Zora Neale Hurston

Math. A coups de mots.

A télécharger en pdf ici

Forewords

Je suis actuellement habité par les œuvres de deux personnages marquants de leur époque et véritables précurseurs de la Renaissance : Girolamo Cardano (1501-1576) et Zora Neale Hurston (1891-1960). Heureusement, pour moi, notre fille, qui a un an, s'est entichée des textes de Rudyard Kipling et de Zora. Plus connu sous le nom de Jérôme Cardan, l'étendue de son œuvre l'est moins. C'est le premier point commun entre ces deux génies. Puis il faut le rappeler, ils furent les personnages les plus illustres de la Renaissance Italienne pour l'un et la Renaissance de Harlem pour Zora Neale Hurston. Jérôme Cardan est le fils du grand juriste et mathématicien Fazio Cardan, ami et conseiller de Léonard de Vinci. A 25 ans à peine, Jérôme Cardan devient Recteur de la vieille Université de Padoue, fondée au XIII siècle, qui dépendait de la Sérénissime République de Venise. Il obtint, ainsi, le droit de porter la robe de pourpre et d'or et put y ajouter l'année suivante le collier d'or de l'ordre de saint Marc, en devenant docteur en médecine. L'université de Padoue était la garantie de sévères études. On y faisait la rencontre des esprits les plus distingués et novateurs comme Pomponace ou Fracastor. Quant à Zora Neale Hurston, elle a été, sans même sans rendre compte, la première partout et tout le temps. A l'époque, un diplômé de Howard avait la réputation de vous écouter avec un ennui poli, disait-on. Pourtant, c'est sa capacité d'observation qu'elle va mettre au service d'une analyse chirurgicale d'une société américaine en pleine mutation et dont elle percevait la parturition douloureuse d'un métissage heureux et fructueux. Sa clarté est telle qu'elle nous éblouit de toute sa lumière et nous empêche de percevoir les cicatrices profondes de la vie d'une femme noire, seule parce que brillante, au milieu de cette jungle urbaine qui envahit même le sud de l'Amérique. De ses opinions politiques, j'ai retenu une pièce allégorique fort utile lorsqu'elle dit : « Maman s'assurait que j'avais mis mes chaussures au bon pied avant de sortir, car je faisais peu de cas de la gauche et de la droite ». Zora ne dit rien par hasard et tait beaucoup par pudeur. Cela ressemble à un affront dans un monde où les « critiques » nous présentent des livres qu'ils n'ont pas lus en présence d'auteurs qui ne les ont pas écrits pour le triomphe du livre de chevet, qui est à mon avis, le socle sur lequel repose l'industrie du somnifère imprimé. « Mais puisque nous avions le catalogue de messieurs Sears et Roebuck, nous n'avions pas besoin de papier hygiénique », ça, c'est du Zora!


