Le cas Charlie ou des difficultés de réception de la sociologie


« L'opinion
pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. » - Bachelard, La formation de l'esprit scientifique, 1934


 La perception journalistique du monde se trahit le plus sûrement lorsqu'elle bute sur un objet qui en contredit les représentations ordinaires, en l'espèce le dernier livre d'Emmanuel Todd intitulé Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse consacré aux manifestations qui suivirent les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher [1]. Incapable de viser l'ouvrage pour ce qu'il est, c'est-à-dire une tentative d'élucidation scientifique d'un phénomène social, les rubriques toutes faites de « brûlot » ou de « pamphlet » se sont imposées, entérinant la représentation du débat public comme échange d'agressions délibérées. On laisse croire qu'un travail documenté vaut l'intuition du premier éditorialiste venu et que l'arbitrage dépendra de qui s'indigne le plus fort, sans qu'on ne contrôle de très près ce qui sera dit. Bref, de quoi pousser à l'indifférenciation entre les paroles savante, politique et journalistique ressortissantes à des contraintes et des objectifs souvent contraires. Pour espérer réfuter Todd, il fallait cependant quitter le registre de l'imprécation morale et se lever un peu plus tôt. Mais sa réception n'a donné à entendre que des cris d'orfraie reprochant à l'intéressé de dire des choses désagréables, décrétées ensuite comme fausses car désagréables d'après la logique qui approxime le vrai par l'aimable. Tout était en place pour sauvegarder le fantasme autour de cette marche et réduire au silence les réfractaires désignés en dangereux révisionnistes ou complices des frères Kouachi. Surtout, il ne faut pas désespérer France Inter. 


Les résultats présentés par Todd ont déjà été soumis à quelques stress critiques, hautement désirables pour tout travail à prétention scientifique. Ce dont il est question ici, c'est le refus de la démarche sociologique lorsque celle-ci vient heurter les pré-compréhensions et contester les vérités révélées. La riposte lamentable de quelques journalistes de grandes rédactions parisiennes s'est tenue en procès d'intentions et objurgations moralisantes. Il est à chercher dans le fonctionnement et la composition des champs médiatique et politique les raisons de cette crispation qui signale l'intolérance habituelle de certaines instances du débat public à toute remise en cause de la doxa.

 


Chez les journalistes... 

L'objectivation d'événements dont ils avaient produit la représentation légitime ne pouvait qu'irriter les gardiens de l'esprit du 11-janvier, retournant leur désarroi sur le démographe accusé de rompre les rangs et de salir « ce sursaut citoyen et populaire » [3]. Le refus de la demande sociale en lieux communs et idées pré-mâchées affronte tous les systèmes d'intérêts sous dépendance d'une certaine interprétation de la réalité pour l'encaissement de profits symboliques [4]. Renversant le miroir , on pouvait comprendre l'antipathie manifestée pour Todd. La vision instituée du 11 janvier, pour être mieux défendue, appelle une adhésion sincère, inconditionnelle, et l'oubli du rapport déterminé entre ce qu'on est et ce qu'on est décidé à voir. Portés à s'ignorer comme tels, les points de vue journalistique et politique s'universalisent et s'offusquent de tout ce qui vient perturber leur rapport naïf à l'objet et l'auto-gratification qu'ils en tirent. Un savant, établi dans son autorité à dire le vrai, annonce donc quelques secousses en contestant l'hallucination générale par recours aux indicateurs positifs. Il fallait donc s'acharner à le discréditer – au risque sinon de désavouer tous ces billets extatiques, flatus vocis produits en masse par le commentariat habituel –, opération souvent tentée par les moyens les plus médiocres et les moins coûteux intellectuellement. Parce qu'ils avaient ardemment défendu une thèse adverse et simpliste, certains journalistes de pouvoir ont figuré Todd en agité pour s'épargner le retour de réalité, pensant se sauver eux-mêmes en sauvant leurs pseudo-analyses de l'oubli qui les attend.

