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Billet de blog 5 janvier 2026

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Ce que le Venezuela nous montre du futur de l'Occident.

Le 3 janvier 2026, les Américains, sans déclaration de guerre, bombardent le Venezuela et enlèvent son Président. Ce que l’Histoire nous montre par ce geste insensé de Trump, ce n’est pas la chute d’un dictateur, ni le rendu d’une justice pour un gouvernement critiqué et critiquable. Elle nous montre un Occident qui court à sa perte.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le 3 janvier 2026, les Américains, sans déclaration de guerre, bombardent le Venezuela et enlèvent son Président Nicolas Maduro. Ce que l’Histoire nous montre par ce geste insensé de la première puissance mondiale, par les actes irréfléchis de Donald Trump, ce n’est pas la chute d’un dictateur, ni le rendu d’une justice pour un gouvernement critiqué et critiquable. Elle nous montre un Occident qui court à sa perte.

Illustration 1

Comme chaque puissance dominante avant eux, les États-Unis s’enfoncent, avec la force qui les caractérisent, dans le déclin. Depuis 2001 et le choc que l’attentat des tours jumelles fut pour l’Amérique triomphante, leur modèle civilisationnel est en crise. La liberté individuelle, la capitalisme, la méritocratie et la démocratie s’érodent des coups portés par ses propres défenseurs. L’Amérique se renferme, se rigidifie dans une binarité alliés / ennemis qui induit logiquement qu’ils ne sont plus les maîtres du Monde.

Depuis les invasions de l’Irak et de l’Afghanistan, les interventions en Syrie et en Libye, depuis Guantanamo et Abou Ghraib en passant par l’abolition du droit à l’avortement, le retrait du traité de la COP21 et les menaces multiples de Trump envers toutes celles et ceux qui veulent bien lui prêter une oreille, l’American Dream n’existe plus. En parallèle d’autres puissances s’érigent en acteurs “raisonnables” et se nourrissent des fractures provoqués par Washington: la Russie, la Chine ou encore l’Inde.

Là où le déclin commence, il ne s’arrête jamais. Les États-Unis sont en crise profonde, économique, politique, mais aussi et surtout idéologique et impérialiste. Plus personne ne croit en eux, pas même leurs propres citoyen·es. L’usage ainsi fait de la force au Venezuela se veut être un rappel qu’ils sont la première puissance mondiale et peuvent faire plier qui ils veulent. Alors oui, aujourd’hui ils peuvent faire plier qui ils veulent, mais en réalité cela détruit surtout l’ordre international qu’ils ont établi et qu’ils avaient presque réussi à faire adopter par tous·tes.

Ainsi, tel un roman d’Isaac Asimov, l’Empire perd le peu de crédibilité et d’influence qu’il avait dans les zones les plus loin de son contrôle. Pour gonfler les muscles et compenser ses faiblesses structurelles, il fait pression sur ses plus proches alliés qui, eux aussi porteurs du modèle, commencent alors à le piétiner. Le 3 janvier 2026, Trump envahit le Venezuela, le 4 janvier 2026, la Pax Americana n’existe plus. Les Européen·nes illustrent leur mise sous tutelle en se félicitant de la capture d’un chef d’État indépendant, et lient leur chute à celle de Washington.

Le retour de Trump signe la mort de l’ordre international mais annonce aussi celui de la puissance américaine. La force est le nouveau moyen de communication. Bientôt, le Monde va se diviser de nouveau en deux : un cercle américain autoritaire qui usera de toute la force possible pour se maintenir, sans jamais y parvenir, s’ancrera en Amérique du Nord et en Europe. Faute de “faire rêver” et accumulant les contradictions, son modèle ne fera que se réduire, la crise ne fera que s’accentuer jusqu’à une fin aussi floue dans sa temporalité que certaine dans sa réalisation.

En face, une sphère “raisonnable” autour de régimes dictatoriaux alliant une diversité d’acteurs va fleurir dans l’idée de se libérer du joug de l’oppresseur occidental et de construire un modèle alternatif plus enviable, plus “libre”. L’heure pour la Russie, l’Iran, la Chine ou l’Inde est au charme des acteurs étatiques, quand l’Amérique terrifie elle offre de nouveaux partenaires à ses adversaires.

Le coût va bien au-delà de la perte d’hégémonie américaine. Sur son autel on retrouve des choses aussi simples que essentielles comme la santé, l’alimentation en eau et nourriture, le bonheur, la paix et la prospérité. Le retour d’un ordre international fondé sur la force a comme première conséquence le retour systématique des violences sur les populations civiles. Le malheur ne venant jamais seul, plus l’Occident se montrera violent, plus il actera son propre isolement; dans le Monde interconnecté qu’il a créé les vicissitudes mentionnées plus haut toucheront autant les populations victimes de la violence américaine qu’à terme celles des États-Unis et de leurs alliés.

