La 3e circo du Gard, épisode 1 : le renoncement

La troisième circonscription du Gard, c’est un concentré de cette « France périphérique ». Un territoire essentiellement rural, deux villes moyennes et trois piliers économiques : l’industrie déclinante, le tourisme balbutiant et la viticulture reconnue.

Le député de la 3e circoncription du Gard Patrice Prat, en meeting à Rochefort-du-gard en novembre dernier © Thierry Allard / Objectif Gard Le député de la 3e circoncription du Gard Patrice Prat, en meeting à Rochefort-du-gard en novembre dernier © Thierry Allard / Objectif Gard
C’est aussi un territoire sur lesquels les disparités sont criantes : Bagnols la populaire et ses hautes tours de la cité des Escanaux y côtoie la huppée Villeneuve, ville la plus riche du département* carencée en logements sociaux et véritable réserve de la bourgeoisie Avignonnaise. L’industrie de l’Ardoise, abîmée par de nombreux plans sociaux, y côtoie le majestueux Pont du Gard ; le site nucléaire de Marcoule les villages de caractère aux vieilles pierres chargées d’histoire. 

Politiquement, la circonscription, passée à gauche en 2012, est tenue par Patrice Prat, un député ex-PS longtemps figure des frondeurs et soutien affiché d’Arnaud Montebourg, dont les relations avec le maire PS de la ville centre, Bagnols, sont difficiles. Au casting pour ces législatives, de la gauche vers la droite : la Bagnolaise Geneviève Sabathé pour le mouvement de Jean-Luc Mélenchon la France Insoumise, la jeune Léa Comushian pour le Parti communiste, la conseillère régionale Bagnolaise Catherine Eysseric pour le PS, un(e) candidat(e) du mouvement d’Emmanuel Macron En Marche, la première adjointe de Saint-Etienne-des-Sorts Patricia Garnero pour l’UDI, la conseillère départementale et élue de Castillon-du-Gard Muriel Dherbecourt pour Les Républicains et un(e) candidat(e) du Front national. Autant dire qu’on y retrouve les ingrédients de la présidentielle : une gauche divisée, l’inconnue En Marche et un Front national attendu très haut, avec en plus une division à droite, et une indécision renforcée par le forfait du sortant.

Cette circonscription, je l’arpente de long en large depuis trois ans maintenant pour Objectif Gard, et je compte ici analyser chaque semaine la campagne qui s’y déroulera pour les élections législatives de juin prochain.

"Un goût amer"

C’était une éventualité. Depuis de longs mois, Patrice Prat évoquait, lors de nos discussions, une certaine lassitude vis-à-vis de la politique telle qu’elle est aujourd’hui. Elu maire de Laudun-l’Ardoise à 29 ans, puis successivement conseiller départemental puis député, il raccroche les gants, les cinq dernières années lui laissant « un goût amer sur nos institutions et sur les pratiques de notre système politique. » 

Le parlementaire, qui maitrise les mots et ne s’exprime jamais sans les avoir bien pesé auparavant, jette une lumière crue sur son bilan à l’Assemblée nationale, un constat d’échec rare en politique : « je pensais raisonnablement pouvoir agir efficacement pour influencer la trajectoire de ce pays ainsi que pour contribuer à un mieux vivre des Françaises et des Français. Au terme de ce mandat, je constate qu’il n’en est rien ou presque. »

Convaincu que « nous entrons dans un hiver démocratique », Patrice Prat « ne veu(t) pas être solidaire de ce glissement perpétuel des pratiques et être assimilé à cette classe politique qui ne parvient plus à se remettre en question dans une période où le pays est en forte demande. » Là aussi, le discours est inhabituel, comme cette charge contre la classe politique quelques lignes plus bas : « La France, c’est aussi ce berceau de la pensée d’une humanité meilleure érigée en République universelle. Le monde nous enviait et nous, en sommes-nous encore dignes ? J’ai quelques doutes. » 

Ce sera donc sans lui en juin, et c’est peu dire que ce renoncement rebat les cartes. Car le député sortant avait ses chances : très implanté sur le territoire, et pas que dans son fief laudunois, il pouvait raisonnablement envisager d’être au second tour dans une triangulaire avec la droite et le FN, dans une configuration qui lui avait réussi en 2012. La gauche partait certes divisée, mais le scénario d’un désistement en sa faveur des communistes et de la candidate socialiste, qui est toujours sa suppléante, n’était pas délirant. Restait une inconnue : l’identité du candidat d’En Marche, susceptible de changer la donne.

En Marche grand gagnant ?

C’est donc une nouvelle campagne qui s’apprête à démarrer, avec un scénario possible. Le maire de Bagnols Jean-Christian Rey y serait désigné candidat d’En Marche. Son adjointe à la mairie de Bagnols Catherine Eysseric, qu’on imagine mal mener campagne contre lui, se désisterait en sa faveur, et les centristes de l’UDI, en conflit avec LR et dont certains en local ne cachent pas leur sympathie pour le programme d’En Marche, finissent par jeter l’éponge. La candidate des Républicains Muriel Dherbecourt, contestée par nombre de militants de droite et centristes à Bagnols mais aussi à Villeneuve — principal bastion de la droite sur la circonscription dont le maire Jean-Marc Roubaud avait poussé sans succès en faveur de la candidature de son deuxième adjoint Xavier Belleville — ne semble pas en position favorable, sans parler des conséquences éventuelles en local de l’affaire Fillon. Dans ce cas, En Marche se retrouverait en position de force au second tour, probablement contre le FN de Monique Tezenas du Montcel. 

Le ralliement surprise à Emmanuel Macron du maire de Laudun et proche de Patrice Prat Philippe Pecout, annoncé la veille du renoncement du député sortant, esquisse un début de ce scénario. Longtemps soutien d’Arnaud Montebourg, aux antipodes du programme d’Emmanuel Macron sur de nombreux points, le jeune édile pourrait initier le glissement du centre de gravité de la gauche socialiste locale vers En Marche depuis les primaires qui ont vu Benoît Hamon être désigné candidat du PS à la présidentielle. Un candidat qui est loin de faire le plein chez les élus du Gard rhodanien, tant chez les vallsistes que chez les montebourgeois. 

Avec son renoncement, Patrice Prat se retrouve dans une position paradoxale : orphelin de Montebourg, pas convaincu par Hamon, sans parti derrière lui, voyant le risque de voir passer le FN sur cette circonscription, il ouvre potentiellement la route à son meilleur ennemi Jean-Christian Rey. C’est peut-être ça aussi, le « goût amer. » 

* en termes de revenu mensuel médian en 2015. Bagnols se classe 170ème. 

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