 


Une illusion bien fondée

Cet aveuglement aux biais de perception inscrits dans l'appréhension socialement située de cette marche tient à l'accord remarquable entre les dispositions des commentateurs et les dispositions des manifestants, véritable harmonie pré-établie se proposant une vue commune. Il suffit de renvoyer à d'autres manifestations – grèves des cheminots, manifs pour tous etc. –, où la séparation sociale entre observateurs et participants génère inévitablement des conflits d'interprétation, pour mesurer le degré de symbiose atteint. L'enfermement dans une communauté de croyances et ce cercle auto-justificateur, où le manifestant approuvait le journaliste et vice versa, présentait les conditions de ce que Durkheim appelle dans les sociétés archaïques une conscience collective. C'est-à-dire le partage d'un ensemble de représentations identiques s'interdisant tout retour critique, d'autant plus résistantes que massivement adoptées. L'homogénéité sociale du corps des intermédiaires chargés de déclarer publiquement la réalité de cette marche expliquait donc la gueule de bois et le saisissement au sortir de ces événements face à l'indifférence ou la rétivité d'autres secteurs de la population. Renvoyés à la barbarie, les pas-si-Charlie amenèrent les accès d'hystérie médiatique et les répressions disproportionnées (« un flash totalitaire » écrit Todd) servant d'exutoires à ce trop-plein d'affects qui ressoudait temporairement le groupe. Le rêve social de suspension des frontières de classes, de religions et d'origine, une fois interrompu par les faits de violence contre les musulmans et ces réticences périphériques, fit apparaître que non, décidément, tout le monde n'était pas Charlie. Todd n'a fait qu'explorer les raisons de ce contraste. La discussion reste ouverte quant à son succès ou son échec, mais elle doit prendre place dans un cadre rationnel sans se livrer au balancement de fruits pourris.

  


Le monopole de la parole publique 

Cette sur-exposition du livre de Todd trouvait son principe dans la sur-visibilité des protestataires, principaux possesseurs et utilisateurs des moyens d'expression et pôles de diffusion (journaux, émissions radio et télé, twitter etc.). Les fractions cultivées (journalistes, politiques, intellectuels etc.) qui s'autorisent régulièrement à parler au nom des autres, supportent mal qu'on leur applique le procédé et qu'on leur dispute le droit de dire ce qu'elles sont et ce qu'elles font. Ceux qui maîtrisent leur représentation refusent d'être perçus autrement qu'ils ne se perçoivent. Il faut donc traverser l'écran des projections fantasmées que sécrètent inconsciemment ces collectifs si on veut en découvrir l'identité et les véritables principes de cohésion. La tâche s'avère donc plus difficile pour les groupes à forte représentativité dans les médias capables de lutter pour leur interprétation. Comme on pouvait s'y attendre, des systèmes de défense se déployèrent contre la possibilité de réfléchir avec les outils de la science sociale au péril des fausses évidences. On ré-opposa des représentations non interrogées, rendues symboliquement invincibles par leur diffusion à grande échelle, à des propositions empiriquement fondées. Si l'introspection est première et rarement abandonnée, c'est qu'elle elle confère à faible coût l'illusion de la connaissance et fait voir les choses telles qu'elles arrangent les intérêts les mieux cachés. Chahutant ce consensus d'anti-pensée, Todd a relancé par son enquête la lutte pour l'imposition de la vision légitime des manifestations fermée dès le départ par l'enchantement unanimiste. 