1 INTRODUCTION

Zora Neale Hurston est le plus grand écrivain de la littérature américaine. Première noire anthropologue, sa vie et son œuvre sont pourtant moins populaires que La Case de l'Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe, pour des raisons mystérieuses qui entourent son génie. Zora Neale Hurston est, elle et toute son œuvre, ce que l'on peut appeler : « frapper droit avec un bâton tordu ». Considérée par les féministes comme la plus grande avocate de la cause féminine, il n'en demeure pas moins que Zora Neale Hurston ne se réclame d'aucun réseau ni d'aucune obédience. Elle laisse aux esprits fragiles le mérite de ce genre de refuge facile. En effet, la profondeur et la densité de son écriture semblent bien suffisantes pour lui éviter de tomber dans le piège du tapage et de l'intimidation intellectuelle ou de la manipulation. Avec la finesse d'une anthropologue, elle décrit la scène du crime, sans intervenir d'aucune façon sur les protagonistes. Avec une naïveté recherchée elle s'octroie toujours les mauvais rôles, et, avec un sens de l'humour sans nul autre pareil. En effet, pour Zora Neale Hurston, le rôle de l'écrivain, fut-il noir, ne s'apprécie pas comme un mot d'ordre comportemental ou politique mais se façonne méticuleusement dans la sincérité et la rigueur de ceux qui s'en réclament. Son expérience artistique lui fit découvrir la tolérance raciale : « et à ce jour encore, je n'ai jamais conscience de la couleur de ma peau, où que j'aille. Je découvris aussi qu'on se fait forcément bousculer « dans les rues bondées de la vie ». Ce n'est pas nécessairement dangereux, sauf si l'on garde dans les poches de son pantalon les rasoirs aiguisés de la vanité. Les passants ne vous blessent pas, mais en se frottant à eux, on se blesse soi-même », disait-elle. Après le remariage de son père, suite au décès de sa mère, Zora se retrouve seule au lycée de Baltimore et sa vie connaît des difficultés qui l'obligèrent à travailler pour payer ses frais d'études, malgré son très jeune âge. Elle se rappelle : « Nous étions dix-huit dans ma classe. Dont six garçons. Mes camarades de classe étaient d'élégantes beautés issues des meilleures familles noires de Baltimore. Et j'étais là, moi, trônant au milieu de toute cette joliesse avec mon visage taillé à la hache dans un nœud de pin un jour de congé. Et pour aggraver le tout, je n'avais qu'une seule robe et une seule paire de chaussures jaunes à lacets. Pourtant, je marchais sur mes propres traces ». En effet, dés sa première année à la Howard University, Zora est élue membre de la société Zeta Phi Beta et entre dans le cercle fermé du groupe littéraire le Stylet. Elle baptisa le journal étudiant Le Sommet de la Colline. Le président du groupe n'était personne d'autre que le brillant universitaire afro-américain Alain L. Locke. C'est ainsi qu'ayant lu une nouvelle de Zora, le journaliste et essayiste Charles S. Johnson, directeur de la National Urban League, lui commanda un article, dans le but de faire découvrir de nouveaux écrivains. C'est grâce au magazine Opportunity, qu'il a fondé, que le mouvement que l'on a appelé la Renaissance de Harlem a débuté, et, plus tard, s'en est suivi la sortie du livre The New Negro édité par Alain Locke avec les textes publiés par Charles Spurgeon Johnson. Elle quitta Howard pour New York et se retrouva à Manhattan au début de l'année 1925, sans travail ni amis, avec un dollar cinquante en poche. Ainsi, elle fut la première femme noire à entrer à la prestigieuse Barnard affiliée à la Columbia University qui était à l'époque exclusivement masculine. Dès le 1er Mai 1925, l'une de ses nouvelles Inondée de lumière, rebaptisée Isis, lui vaut un prix littéraire. Elle sortira diplômée de Barnard en 1928 avec la mention cum laude. Elle intégra avec les pleins pouvoirs la société américaine de folklore puis la société américaine d'ethnologie et enfin la société américaine d'anthropologie. C'est pourquoi Zora aimait à se rappeler : « qu'il ne faut pas juger un homme aux hauteurs auxquelles il est parvenu mais aux profondeurs d'où il a émergé ». En 1930, sa collaboration tumultueuse avec Langston Hugues pour écrire un opéra fut certainement son seul regret artistique. Elle repose désormais en paix en Floride.

L'héritage de Zora Neale Hurston est immense. On le retrouve discrètement dans la vie et l'engagement de Barack et de Michelle Obama. En effet, c'est lors de son discours sur l'île de Gorée que Michelle Obama a révélé un pan entier de sa vie de femme et de son parcours qui ressemblent à bien des égards à la vie de la petite Zora à Eatonville. Aussi, la reconnaîtrez-vous subtilement dans les œuvres de Toni Morrison comme dans celles de Christiane Taubira. Il est aussi, dans l'engagement intellectuel et politique de Muhammad Ali comme dans l'intégrité et la clairvoyance de Thurgood Marshall, premier noir à la cour suprême des États-Unis. Par son article intitulé : « The Rise of the Black Nerd », James Hannaham a marqué une étape importante dans ce processus d'Affirmation et de Renaissance de la culture afro-américaine. Par ailleurs, on retrouve cet héritage dans les investigations de l'écrivain Nelson George sur la vie de la communauté noire à Fort Green dans le quartier de Brooklyn. Enfin, il y a quelques semaines seulement, NoViolet Bulawayo, une jeune et brillante auteure Zimbabwéenne de 31 ans, devenait la première africaine nominée au British literary Booker Prize pour son livre « We Need New Names ».

Zora Neale Hurston est injustement peu connue dans le monde francophone, c'est la raison pour laquelle je publie ici ces quelques morceaux choisis en toute subjectivité. Their Eyes Were Watching God et Dust Tracks on The Road, deux œuvres majeures de l'auteur sont ici présentées et remaniées afin de laisser entrevoir le large spectre littéraire de Zora Neale Hurston. « J'ai été vers l'horizon et j'en suis revenue », dira-t-elle.


