin a daigné placer sur la route du meurtrier. Il y a bien quelques dérangés du bulbe, quelques paranoïaques, amateurs de conspirations qui jubilent : « Trois militaires qui, comme par hasard, se retrouvent à côté d’un terroriste ? C’est un coup monté ! La CIA, les États-Unis, comme d’habitude ! Israël, d’une manière ou d’une autre ! ». On ne sait pas trop ce que visait la prétendue conspiration, mais ces gens-là sont catégoriques, le Mossad est derrière tout ça ; ils ont l’habitude de transformer leurs fantasmes en certitudes. Ailleurs deux réactions : chez les gens de bien, entendez ceux qui craignent pour leur sécurité, de bruyants hourras – chez les autres, les radicaux, ce qui reste des cohortes anticapitalistes, le silence, parfois gêné, parfois borné, agrémenté de temps à autre par des objections triviales.

Ces trois hommes, ces trois américains sont-ils des héros ? Personne ne peut contester leur courage et personne ne peut regretter qu’ils fussent là, en cet instant, pour sauver la vie des autres passagers. Mais justement, ont-ils fait plus que survivre ? N’ont-ils pas réagi par instinct, en se disant, je paraphrase l’un deux : « puisque j’y passerai de toute façon, autant foncer ! ». Ils ne se battaient pour aucune cause ; ils n’ont pas arrêté un tueur sanguinaire au nom de l’Occident, de la Démocratie ou de la Liberté. Ces trois hommes sont des héros ordinaires, comme tous ceux qui, un jour, ont affronté la mort pour sauver d’autres êtres humains. Sans doute cette race de personnes est-elle devenue, de nos jours, une rareté, mais ce qui est certain, c’est que ces trois là ne sont pas des combattants de la liberté, ce sont des hommes foncièrement courageux.

Pourtant, dans les médias et dans la bouche de nos politiciens, ils sont devenus bien plus que ça, ils se sont transformés en parangons de l’Europe libre et libérale, opposée aux nuées de l’islamisme assassin. Leurs actions – louables – ont été détournées vers la Grande Peur, cette entreprise de « terrorisation » dont les puissants usent pour apeurer les citoyens. « Nul endroit n’est sûr » nous disent-ils ; « Il va falloir faire des sacrifices, notre sécurité est en danger » susurrent-ils. Ils affirment : « Sans nous, le chaos ». Et les gens écoutent, frémissant derrière leurs écrans ou tenant, d’une main tremblante, leurs journaux.

Charles Michel, toujours à l’avant-garde du pire, s’est fendu d’un fameux doublé cette semaine. D’abord, il a lâché, sur un plateau de télévision, une terrible promesse – nos États ne peuvent assurer la protection des individus sans rogner sur leurs libertés. Soyez des esclaves vivants ou de libres cadavres. Ensuite, il a pointé du doigt des boucs émissaires, les immigrés, et proposé comme Sarkozy en son âge d’or, de « renégocier » l’espace Schengen. La « pression des flux migratoires » saupoudrée de « terroristes en puissance » – puisque, c’est bien connu, chaque immigrant cache un terroriste potentiel aux yeux des biens pensants – est devenue le bâton électoral par excellence. Et l’âne se rend bien sagement aux urnes.

Dans cette version de la réalité, les héros sont ceux qui luttent, même inconsciemment, pour l’Occident, contre les barbus – ce sont les soldats, même involontaires, de la guerre de civilisations qui fait rage des deux côtés de la Méditerranée. La « guerre contre le terrorisme » dont parle Manuel Valls, c’est cette guerre-là, déguisée pour faire encore plus peur. C’est au nom de cette guerre-là qu’on laisse mourir des migrants en mer ou qu’on les concentre, dans des camps, que par pruderie on appelle des « centres ». Il y a des gens qui s’opposent à cette guerre de l’inaction, à cette non-assistance généralisée. Ces gens sont aussi des héros, mais vous n’en avez sûrement pas entendu parler. Il s’agit de l’équipage d’un navire, le Leonard-Tide, et de son capitaine, Philippe Martinez. Ces hommes ont sauvé plus de 1800 migrants en perdition au nord des côtes libyennes. Ces héros-là n’ont pas été harcelés par les médias, ils ne serreront la main d’aucun président et ne recevront aucune médaille. Pourtant, eux aussi ont agi avec beaucoup de courage alors que d’autres bateaux passaient leur chemin, baissant à peine les yeux sur les familles entassées et crevant sur des radeaux de fortune.