Faire étalage de cette prédiction n’a pas grande utilité si l’on ne se penche pas sur ce qui convient de faire pour enrayer cette roue infernale. Face à une marche du Monde dont le chemin se forme dans les complexités infinies des relations internationales et des rapports de force interétatiques, l’individu en tant que tel à peu d’influence. Mais cette influence n’est pas de zéro : à la manière du colibri, si chacun fait sa part du travail pour éteindre l’incendie, alors le feu de forêt peut être endigué. Ainsi, vous pouvez d’ores-et-déjà soutenir financièrement et avec du temps bénévole les associations humanitaires qui auront besoin de toujours plus de temps et de ressources pour apaiser les malheurs provoqués.

Face aux services inhumains de l’État dans l’accueil et la gestion des réfugié·es, accueillir des exilé·es chez soi ou les accompagner dans leurs démarches, c’est déjà offrir aux victimes un espace de repos, d’humanité et par conséquent, c’est déjà apaiser la marche guerrière du Monde à sa propre échelle.

Si professionnellement ou via votre famille, vous pouvez influer sur les industries d’armement ou de livraisons d’armes d’une France championne en la matière, alors pesez de votre poids pour enrayer la machine. Des dockers de Fos-sur-Mer ou du Havre qui refusent de faire embarquer des armes françaises sur des porte-conteneurs à destination d’Israël aux recours en justice contre le financement de l’industrie militaire par des ONGs, vous pouvez agir. Que vous soyez ouvrier·e, banquier·e, fonctionnaire : syndiquez vous, faites grève, bloquez les processus de décision ou de production là où vous le pouvez.

Enrayer la production militaire aujourd’hui n’est pas nuire au salut de la France, nous ne sommes pas encore au stade d’une guerre généralisée où chaque arme créée compte. Aujourd’hui, les armes sont produites pour nourrir des conflits extérieurs, détruire des vies et des villes mais aussi et surtout les valeurs étendards de notre pays. Il est encore possible de faire marche arrière, non pas dans le déclin de la puissance américaine mais dans le chemin guerrier qu’elle choisit pour clôturer son hégémonie.

Aux hauts-fonctionnaires, cadres, lobbyistes et aisé·es de ce Monde : l’engagement pour la Paix et des relations internationales qui reposent sur la Raison est un bénéfice collectif. Refuser la folie d’un homme, quand bien même leader de la puissance hégémonique, est dans l’intérêt de toutes et tous. Votre devoir est autant envers vos supérieur·es, votre parti, vos intérêts privés et la défense de vos privilèges qu’il est envers les structures et la communauté de valeurs qui ont permis que vous y soyez fidèle. Soutenir les individus qui mettent à mal le système pour s’enrichir — et peut-être vous enrichir — à court terme c’est risquer d’abandonner le bouclier qui pourrait vous protéger lorsque la chance tourne pour quelques piécettes en plus. Ne pariez pas sur votre bonne étoile, elle ne saurait vous protéger mieux qu’un système élaboré global.

Dans votre intérêt mais aussi celui du reste de la population, bloquez, ralentissez les démarches qui peuvent détricoter le pacte de société en vigueur : vous êtes collaborateur·ice parlementaire d’un·e élu·e qui s’apprête à voter l’augmentation du budget de l’armée ? Armez-vous d’argument et sortez de votre réserve pour qu’il·elle vote contre et qu’il·elle convainc de voter contre. Vous êtes cadre de la fonction publique ? Bloquez les démarches, égarez les documents, faites de la résistance passive. Vous êtes lobbyiste pour un grand groupe ? Rappelez-vous que la paix est la meilleure chose qui puisse arriver pour les affaires. La guerre n’est qu’une affaire parmi d’autres, quand elle prend de la place, elle détruit toutes les autres.

À l’inverse, on pourrait penser que les oppositions à certains aspects de notre société, notamment le capitalisme outrancier, la financiarisation de pans entiers de la vie quotidienne, la bollorisation de la sphère médiatique, etc. se verront renforcées si le modèle s’effrite. Il ne faut cependant pas se fourvoyer : si l’affaiblissement du cadre qui a permis ces mutations discutables pourrait renforcer les luttes contre, c’est ce même cadre qui permet à ces luttes de s’exprimer. S’en détacher plongerait la société dans un futur incertain, plus dangereux où ces questions pourraient même ne plus avoir le crédit d’être posées tant la misère aura prospéré. Comment s’organiser pour dénoncer l’accaparement des médias par les milliardaires quand on peine déjà à se nourrir correctement au quotidien ?

Dans l’intérêt des luttes contre les tares du système actuel, le cadre de leur expression est la première des batailles. Influencer de l’intérieur est aussi important que la confrontation extérieure. Que celles et ceux qui installent le piquet de grève à République, puissent compter sur les murmures d’un allié aux oreilles d’un rédacteur en chef sur la manière de couvrir l’évènement, sur les opinions exprimées de policiers à leur chef de brigade sur la manière de faire l’ordre public, sur la note élogieuse d’un conseiller ministériel sur la manière de gérer le mouvement social. L’amélioration de notre système de société repose sur tous ces petits riens qui ne sont pas possibles quand le cadre est détricoté. Quand la presse est muselée, quand la police est militarisée, quand les ministres sont déconnectés, une issue funeste est bien plus probable.

Que ce portrait bien sombre ne désarme pas pour autant les lecteur·ices. Qui a-t-il de mieux à faire du temps qui nous est imparti sur Terre que d’essayer, collectivement, de le rendre meilleur ?

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