2 Their Eyes Were Watching God
2.1 Résumé

Jannie Crawford est élevée par sa grand-mère Nanny. Dans la famille on naît de viol de mère en fille. Sa mère Leafy, elle même née d'un viol avec Maître Robert, le propriétaire de la grande plantation près de Savannah, fut retenue dans les bois et violée toute la nuit par son instituteur blanc, elle n'avait que dix-sept ans. A cause de ce traumatisme, un soir, elle prit la route sans plus jamais donner de nouvelles. Pour lui éviter le même sort, Nanny s'empressa de marier Jannie à Logan Killicks, un vieux paysan noir dont la seule qualité était ses acres de terre. Jannie s'enfuira aux bras de Joe Starks qui rêvait de participer à la création de la première ville noire de l'Amérique. Mais c'est aux bras de Vergible Woods dit Ptit-Four qu'elle trouvera un peu de répit, avant que l'ouragan ne s'invite dans les fondations d'Eatonville. Aujourd'hui, les habitants de la Louisiane redécouvrent ce passage de l’œuvre de Zora Neale Hurston comme une prophétie. S'il y a un message à retenir de ce livre, pour les femmes, c'est sauves ta peau !


2.2 Extraits

Elle avait seize ans ; des feuilles lustrées et des bourgeons sur le point d'éclore ; elle voulait empoigner la vie mais celle-ci semblait se dérober. Où se trouvaient les abeilles qui chanteraient pour elle ? Rien dans le jardin ni dans la maison de grand mère ne lui répondit. Elle fouilla le monde tant qu'elle put du haut des marches puis elle descendit jusqu'à la barrière et se pencha pour contempler la route à gauche et à droite. Contempler, attendre, le souffle court et impatient. Attendre que le monde se crée. Dans l'air gorgé de pollen, elle vit un être splendide marcher sur la route. Dans son aveuglement antérieur, elle le connaissait comme ce paresseux Taylor, grand et mince. Mais c'était avant que la poussière dorée du pollen n'ait enamouré les guenilles du garçon, les yeux de la jeune fille. Grand mère qui faisait sa sieste rêva de voix lointaines mais persistantes, une voix de mâle qu'elle n'arrivait pas à situer qui la réveilla brutalement. Elle se redressa d'un bond, regarda par la fenêtre et vit Taylor qui lacérait sa Janie d'un baiser.
« Janie ! »
La voix de la vieille femme était à ce point dénuée d'autorité et de reproche, à ce point dissoute et effritée que Janie crut à moitié qu'elle ne l'avait pas vue. La tête et le visage de sa grand-mère ressemblaient aux racines dressées d'un vieil arbre que la tempête a arraché. Fondement d'un pouvoir ancien désormais sans conséquence.
Elle s'étira donc hors de son rêve et pénétra dans la maison.
Ce fut la fin de son enfance.


Les navires au loin ont à leur bord tous les désirs de l'homme. Les femmes, elles, oublient ce dont elles ne veulent se souvenir et retiennent ce qu'elles ne veulent oublier. Le rêve est réalité. Et elles se comportent et agissent en conséquence.

- Je sais des choses, moi, et les femmes pensent aussi parfois !
- Ah, naan. Elles croient qu'elles pensent, c'est tout. Quand moi je vois un truc j'en comprends dix. Toi t'en vois dix et t'en comprends qu'un.

Ce genre de scènes poussaient Janie à s'interroger sur l'état de son mariage avec Joe Starks. Il exigeait sa soumission et il se querellait avec elle jusqu'à ce qu'il ait l'impression de l'avoir obtenue. Elle avait vingt-quatre ans et était mariée depuis sept ans lorsqu'elle s'en rendit compte. Alors peu à peu, elle serra les dents et apprit à se taire. L'âme du mariage quitta la chambre à coucher et décida de vivre au salon.