La paresse intellectuelle ignorant le ridicule, certains ont posé le diagnostic psychiatrique déplorant qu'un scientifique respecté sombre dans la folie anti-Charlie. C'était ne pas voir que tout ce que Todd réinvestissait dans Qui est Charlie ? se trouvait pour l'essentiel dans ses travaux antérieurs. Ce qu'on acceptait (en général) devenait problématique (en particulier) sous l'effet Charlie. D'autres ont abusé de la rhétorique pour caricaturer à l'extrême les analyses du démographe. Privées de leurs artifices de langage, ces billets d'humeur, qui mettent surtout en scène la vertu outragée, se réduisent à des pleurnicheries autour de l'offense commise et du droit des gens à parler pour eux-mêmes. On opposa à des conclusions scientifiques les vérités du cœur et à l'impitoyable balayage statistique le vécu subjectif de ceux qui s'y trouvaient [5] (Ce sont les mêmes tactiques sur un sujet comme la délinquance : quand celle-ci baisse alors qu'on veut dénoncer le contraire, on renvoie à un ressenti postulé sans s'interroger sur son éventuelle fabrication médiatique et politique.) Todd n'étant pas allé aux marches, il ne pouvait rien en dire. Reproche-t-on aux historiens de parler de la Révolution française sans y avoir participé ? Devait-on s'en tenir à ce que racontaient d'eux-mêmes les jacobins, les girondins, les montagnards etc. et clôre définitivement l'enquête ? Des siècles de recoupement des sources et d'études précises démontrent que les causes sociales et historiques échappent souvent à ceux qu'elles emportent. C'est le travail de la science d'aller au-delà du perceptible et de l'instantané en investiguant dans des cadres conceptuels les données disponibles pour faire apparaître le caché.

 


Pourquoi des sciences sociales ?

L'habitude prise à l'essayisme brouillon qui aligne de vagues généralités, agrégat d'idées reçues plaquées dans un style aérien qui en apprend plus sur l'auteur que sur le sujet prétendument traité, ne pouvait qu'exciter une fièvre anti-scientiste contre l'analyse socio-démographique. Pour quelques journalistes dont Jean Birnbaum, une preuve statistique devient un argument d'autorité « destiné à impressionner le lecteur ». Il est vrai que parler « coefficients de corrélation », « régression linéaire multiple » et « variance globale » devait à coup sûr en déstabiliser certains... Malgré ces dénégations répétées, la régularité des intensités de manifestation suivant des paramètres socio-économiques et anthropologiques reste confirmée. On peut évidemment débattre des corrélations pertinentes et rectifier l'interprétation sans revenir à la mystique du 11-janvier. Il ne serait pas absurde de chercher dans des trajectoires scolaires, souvent proches, l'origine de l'anti-intellectualisme et l'anti-mathématisme de nombreux journalistes qui, faisant d'incompétence vertu, poussent assez loin le mépris et l'ignorance des opérations de la recherche. Entre jouer le pli inverse par esprit de contradiction et produire un travail empirique, il y a une différence que certains refusent obstinément de voir. Jean Birnbaum, avec la cuistrerie qui sied aux demi-habiles, se réclame de Bourdieu pour placer Todd dans cette « littérature sociologique » prise « entre l'indémontrable et le même pas faux », balayant d'un revers de main les tests statistiques sans plus de discussion [6]. (Il est étonnant de voir des journaux qui, hier encore, polémiquaient violemment avec les auteurs critiques, finalement victimes de l'effet de certification et de leur reconnaissance académique, obligés de faire voir des lectures mal assimilées en citant gratuitement et à contre-emploi Bourdieu, Foucault etc. pour donner l'impression de tenir le niveau).


Dans un état morbide du débat où le langage journalistique, tournant à vide, avait dégénéré en lamentations convenues et envolées républicaines - souvent trop lyriques pour être honnêtes -, le travail de Todd assène une décharge salutaire. Après s'être rassurés collectivement par toutes ces redites prophylactiques qu'encourageait la rentabilité de l'émotion (il suffit de regarder les scores d'audimat des chaînes d'informations pendant les attentats), nous n'avons encore rien appris de ce qui s'était passé et les journalistes-commentateurs, pour la plupart, ont mimé les discours des politiques. Ces deux groupes partageant souvent les mêmes automatismes mentaux, il n'était guère étonnant de voir les nouveaux chiens de garde Szafran et Domenach voler au secours de la tribune grotesque de Valls après la réplique de Todd.