Dans la version de la réalité que vomissent continuellement nos médias, il y a les bons et les mauvais héros, les bonnes et les mauvaises victimes. Quelques centaines de riches passagers dans un Thalys valent bien plus, aux yeux des puissants et de leurs cabots, que quelques centaines de migrants affamés, fuyant un pays en guerre civile, fuyant les ruines que les Européens ont laissées derrière eux après « l’intervention » contre Kadhafi. Dans la tête d’un Michel ou d’un Valls, ces gens, serrés, au bord du gouffre, sont un problème de sécurité, pas des humains, pas des égaux, qu’on sauverait de la mort par pur respect pour la vie. Les immigrés, rappelez-vous, sont tous des monstres en puissance.

On pourrait me reprocher de faire le jeu des hypocrites en mettant sur le même plan ces deux héroïsmes, tous les deux ordinaires, tous les deux exemplaires, mais traités avec une dysmétrie à peine croyable par les médias et les politiciens. Non, la guerre de civilisations, la guerre contre le « terrorisme », n’existe pas, c’est un mythe, parce qu’on ne peut pas vaincre par les armes les causes de la haine entre les peuples, les causes de la misère et celles des monceaux de cadavres qui s’empilent en Afrique ou au Moyen-Orient. Cette « guerre » n’est qu’un argument, un argument qui tue. Elle n’est que l’écho des soubresauts de la conscience européenne, des déchirements à l’intérieur même de la vielle Europe qui n’a plus ni projet, ni destination. La pseudo-guerre de civilisations, c’est le cache-sexe de l’effondrement de la civilisation européenne et le résultat d’un pari fou de ses élites, qui pensent qu’il suffit de créer un ennemi pour créer l’unité des peuples derrière elles.

Oui, nous sommes au cœur d’un conflit, mais un conflit européen. Il oppose deux camps : ceux qui détiennent le pouvoir, dont toutes les actions sont tendues vers la volonté de le conserver, et ceux qui rejettent le statu quo, qui ont soif de révolte et de table rase. Les premiers choisissent leurs héros, ils les trient et se servent d’eux comme de marionnettes dans le carnaval des élections. Les autres ne hiérarchisent pas la vie humaine, ne croient pas aux boucs émissaires et peuvent assumer le poids de l’histoire et des méfaits commis par nos États, dans l’indifférence de leurs propres peuples ; le doux mensonge contre la douloureuse vérité.

D’un côté, l’hypocrisie intéressée, le vil discours du pouvoir ; de l’autre, l’humanisme et la promesse de l’orage. Ces camps ne sont pas seulement des ensembles de partis ou d’institutions, ce sont des agrégats d’individu – ceux qui félicitent le capitaine Martinez, ceux qui lui disent qu’il aurait dû laisser les rats se noyer dans l’eau salée ou crever de soif au soleil. Ne nous leurrons pas : aujourd’hui, c’est toute la puissance des États, de l’Union Européenne, des médias et des puissants qui s’oppose aux solutions humaines, c’est avec cette puissance qu’on va bouter le feu et la haine à travers le monde. L’affrontement, nous sommes en train de le perdre.

Cela n’empêche qu’à côté des héros ordinaires, il y a les véritables héros politiques, ces femmes et ces hommes qui, tel Atlas soutenant le ciel, portent sur leurs épaules l’honneur de tout un continent ; honneur que nos politiciens sacrifient chaque fois qu’ils hurlent au terrorisme pour mieux détourner le regard des milliers de noyés qui flottent vers nos côtes. Ces héros-là sont anonymes, quotidiens. Peut-être, tournant la tête, vos yeux tomberont sur eux sans même le savoir. Espérons qu’un jour, ils seront le moteur qui inversera la vapeur, qui nous donnera une chance de rendre l’Europe plus humaine, simplement plus humaine.

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