A Everglades du côté de Clewiston, dans le bourbier au bord du lac Okechobee, Jannie et Ptit-Four firent la connaissance de Mrs Turner. Mrs Turner était une femme laiteuse qui avait toujours l'air sur le point d'accoucher. Ses épaules s'arrondissaient et elle devait avoir une conscience aiguë de son bassin, car elle le poussait en avant afin de l'avoir toujours sous les yeux. Mais la silhouette et la physionomie de Mrs Turner recueillaient l'approbation totale de Mrs Turner. Son nez était légèrement en pointe et elle en était fière. Ses lèvres minces étaient un régal permanent pour ses yeux. Même ses fesses en bas-relief lui étaient source d'orgueil. Dans son idée, ces caractéristiques la distinguaient des nègres. Quiconque qui avait l'air plus blanc qu'elle, selon ses critères caucasiques, valait mieux qu'elle. Voilà pourquoi elle recherchait la compagnie de Janie pour son teint café-crème et sa chevelure luxuriante. Tout comme l'ordre hiérarchique dans un poulailler. Cruauté insensée envers ceux que l'on peut fouetter et soumission rampante devant ceux que l'on ne peut frapper. Une fois qu'elle avait choisi ses idoles et leur avait bâti des autels, il était inévitable qu'elle vienne les y adorer. Il était inévitable qu'elle accepte les inconsistances et la cruauté de sa divinité comme tous les bons croyants le font de la leur. Ainsi les demi-dieux se vénèrent dans le vin et les fleurs. Les vrais dieux exigent du sang. Elle ne lui pardonnait pas d'avoir épousé un homme aussi foncé que Ptit-Four. « je ne suis pas habitué à fréquenter des noirs. S'il n'y avait pas autant de noirs, il n'y aurait pas de problème de race. Mon fils prétend qu'ils attirent la foudre ». Mrs Turner criait presque, avec une ferveur fanatique. Janie resta muette et abasourdie, elle gloussa avec sympathie tout en se demandant quoi répondre. Il était tellement évident que Mrs Turner prenait les noirs pour un affront personnel ! Heureusement, il y avait les virées à Palm Beach, Fort Myers ou Fort Lauderdale pour s'amuser le reste du temps.

La jalousie pointait quand même le bout de son nez de temps à autre d'un côté comme de l'autre. Lorsque le frère de Mrs Turner arriva et qu'elle vient de le présenter, Ptit-Four eut une attaque. Avant la fin de la semaine, il avait fouetté Janie. Non que le comportement de sa femme justifiât sa jalousie, mais cela le soulageait de l'affreuse peur qui le rongeait. Le lendemain, tout le monde en parlait, l'incident excita l'envie des femmes comme des hommes.
 
L'amour c'est comme la mer. C'est une chose mouvante qui reçoit sa forme du rivage qui la borde et chaque rivage est différent. Elle tira l'horizon à elle, tel un immense filet de pêche. Le tira des hanches de l'univers et le drapa autour de ses épaules. Tant de vie dans ses mailles ! Elle appela son âme, afin qu'elle vienne voir.


3 Dust Tracks on The Road
3.1 Décors

Rien ne vaut un bon décors pour illustrer la rudesse de la vie dans cette Amérique au début du siècle dernier dont parle Zora dans cette autobiographie.

« Deux hommes se présentèrent un jour devant le juge de paix de Maitland. Le défendeur avait donné au plaignant trois coups de poing et quatre coups de pied. Le juge de paix lui infligea une amende de sept dollars : un dollar par coup. Le défendeur sortit son portefeuille et paya avec le sourire. Puis le magistrat colla une amende de dix dollars au plaignant.

« Pourquoi ? S’offusqua celui-ci. Mais enfin, monsieur le juge, cet homme m'a jeté à terre et bourré de coups et moi, je n'ai pas levé le petit doigt.
- C'est bien pour ça que je vous mets à l'amende, espèce de coudar. Quand on a des tripes, une bagarre à coups de poing, on ne la règle pas au tribunal. »


3.2 Extraits

C'étaient des terres sauvages et meurtrières depuis le milieu du dix-huitième siècle. Les sangs espagnol, anglais, indien et américain y avaient coulé en abondance. Ogglethorpe, Clinch et Andrew Jackson sont des noms célèbres du côté blanc. Miccanopy, Billy Jambes-Arquées et le noble Osceola le sont du côté indien. Les fondateurs étaient tous sans exception des hommes qui avaient risqué leur vie et leur fortune pour que les noirs puissent être libres. Aussi, lorsqu'on décida d'organiser des élections, les Blancs se choisirent un candidat, et sous la houlette de Joe Clarke un gars de Géorgie musclé et dynamique, les Noirs firent de Tony Taylor leur porte-drapeau. C'est ainsi que Tony Taylor devint le premier maire de Maitland, avec Joe Clarke comme marshall de la ville.

Joe Clarke se disait: pourquoi pas une ville noire ? Et donc, le 18 août 1866, la ville noire, baptisée Eatonville en l'honneur du capitaine Eaton, reçut sa patente de Tallahassee, la capitale de l'Etat, et entra dans l'histoire en devenant la première de ce genre en Amérique. Ainsi Maitland la blanche et Eaton la noire se côtoient depuis sans qu'il y ait jamais eu de friction.