 

 

et chez les « intellectuels » 

Le terrain de la dénonciation du « tout sociologique » était préparé par les récents essais de Philippe Val et Caroline Fourest, capables de poser en résistants anti-conformistes quand ils reprennent les postures les plus rétrogrades et xénophobes [7]. On manque de courage et de temps pour démonter définitivement ces discours réactionnaires et simplistes annoncés comme progressistes et subversifs [8]. Il y aurait par exemple à réfléchir sur une division, présente chez Val, qui représente la culture en dernier îlot de responsabilité et de liberté par opposition au social, règne de la détermination froide et mécanique. Ce dédoublement, qui vient de loin, de toutes ces épistémologies des sciences sociales qu'on qualifierait plutôt d'anti-épistémologies, parfois si populaires chez leurs propres praticiens – il suffit de penser aux topos rituels et scolaires expliquer/comprendre – et qui, depuis Dilthey [9], armait la réaction philosophique contre l'avènement des sciences humaines, se réactive dans les crises de croyance que menace de déclencher l'analyse critique. Dans son dernier essai, Val s'en prend au sociologisme, chimère d'irresponsabilité et d'exemption morale, pour restaurer la liberté, la culture et sortir le point d'honneur hors des eaux glacées du calcul sociologique [10]. Le djihadisme de jeunes français serait alors une lubie individuelle et inexplicable. Ceux qui ne veulent pas comprendre, souvent par crainte de trop bien comprendre, se retournent vers l'injustifié et l'inconditionné, alliés naturels des politiques conservatrices et répressives qui mènent toujours à l'impasse.


En dehors de cette sous-pensée médiatiquement plébiscitée, le camp des chercheurs exprime parfois des inquiétudes proches. Ainsi François Héran, ancien directeur de l'INED, dévoile en une interview tout un inconscient disciplinaire, reprochant à Todd de ne pas soumettre « ses publications au jugements des pairs dans des revues scientifiques » et de faire appel à des « forces collectives inconscientes » alors « que toute l’évolution des sciences sociales depuis une trentaine d’années consiste à donner la parole aux acteurs en misant sur leur capacité d’analyse et de réflexivité. » [11]. Où l'on trouve d'un seul tenant les causes principales de la déroute des sciences sociales en France : repli sur le champ académique et défense d'une sociologie de la justification. Héran ne s'éloigne donc guère d'un Laurent Joffrin qui déplore une « sociologie déterministe » [12]. Là où on ne l'attendait plus, l'obscurantisme anti-sociologique se professe très librement.

 


Comprendre en expliquant

On pouvait toutefois anticiper que tendre un micro aux manifestants n'épuiserait pas la signification de ces événements. Beaucoup de questions restaient en suspens. Qu'est-ce qui donna la priorité à Charlie Hebdo au détriment de l'Hyper Cacher dans les cortèges ? Pourquoi n'eut-il pas 4 millions de personnes pour la mort Rémi Fraisse et celle des enfants d'Ozar Hatorah ? Peut-être cela tenait-il à une capacité d'identification et d'empathie plus forte dans les classes moyennes et supérieures pour les dessinateurs de Charlie Hebdo, dont les meurtres ont reçu la solidarité professionnelle des journalistes et donc une insistance médiatique plus forte. Mais on ne peut ainsi comprendre cette distribution très inégale de l'indignation publique. Car, sauf à tout renvoyer au hasard, il faut se convaincre que ces événements résonnent différemment dans la population et saisissent les individus selon leurs affiliations sociales, avec des propensions à manifester variables. Expliquer l'adhésion et le concours à cette marche, parfois par des détours inconscients, c'est faire acte de sociologie. En prenant donc le réflexe scientifiquement sain de regarder qui n'était pas là, le relevé des intensités de mobilisation par concentration urbaine identifie pour Todd un « public-type » qui donne à voir les principaux ressorts de cette participation.