C'est dans ce monde costaud, effervescent, prompt à la bagarre et d'un individualisme frustre qu'arriva un jour un mulâtre grand et musclé qui décida d'y prendre racine. Âgé d'une vingtaine d'années, John Hurston avait quitté le comté de Macon où il était né près de Notasulga, dans les quartiers pauvres qui se situaient au-delà du ruisseau, ce qui ne valait pas mieux qu' « au-delà de la voie ferrée », dans un hameau isolé et peuplé de Noirs sans terres et de Blancs guère mieux nantis. John Hurston s'était pourtant arrangé pour apprendre à lire et à écrire entre l'écimage et la cueillette du coton jusqu'au jour où il fit la rencontre avec la brune Lucy-Ann Potts, fille de Richard Potts, le propriétaire terrien. Il avait près de vingt ans, elle en avait quatorze. Ma mère se disait : « C'est qui ce nègre jaunet qu'une abeille a piqué? ». Evidemment, elle n'avait pas pu s'empêcher de remarquer ses yeux gris-vert et sa peau claire. Elle s'était demandé qui était cet homme qui transportait des balles de coton comme si c'était des valises. Tant et si bien que quelques mois plus tard, elle décida de l'épouser rien que pour se débarrasser de lui. Ce qu'elle fit, en dépit de l'opposition virulente de sa famille. Elle que l'on considérait comme la plus jolie et la plus intelligente des jeunes Noires, jetait ses atouts au vent et déshonorait les Potts en épousant un nègre d'au-delà du ruisseau. Après quatre ans de mariage, il quitta sa femme et ses trois enfants et s'en alla quérir et explorer. Plus tard, il sera élu maire d'Eatonville pour trois mandats consécutifs et rédigea les premiers réglements municipaux. Un an plus tard, elle rejoignit mon père et ils eurent de plus en plus d'enfants. D'après ce qu'on me dit, les braguettes à boutons vous jouaient de ces tours ! Peut-être que si je me renseigne, je trouverai quelqu'un qui m'expliquera l'influence des inventions modernes sur les moeurs.

Nous avions un grand terrain, avec deux énormes arbres à chapelet qui ombrageaient devant. Des buissons de jasmin du Cap bordaient les allées avec leurs centaines de fleurs. Enfant j'adorais ces floraisons blanches, charnues, odorantes, mais sans leur accorder une importance particulière. Il y en avait dans tout le quartier. A mon arrivée à New York, lorsque je découvris qu'on les appelait des gardénias et qu'on payait les fleurs un dollar pièce, je fus stupéfaite. Ils étaient fous, ces gens du Nord ! Oranges, pamplemousses, mandarines et goyaves poussaient en quantité dans le verger, certains servaient de missiles et de grenades contre les enfants des voisins. Du poisson croissait en abondance dans les lacs près de la ville. Nous avions deux hectares couvert de choses bonnes à manger, si bien que nous n'avions jamais faim. Il y avait huit pièces et huit enfants dans la maison. Les aînés des garçons dormaient là-haut. En bas, dans la salle à manger, se trouvait le vieux « coffre », des dessins gravés au poinçon dans ses portes en étain. Il contenait pots de gelée de goyave, bocaux de confiture de poire, de pêche et autres fruits. Ma mère disait que nous n'avions pas besoin de vivre comme des nègres de rien du tout, et les petits Blancs – trop pauvres pour entrer dans la maison – devaient se contenter des plaisirs du dehors ou aller voir ailleurs. Notre maison était un lieu où l'on aimait venir. Prédicateurs itinérants, enseignants de l'école du dimanche, travailleurs du Black Young People Union ou des amis tout simplement.

Maman exhortait ses enfants à « bondir vers le soleil » mais Papa n'entretenait pas les mêmes espérances. Il menaçait sans cesse de me tuer au passage. Ma mère s'interposait à chaque fois. Elle me savait effrontée et prompte à la réplique mais elle ne voulait pas briser ma pugnacité. Les Blancs n'accepteraient jamais cela et que j'allais errer le ventre vide avec mes impertinences, pensait mon père. Ma sœur aînée était docile et douce. Elle, elle s'en sortirait. Pourquoi ne pouvais-je être comme elle ? Sans interrompre sa tâche, Maman répondait : « Zora est mon rejeton, Sarah le tien. Je parie que la mienne fera bien plus que conquérir le monde. Fiche-lui la paix.