 


Motivations et causes sociales 

Ce passage par les inconscients sociaux ne met pas à l'abri de la réfutation. Le scientifique construit des modèles explicatifs qui livrent une intellection et une prédiction retournées sur la réalité et donc à l'épreuve de la falsification. Les contradictions et les incohérences surgissent plutôt des déclarations des manifestants, entre ce qu'ils disent et ce qu'ils sont. Ces inconscients sociaux qui travaillent en profondeur – à l'instar du catholicisme zombie, forme dégradée mais persistante d'un socle anthropologique rattaché à une aire géographique – restent invisibles dans les témoignages, rendant nécessaire le dépassement des discours apparents vers les intériorités agissantes grâce à l'analyse statistique. Le simple fait de rendre raison ce que l'on fait dépend déjà pour beaucoup du contexte et de l'interlocuteur (un proche, un journaliste, un sondeur etc.) : les agents s'approprient et restituent des justifications, souvent mises en forme par des professionnels de la parole, parfois pour satisfaire un destinataire ou parce qu'elles donnent « bonne image ». Prendre pour argent comptant les seules déclarations, c'est se laisser abuser par tous les mécanismes involontaires de tromperie sur soi. Il ne s'agit pas de refuser toute capacité critique aux agents, d'en faire des tables de cire ou des réceptables passifs rediffusant le déjà dit – c'est l'objection stupide qu'on fait à la critique des médias – mais rappeler que ce qu'on peut penser sur soi rencontre des interférences extérieures, un contexte discursif, une position sociale etc. et que la marge de révision des croyances reste bornée par tous ces facteurs [13]. La sociologie a non seulement pour tâche d'expliquer les comportements des agents, mais encore la représentation qu'ils s'en font c'est-à-dire l'écart entre la vérité objective et la vérité pratique. 


Dès l'introduction, Todd se réclame de Durkheim qui refusait dans son enquête sur le suicide de s'en tenir aux dernières paroles et démontrait des corrélations fortes entre taux de suicidés et degré d'intégration religieuse [14]. Par conséquent, il évacuait la représentation banale du suicide comme phénomène exceptionnel et aléatoire pour définir des environnements sociaux plus ou moins suicidogènes. On ne peut donc se satisfaire de la représentation déformée que les agents se font de leurs actes si l'on veut restituer les séries causales. Non pas que l'on se trompe toujours, mais le monde social impose parfois des interprétations qui nous font méconnaître leurs déterminants réels ou parce que certaines pratiques, pour être supportables ou gratificatrices, forcent au mensonge sur soi. C'est l'enseignement de l'analyse anthropologique du don lequel doit s'ignorer comme circuit d'échanges réciproques pour être accepté. S'il est vécu comme désintéressé et sans retour, le don attend toujours le contre-don. La manifestation, comme le don, ne pouvait réussir sans être partiellement détournée de son sens réel, sans être perçue autrement que ce qu'elle était.


On pouvait donc tolérer le fait que les classes populaires et les musulmans se soient plutôt tenues à l'écart pour faire place aux classes moyennes et supérieures mais on refuse de lui imputer des motivations latentes éloignées du discours universaliste et pacificateur qui était alors proposé. Comme le révèlent les cartes, les justifications apportées à la marche recèlent potentiellement des mobiles très différents de ceux présentés. Cette simple hypothèse fait déjà grincer le politique et le journaliste qui ont intérêt lié avec l'interprétation immédiate de ces mouvements. Car si l'on tient pour seul objectif à cette marche la défense de la liberté d'expression, il faudrait en déduire que les absents n'y tenaient pas. L'imposture dénoncée par Todd, c'est cet accaparement qui amalgamait laïcité et liberté d'expression avec la ligne éditoriale de Charlie Hebdo.