Mon père, charpentier très réputé s'absentait souvent, autant pour bâtir que pour prêcher. Cette fois-là, il était parti depuis plusieurs mois. On ne m'a jamais expliqué pourquoi. Ce qu'on m'a dit, par contre, c'est qu'il menaça de se couper la gorge en apprenant la nouvelle. Une fille, c'était bien assez à son goût. Je ne pense pas qu'il se remit jamais du mauvais tour que je lui jouai en naissant dans un corps de fille. Toute mon enfance, il lui fallut de mon sucre pour sucrer son café. Pourtant, j'étais celui de ses enfants qui lui ressemblait le plus. Je sais que je l'aimais en dépit de tout ce que j'admirais en lui. Il dégageait une sorte de poésie que j'adorais. C'est ce qui faisait de lui un si bon prédicateur. Et puis, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, il atteignait sa cible avec son fusil. Il pouvait traverser le lac Maitland à la nage, de Maitland à Winter Park, et il n'y avait personne dans le village qui pouvait lui faire toucher le sol de l'épaule. Nous étions tellement sûrs de son invincibilité que lorsqu'une villageoise gronda mon frère Everett pour une peccadille et l'avertit que Dieu le punirait, le petit garçon répondit du haut de ses deux ans : « Y frait mieux dpas m'embêter. Sinon, papa va Le Batt'. ». Ma mère avait pris son mari « au-delà du ruisseau » et de ses poings nus, elle avait transformé une toile rugueuse en fine étoffe ; et je suis certaine qu'en public, il était fier du changement.

 Les adultes savent qu'ils ne connaissent pas toujours le pourquoi des choses, et même lorsqu'ils croient le connaître, ils ne savent ni où ni comment ils en ont obtenu la preuve. Donc un enfant qui sonde les dieux du pigeonnier ne se conduit pas comme il faut. Moi, je n'arrêtais pas de poser des questions, j'étais le corbeau dans le nid du pigeon. J'étais pleine de curiosité. Je recevais peu de réponses mais continuais à poser des questions, car que faire d'autre des sensations qui m'habitaient ?

Bien entendu, je pensais que l'univers entier était heureux d'enfreindre les lois, rien que pour me témoigner sa préférence. Par exemple, je m'enorgueillis longtemps d'un délicieux secret : lorsque je jouais au clair de lune, l'astre me suivait, où que j'aille. Il était si heureux de me voir qu'il filait à mes trousses, scintillant et s'égosillant comme un mignon petit chiot. Mais le réveil fut rude lorsque je confiai mon heureux secret à ma copine, Carrie Roberts. Ce fut cruel. Non seulement elle se moqua de mes prétentions, mais elle affirma que l'astre ne faisait pas du tout attention à moi. La lune, ma jolie lune-jouet à moi, ne sortait dans le jardin que pour s'ébattre et faire la course avec elle. Nous discutâmes longtemps avec une jalousie brûlante ; seule une course pourra rétablir qui des deux était aimée de la lune. Nous nous élançâmes côte à côte, ce qui ne prouva rien puisque chacune prétendit que c'était elle que la lune suivait. Je proposai alors de partir dans des directions opposées, afin que ma rivale puisse revenir à la raison. Lorsqu'ils découvrirent le sujet de notre querelle, les autres enfants la balayèrent d'un rire. C'était eux que la lune suivait, m'expliquèrent-ils. Le manque de fidélité de l'astre me blessa profondément. Ma lune suivait Carrie Roberts. Ma lune suivait Matilda Clarke et Julia Moseley et Oscar et Teddy Miller. Au bout d'un moment, je cessai de souffrir de ses multiples amours. Je me rassurai à l'idée que même si je n'étais pas sa seule et unique amie, je faisais tout de même partie de ceux qui lui montraient le chemin.

Je m'enfermai dans mon cocon. De tous les héros grecs, c'est hercule qui me toucha le plus, j'aimais lire l'histoire de Pluton et de Perséphone ainsi que la géographie. Celui qui a inventé les mathématiques celui-là, je ne le remercie pas. En réalité, ces lectures précoces me donnèrent de grandes angoisses tout au long de l'enfance et de l'adolescence. Je vécus une vie aventureuse à l'insu de tous. Maman s'assurait que j'avais mis mes chaussures au bon pied avant de sortir, car je faisais peu de cas de la gauche et de la droite. Une seule personne m'enchantait sans faillir, c'était le blanc robuste aux cheveux gris qui m'avait aidé à naître. Il m'appelait Ptitbout.

Il existe un âge où les enfants sont complices des esprits. Avant qu'ils n'aient tant absorbé de choses d'ici-bas qu'ils ne peuvent plus prendre leur essor avec ces êtres de haut vol qui nous sont invisibles. Vint une époque où je pouvais me retourner dans les champs où nous avions cueilli des fleurs ensemble mais eux, mes amis, n'étaient plus visibles. La lumière dans laquelle je les avais perdus restait faite de l'or de Midas, mais celle qui m'enveloppait n'était plus que dorure. Je n'avais plus accès à la clairière chatoyante où ils étaient évaporés. Et je ne pouvais demander si quelqu'un avait vu par où ils s'en étaient allés. Ils avaient toujours été trop timides pour se montrer aux autres. De temps en temps, lorsque le ciel a la bonne teinte de bleu, que l'air est doux et que les nuages sculptés adoptent des formes héroïques, je les aperçois un bref instant et je crois de nouveau que les jours heureux ont existé.