 

Où est Charlie ? 

On peut demander où sont ceux qui défilaient hier pour la liberté d'expression quand il s'agit aujourd'hui de protester contre le projet de loi Renseignement. Après les révélations de Snowden, Assange et Manning, comment tolérer qu'un pouvoir exécutif élargisse encore le périmètre d'écoute et de surveillance des citoyens ? L'apitoiement généralisé et finalement assez factice sur la liberté d'expression – qui n'est pas en danger – contraste froidement avec l'impassibilité de ces classes moyennes et supérieures devant ces dispositifs autoritaires et, plus encore, face à toutes les politiques économiques qui dégradent la condition des plus précaires en France (et ailleurs) depuis 30 ans. L'exaltation de la République n'a pas su s'accorder avec une solidarité inter-classes, elle a au contraire révélé les égoïsmes profonds dans l'après-attentat. Todd appelle néo-républicanisme cette sécession d'avec les plus fragiles et la reprise d'un vocable républicain à des fins de stigmatisation, notamment par dévoiement de la laïcité en une répression du religieux qui exige de l'islam ce qui n'a jamais été obtenu du catholicisme. Marx relevait déjà l'impossibilité des pensées nouvelles à se dire sans recourir à des catégories et des topiques déjà existants qui en masquent la nature véritable autant à ceux qui les professent qu'à ceux qui les suivent [15]. On reste frappés de ce détournement des valeurs progressistes pour assouvir des pulsions haineuses, dissimulation habile qui se révèle dans le choix des indignations. À dénoncer constamment des menus de cantine halal imaginaires certains oublient le régime concordataire en Alsace-Moselle, atteinte réelle à la laïcité qui perdure. À l'identique, la caractérisation massive et simpliste des femmes voilées qu'on punit au nom de la libération sexuelle et de l'égalité ne rencontre pas la lutte plus large contre toutes les inégalités effectives de statut entre les sexes en dehors de la religion musulmane - et pourtant il y en a ! Todd a raison de penser que cette indignation bon teint se donne des prétextes progressistes et humanistes pour satisfaire la xénophobie qui l'anime. Qu'un parti comme l'UMP se rebaptise Les Républicains en dit long sur ce déplacement sémantique.


L'appel à éviter les amalgames ne dissipe donc pas l'extrême frilosité suscitée par l'observation obsessionnelle des français musulmans. Quelques journalistes vedettes ont donc beau jeu de prévenir toute association entre islam et islamisme pour se donner bonne conscience quand, depuis longtemps, ils ouvrent leurs colonnes et leurs antennes – en s'y mettant largement eux-mêmes... – aux idéologues réactionnaires qui acclimatent ces thématiques et organisent la révolution conservatrice dans les cénacles intellectuels et politiques français. L'analyse de Todd rend ce marchandage impossible, rappelant ce consentement tacite des fractions plus aisées pour la persécution économique des couches les plus défavorisées et la polarisation du débat public autour des questions ethnico-religieuses (Ce qui ne veut pas dire qu'elles ne se posent pas, ou que l'islamisme ne fait pas problème, c'est plutôt leur traitement dépolitisant et raciste ainsi que l'exagération des faits qui sont en cause)

 

 

 

Tel Simplicio, l'aristotélicien obtus de Galilée qui renvoyait au sens commun contre la reconstruction scientifique du réel [16], les journalistes-commentateurs et les politiques, dissertant à l'infini sur un monde social qu'ils n'ont aucun moyen de connaître, invoquent des évidences collectives pour poser leur point de vue en vérité dernière. Les voilà condamnés à s'en tenir aux mythes utiles du rassemblement républicain et de l'union nationale, refusant violemment tout ce qui les en détourne et prompts à dénier le travail des sciences sociales lorsqu'elles en dévoilent la profonde inanité. Il restera certainement dans les manuels et les commémorations le récit des officiels, qui tireront de la charge symbolique octroyée à ces événements de quoi mener les luttes politiques en cours, aujourd'hui celles de l'austérité à perpétuité, de la surveillance généralisée et de l'agression des minorités.

Et pourtant, elle tourne.

 

 



Notes de bas de page 

[1] E. Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse, Seuil, 250 p., 18 € 

[2] Voir par exemple les objections de Eric Fassin dans l'émission Ce soir ou jamais du 15/05/2015 sur l'attitude des mouvances d'extrême-droite trop faiblement évaluée dans le livre de Todd.

[3] J. Macé-Scaron, « Emmanuel Todd, intellectuel zombie », Marianne [url] Exemple du papier défouloir, qui n'ajoute rien au débat, simple mise en forme des préjugés de son auteur à l'attention de ceux qui les partagent, agrémentée de jeux de mots très lourds, et qui donne à lire ce qui en était attendu c'est-à-dire pas grand-chose d'intéressant. Marianne, qui continue son naufrage, titre son dernier numéro (22-28 mai 2015) « Les complices de l'islamisme », énième variation sur le thème de l'islamo-gauchisme et de l'islamo-fascisme, concepts notamment popularisés par Caroline Fourest et Bernard-Henri Lévy (après tout, on a les intellectuels qu'on mérite...). 

[4] Ainsi aucun parti n'aura songé à regimber, les pertes risquées étant certainement trop élevées. La soirée organisée par le collectif « De l'air à France Inter » quelques jours après la tuerie de Charlie Hebdo laissa clairement apparaître cette impossibilité du politique (ici Gérard Filoche, Eric Coquerel et Danielle Simonnet) à prendre un recul théorique sur ces événements face à d'autres intervenants (Frédéric Lordon, Jean-Pierre Garnier etc.) encore capables de faire tourner la machine critique. La crainte peut-être de saper l'enthousiasme manifestant et de perdre une force motrice pouvait expliquer, à un niveau plus ou moins conscient, cet interdit qui allait du FN à l'extrême gauche.

[5] C'est là un argument anti-scientiste tout droit venu des philosophies spiritualistes de la connaissance dont on trouve des morceaux de choix chez Bergson.

[6] J. Birnbaum, « Emmanuel Todd et le 11 janvier : même pas faux », Le Monde [url]

[7] Qui aura relevé les propos de Philippe Val sur la colonisation ? Celle-ci aurait « donné à des Arabes, des Africains, des Indochinois, le goût de la démocratie et de la culture » en les éloignant de « de la sainte naïveté qui fait supporter les dictatures » pour « entrevoir une autre forme de vie, plus douce, plus désirable peut-être. » (P. Val, Malaise dans l'inculture, Grasset, 2015)

[8] Voir déjà l'analyse de Julien Salingue du livre de Val [url]

[9] W. Dilthey, Introduction aux sciences de l'esprit, 1883 ; en particulier l'opposition construite entre système culturel (culture et liberté) et organisation extérieure (social et contrainte).

[10] Voir la mise au point de Denis Colombi [url]

[11] Cité dans J. Confavreux, « « Qui est Charlie ? » : Emmanuel Todd et ses méthodes », Mediapart [url]

[12] Propos recueillis par G. Biseau et C. Dumas, « Emmanuel Todd : « le 11 janvier est un tour de passe-passe » », Libération [url]

[13] Sur les apories d'une sociologie de la justification voir, entre d'autres, D. Eribon, Retour à Reims, 2009, pp. 51-52

[14] É. Durkheim, Le suicide, 1897

[15] K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852 ; par l'exemple des révolutionnaires français qui se fantasmaient en tribuns romains jusqu'à en reprendre les noms. Marx montre qu'une fois arrivés au pouvoir ces mimétismes s'évanouissent et que s'exprime une singularité politique, dans ce cas très éloignée de la république romaine.

[16] Galilée, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.