Aujourd'hui, je prends à mon tour le chemin de la ville. Je n'avais pas l'âge, mais l'école avait accepté de me prendre étant donné les circonstances. En classe, je m'en tirais magnifiquement bien. La ville organisait un concours d'orthographe dans toutes les écoles de la ville et que mon école l'emporta grâce à moi. Je reçus un Atlas universel et une Bible. Mon seul problème, c'est que je passais pour impudente. Je ne pouvais m'empêcher de répondre à l'autorité en place et de bousculer les potins des grandes. Ces vénérables vieillardes avaient de quinze à dix-huit ans. Le reproche le plus grave que l'on m'adressait, c'était que moi qui n'avais rien, je n'arrivais pas à me faire humble. Jacksonville me fit comprendre que j'étais une enfant de couleur. Tout, dans la ville, me le rappelait. Les tramways, les magasins, et les conversations que je surprenais à l'école. Ces blancs-ci avaient de drôles de manières. Je m'en rendais compte même à distance.

Alors que mon frère Dick me conduisait à la gare je reconnus le chef de train et l'équipage. Ils me connaissaient pour m'avoir souvent vue avec mon père. Ils se souvenaient de moi pour une autre raison, fort embarrassante celle-là. C'était dans le même train, conduit par les mêmes hommes, que j'avais découvert le chemin de fer. J'avais déjà vu des trains, mais jamais d'aussi près que le jour où, quatre ans plus tôt, mon père avait décidé de m'emmener à Sanford. Je m'étais retrouvée à la gare avec papa et mes deux frères aînés. Nous entendîmes le train siffler au départ de Winter Park, à cinq kilomètres au sud. Nous ramassâmes nos affaires et descendîmes du quai pour nous trouver une place près des rails. Le train fit le tour du lac du Lis dans un bruit du tonnerre et s'approcha en grondant de la gare. Je regardais ce truc en pleine figure et lui, il fixait son gros œil malveillant sur moi. Il semblait prêt à me déchiqueter. C'était franchement terrifiant. L'employé des wagons-lits sauta à bas du train et déplia le marchepied. Le chef de train descendit, lunettes sur le nez, et échangea un salut avec mon père, M. Wescott, le chef de gare, et les autres passagers, qu'il connaissait pour les avoir longtemps fréquentés. « En voiture ! » Le train ne s'arrêtait pas vraiment à Maitland, il ne faisait qu'hésiter. Or ce truc ne me disait rien qui vaille. Il me restait une chance de lui échapper, cependant. Il ne m'aurait pas si j'agissais avec célérité. Mon père sauta sur la plate-forme et se retourna. Mon frère Bob me tenait par la main et s'apprêtait à me soulever pour me passer à Papa. C'était maintenant ou jamais. Je m'arrachai à la poigne de Bob, me précipitai sous le train et ressortis de l'autre côté. Je rentrais chez moi ! Tout le monde se mit à crier, le chef de train plus fort que les autres. « Attraper-la ! Renvoyez-la par ici ! » Le conducteur retint son coup de sifflet. Le pompier sauta à bas du train et se lança à ma poursuite. Tout le monde me courait après. Comme si le monde entier m'était devenu hostile. Je n'avais pas un ami à mon nom. J'avais les jambes qui flageolaient et j'étais à bout de souffle, alors je m'engouffrai dans l'épicerie Galloway et courus me cacher derrière le comptoir. Le vieux Harry, fils de Galloway, qui devait avoir l'âge de Bob, me repêcha par le col. On me poussa à bord, hurlante et gigotante, pour la grande joie de tous sauf de moi. Dès que je vis les velours et le métal du luxueux compartiment, je me calmai. Le convoi démarra. Cela ne fit pas mal. Le chef de train vint contrôler les billets et me dit d'un ton taquin que j'avais fait de la peine à la locomotive.

Mon frère Bob venait d'obtenir son diplôme de médecin et voulait m'aider à retourner à l'école. Je suivais depuis dix-huit mois Miss M. une bienveillante cantatrice de Boston. Toute cette attention de la part de la troupe me donna le toupet d'un moineau sur la cinquième avenue. Mes articulations étaient plus souples, mon horizon s'était élargi. J'avais un peu lu. Le ténor était diplômé de Harvard et avait parcouru l'Europe. Ils m'initièrent à la belle musique classique. Ils me racontaient comment Caruso, Farrar, Mary Garden, Trentini, Schumann-Heink, Matzenauer avaient interprété tel ou tel morceau et ils m'en faisaient une démonstration.


Je m'étais assise devant un feu pétillant pendant un an et demi et m'étais habituée à ce sentiment de paix. Et voilà que cela touchait à sa fin. Et quoique je ne vîs pas très bien comment, je retournai à l'école.

Je m'inscrivis donc aux cours du soir du lycée de Baltimore. C'est là que je rencontrai Dwight Holmes. Un professeur d'anglais qui irradie l'énergie et la modernité. Il faut lui demander de vous lire Kubla Khan de Samuel Taylor Coleridge. Ma foi, on dirait un Romain de l'Antiquité, un Cicéron, un César ou un Virgile sous une peau basanée. Puis j'allais trouver William Pickens, le recteur noir du Morgan College. Il me fit passer un court examen, m'accorda l'équivalent de deux années de lycée et me plaça en dernière année. C'est aussi grâce à lui que j'emménageai chez les Baldwin l'un des administrateurs de Morgan. La famille se composait du pasteur, de sa femme et de sa fille, Miss Maria, une célibataire d'une trentaine d'années. Ils avaient une bibliothèque dans laquelle je m'immergeai. Je me conduisais comme si les livres allaient prendre la clé des champs. J'avais si peur de ne plus jamais avoir l'occasion de la lire que je mémorisai en une seule nuit l'Elégie dans un cimetière de campagne de Gray. Ensuite je lus la Ballade de Reading Gaol et commençait les Rubaiyat de Omar Khayam. Je vous conterai une fable à la Cendrillon si je vous disais que je me faisais snober et rudoyer par les belles étudiantes, mais qu'en potassant avec application, je triomphai d'elles. Lorsque Miss Clarke, notre professeur d'anglais, s'absentait, c'est à moi qu'on confiait la classe. Cela se répéta à plusieurs reprises, pendant toute une semaine parfois. Aussi, j'ai dus donner le cours d'histoire pendant tout un mois, ce qui m'obligea à brosser les autres. Dans ces cas-là, mes condisciples me montraient un respect sans faille jusqu'à ce que la cloche sonne. Mais après, qu'est-ce qu'ils se moquaient de mes airs sérieux quand j'enseignais ! Je passai deux années vraiment heureuses à Morgan. L'atmosphère me convenait. Je faisais enfin ce dont j'avais envie. Tout ce que j'apprenais à l'école m'enchantait. En mathématiques, je m'en sortais moins bien. Pourquoi a moins b ? Et ce x, qui diable cela pouvait-il être ? Je n'arrivais même pas à l'imaginer. Je ne le sais toujours pas.

Lorsque vint le moment de choisir une faculté, je décidai de rester à Morgan. Mais le hasard en décida autrement. Cet été-là, je partis à Washington pour entrer à la majestueuse université de Howard. L'université est aux gens de couleur ce que Harvard est aux Blancs. Non seulement le niveau est élevé, mais on y verse le thé avec les règles de l'art !



References

[1] DU BOIS, W.E.B., The Souls of Black Folk: Authoritative Text, Contexts, Criticism, Terry Hume Olivier & Henry Louis Gates Jr. (dir.), Cambridge (Mass.), W.W. Norton & Company, 1997.

[2] GATES, Henry Louis Jr., Thirteen Ways of Looking at a Black Man, New York, Vintage Books, 1997.

[3] HURSTON, Zora N., Their Eyes Were Watching God, J.B. Lippincott Company, 1937. Renewed in 1965 by C. Hurston and Joel Hurston and published by Harper & Row Publishers, Inc.

[4] ———, Femme Noire. Trad Brodsky, F. Le Castor Astral, 1993.

[5] ———, Dust Tracks on The Road, published by arrangements with Harper Collins Publishers Inc. 1942.

[6] ———, Des Pas dans la Poussière. Trad Brodsky, F. l'Aube, 1999, 2006.

[7] OBAMA, Barack H., Dreams From My Father. B.H.O., 1995.

[8] SOW, T. M., The Fog's Roots. Paris, 2012.

[9] Dignity & Depravity, By Toni Morrison. Newsweek, September 18-26 2011.

[10] The Rise of the Black Nerd. Separated From Racial Mainstreams, the Outsiders Make Their Mark, By James Hannaham. Village Voice, Tuesday, Jul 30 2002.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.